« Une émulation intellectuelle que l’on n’avait pas vue, dans la gauche aux États-Unis, depuis le milieu des années 1960 »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Entretien avec Laura Raim, journaliste. 

Tu as écrit, dans la Revue du Crieur numéro 81, un long article consacré à l’émergence, aux États-Unis, au cours des dernières années, de nombreuses revues (papier et en ligne), se revendiquant plus ou moins explicitement du « socialisme ». Et tu expliques que ce phénomène ne peut être compris si on ne l’inscrit pas dans un contexte politique et social plus global.

Il s’agit d’une renaissance, avec une émulation intellectuelle que l’on n’avait pas vue, dans la gauche aux États-Unis, depuis le milieu des années 1960. Cela correspond à un cycle ouvert avec la crise de 2008 et les mouvements sociaux qui l’ont suivie, d’Occupy à Black Lives Matter en passant par Fight for 15, pour l’augmentation du salaire minimum, la campagne BDS en solidarité avec les Palestiniens, ou encore la lutte de Standing Rock contre le pipeline Dakota Access. 

Occupy a été un moment fondateur, le moment de politisation pour toute la génération qui va fonder les journaux et revues dont on parle, de Jacobin2 à Viewpoint Magazine3 en passant par The New Inquiry4, mais aussi un moment fondateur pour réorienter des journaux qui existaient déjà, comme N+1, une revue littéraire qui va se mettre à s’intéresser à l’économie politique, ou redonner un public à une revue syndicale comme Labor Notes. La désillusion face à Obama, qui n’a rien fait pour lutter contre la finance, pour la réguler, a contribué à favoriser ce mouvement, jusqu’à un autre moment essentiel : la campagne Sanders, également un moment de politisation important. L’élection de Trump est la dernière étape, à ce jour, de ce regain d’intérêt pour les idées socialistes. À l’image de ce qui se passe dans DSA [Democratic Socialists of America], où les adhésions affluent, les abonnements et les visites des sites de ces revues augmentent très fortement : Jacobin revendique aujourd’hui plus de 40 000 abonnés payants et reçoit plus d’un million de visiteurs par mois sur son site…  

Les animateurs et animatrices de ces revues sont-ils et elles en lien avec le milieu militant ? Sont-ils militants eux-mêmes et elles-mêmes, ou plutôt en « dialogue » avec les mobilisations ?

Beaucoup d’entre eux ont directement participé à Occupy, et il y en a aussi qui se sont investis, sur le terrain, dans la campagne Sanders. Mais pour une partie d’entre eux, participer à ces revues et ces journaux est déjà en soi un acte militant. Je me souviens par exemple d’une discussion avec Sarah Leonard, une jeune journaliste, spécialiste de féminisme marxiste et figure de cette gauche intellectuelle, qui me disait que, pour elle, être dans une revue était déjà un moyen de militer, à défaut d’un parti ou d’une organisation. Jacobin prend très au sérieux les luttes, de Black Lives Matter aux luttes écologistes en passant par les luttes autour des salaires, mais se situe plutôt dans un rapport de dialogue avec ces luttes. Ils se disent : il faut y mettre de la politique, on va les politiser, leur fournir des articles, des analyses… Dans le contexte actuel de la résistance à Trump, ils se disent qu’il existe un risque de dilution des luttes, d’instrumentalisation et de récupération par les centristes, les Démocrates. Du côté de Jacobin, on se dit qu’il faut lutter contre ça, comme lors de la marche des femmes contre Trump : se battre intellectuellement pour éviter que le féminisme libéral soit hégémonique, en proposant des analyses intégrant la dimension de classe, la perspective socialiste. 

Il faut ici souligner le rôle que jouent, dans ce dialogue, les « groupes de lecture » de ces revues. Pour Jacobin, il y en avait, en 2017, dans 80 villes. Et j’ai récemment appris que Julia Salazar, de DSA, qui a gagné en septembre la primaire démocrate pour les sénatoriales à New York, expliquait s’être politisée à travers les groupes de lecture de Jacobin… Bashkar Sunkara, fondateur de Jacobin, n’est pas un militant à proprement parler, mais il a largement contribué à la revitalisation de DSA : il n’est pas un acteur des luttes, mais il a un pied dans la politique « institutionnelle ». 

Ces différentes revues coopèrent-elles, dialoguent-elles, fonctionnent-elles en réseau ?

Oui, et c’est quelque chose de très rafraichissant. Ils sont en expansion mais ils demeurent tout petits et en ont conscience. Donc, même s’il existe très certainement des conflits, ils sont en dialogue et le revendiquent, et d’ailleurs on voit régulièrement les mêmes signatures apparaître dans différentes revues et différents journaux, Viewpoint Magazine, The Nation, Jacobin, N+1, etc. Il y a beaucoup moins de sectarisme, il me semble, qu’ici en France. Et on a même des gens de différentes organisations politiques qui cohabitent : à Jacobin, tu trouves des gens de DSA et de l’ISO, ils ont des débats entre eux, notamment sur l’opportunité de participer aux primaires du Parti démocrate. Mais cela reste du dialogue, constructif. 

Et tout ce petit monde se revendique donc du « socialisme » ?

Oui, en tout cas la plupart d’entre eux. Ils savent bien évidemment que le mot « socialisme » peut signifier différentes choses. Ils savent par exemple que le « socialisme » de Sanders n’a pas grand chose à voir avec un socialisme révolutionnaire, l’abolition de la propriété privée et la fin du capitalisme, mais ils se disent qu’au moins il est utile pour contribuer à déstigmatiser ce mot, à accélérer ce processus de déstigmatisation qui était déjà en cours à la faveur de la crise. D’après un sondage de 2016, réalisé par Harvard, 51% des jeunes de 18 à 29 ans affirmaient rejeter le capitalisme, et 33% d’entre eux allaient jusqu’à soutenir le « socialisme »… Cela montre bien que le terme « socialisme » n’est plus un stigmate pour la génération post-guerre froide, qui ne se sent pas responsable des crimes du stalinisme et qui associe davantage le socialisme aux États-providence européens. Là encore, ce n’est donc pas le socialisme au sens où les marxistes l’entendent, mais ces revues et journaux s’appuient sur ce phénomène pour attirer vers eux du public, et proposent des analyses fournissant un contenu marxiste, de classe, au « socialisme ». C’est pour cette raison qu’ils ont eu une attitude très pragmatique par rapport à Sanders, même si sa « révolution politique » s’apparente beaucoup plus à l’aile gauche de la social-démocratie, inspirée du New Deal de Roosevelt.    

Quels rapports entretiennent-ils avec les pensées critiques antérieures, marquées par le post-structuralisme, la micropolitique, les « identity politics »… qui ont longtemps dominé la pensée dans la gauche étatsunienne, notamment universitaire ? Ces théories ne font en effet pas nécessairement bon ménage, c’est le moins que l’on puisse dire, avec un marxisme lutte de classe. Est-on dans une logique de dialogue critique, de rupture, de dépassement ?

Ils se présentent plutôt en rupture avec ces courants de pensée. Je vais faire un détour avant de répondre directement : Seth Ackerman, de Jacobin, m’expliquait qu’il s’est politisé, comme de nombreux jeunes de sa génération, dans le cadre d’Occupy, plutôt dans une approche horizontaliste, anarchiste, spontanéiste… qui a échoué, et en ce sens Jacobin est un peu la revanche d’une approche plus marxiste, socialiste, lutte de classes, qui n’a pas peur de poser la question des institutions, du parti politique, etc. Et ils considèrent qu’ils ont gagné ce combat, ce qui constitue un point d’appui pour leurs autres luttes idéologiques, notamment contre les identity politics, ces politiques visant à défendre les intérêts ou à lutter contre la stigmatisation de certaines catégories minoritaires de la population, au risque de la fragmentation. La crise de 2008 a remis sur le devant de la scène les questions économiques, matérielles, financières, et donc les questions d’économie politique et de classe, souvent négligées dans les identity politics, surtout lorsqu’elles sont instrumentalisées par les libéraux comme Hillary Clinton. 

 Les revues et journaux dont on parle sont donc en rupture, mais c’est une rupture intelligente : il ne s’agit pas de nier les problématiques de genre, de race, etc., mais bien de les intégrer à une vision marxiste, socialiste des choses. Un clivage beaucoup moins simpliste et caricatural qu’en France où certains, dans la gauche, continuent par exemple de nier les problématiques raciales au nom d’un « universalisme » de la gauche sociale, qui s’opposerait au caractère « identitaire » de la défense des minorités. Il faut dire que l’importance de la lutte pour les droits civiques dans l’histoire des États-Unis impose à toute pensée de gauche, et toute organisation de gauche, de rester en prise avec les combats des minorités, notamment de la minorité noire…  

Ils adoptent aussi un style beaucoup moins jargonnant qu’une certaine intelligentsia universitaire « de gauche ». 

Oui. Ils se méfient de tout ce qui est jargon. C’est très agréable quand on les lit. Je me souviens de Bashkar Sunkara expliquant qu’il faut se méfier de tout ce qui peur servir de « béquille » à une pensée pas encore complètement aboutie et donc incapable de se passer du jargon. Leurs textes se veulent concrets, pragmatiques, accessibles, sans toutefois, évidemment, sacrifier l’analyse. Il s’agit d’attirer non seulement les sensibilités anarchistes, radicales, mais aussi les « libéraux » au sens américain du terme, les progressistes, lecteurs du New York Times, électeurs d’Obama, qui ont des idéaux de justice sociale… Donc ils évitent le dogmatisme, l’ésotérisme, l’esthétisme. Ils parlent de « no bullshit marxism », se référant au marxisme classique mais aussi à des auteurs comme Ralph Milliband, l’historien Robert Brenner ou Michael Harrington (un des fondateurs de DSA). Il y a donc un double objectif : réaffirmer, en direction de la gauche radicale américaine, souvent formée aux cultural studies, le primat d’une analyse matérialiste, de classe, et faire entrer les idées radicales dans le mainstream de la politique américaine. 

S’agit-il, plus largement, d’une prise de distance avec le milieu universitaire ? 

Oui, il y a de ça. Ils sont très critiques d’une certaine gauche universitaire, toujours dominante dans les campus, qui vit dans une tour d’ivoire, qui est coupée de la société et des mobilisations, et qui jargonne dans son coin, loin de la figure de l’intellectuel marxiste, organique… Certains universitaires se revendiquent du marxisme, mais leurs travaux sont souvent abstraits, déconnectés des luttes. Ils ne se spécialisent d’ailleurs pas dans les sciences empiriques mais plutôt dans des disciplines comme la littérature, la psychanalyse ou la philosophie. Dès 1987, l’historien Russell Jacoby avait publié les Derniers Intellectuels, dans lequel il décrivait la disparition progressive des intellectuels engagés, remplacés par des professeurs ultra-spécialisés qui multiplient les papiers jargonnants dans des revues scientifiques destinées à leurs seuls pairs, avec comme principal préoccupation l’avancement de leur carrière.  

Les contributeurs et animateurs des revues et journaux dont on parle viennent donc, en fait, combler un vide. Ils refusent cette posture de l’intellectuel coupé des mobilisations, qui passe plus de temps dans des avions entre deux colloques que dans des manifestations. Ce sont certes des diplômés de l’université, qui souvent y exercent, mais la plupart du temps dans des situations précaires. L’université n’est plus un refuge professionnel, elle ne peut pas leur offrir de réels débouchés, de carrière stable, ce qui leur donne en quelque sorte la liberté d’être plus francs, plus politiques, plus radicaux. Leurs journaux et revues ne se veulent pas universitaires, mais beaucoup plus accessibles, et s’adressant à un plus large public, y compris un public militant qu’ils n’ont pas peur, bien au contraire, de côtoyer. 

Propos recueillis par Julien Salingue

  • 1. Laura Raim, « Aux États-Unis, du nouveau à gauche », la Revue du Crieur n°8, octobre 2017.
  • 2. Fondé en 2010, Jacobin (www.jacobinmag.com) se définit comme « une voix importante de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l'économie et la culture ».
  • 3. Fondé en 2011, Viewpoint Magazine (www.viewpointmag.com) est, pour reprendre une présentation proposée par le site Contretemps-web, « une revue de théorie marxiste en ligne basée aux États-Unis, initiée dans le cadre des débats autour des mouvements Occupy ! Il s’agit d’une publication ouverte sur les nouvelles formes de radicalités et portée théoriquement sur les traditions révolutionnaires extraparlementaires, ultra-gauche et opéraïstes. Sans sectarisme, ni esprit de chapelle, Viewpoint Mag propose régulièrement des livraisons thématiques, sollicitant des contributeurs contemporains mais aussi traduisant ou republiant des analyses plus anciennes du mouvement révolutionnaire européen – en particulier la séquence rouge des années 1960 et 1970 en Italie, France et Allemagne. »
  • 4. Fondé en 2009, The New Inquiry (https://thenewinquiry.com) affirme vouloir « regrouper les énergies révolutionnaires pour contrer le discours de la classe dominante ».

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