« Société civile » ? Ce vieux cache-sexe de la bourgeoisie…

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Ils s’en gargarisent, les macroniens : avec eux, c’est l’irruption de la « société civile » au parlement.  Une grande cure de jouvence de la politique…

Petit rappel historique. La « société civile », cela n’a jamais été la société. Ce vieux concept – début du 19e siècle – signifiait, dans la pensée libérale des premiers temps du capitalisme, l’ensemble des intérêts économiques et sociaux par opposition à la sphère politique, à l’Etat. Sans aucune analyse en termes de classes sociales antagonistes (les maîtres parlant pour leurs serviteurs et « compagnons »).

Dans l’Allemagne du philosophe Hegel ou dans la France du « roi bourgeois » Louis-Philippe, la « société civile », c’étaient les intérêts bourgeois en tant qu’ils sont indépendants de l’Etat, et qu’ils exigent donc d’être reconnus par l’Etat. Par exemple par une représentation fidèle au parlement. Fait amusant : sous Louis-Philippe, la chambre n’étant élue qu’au suffrage censitaire (il fallait disposer de fortunes considérables et payer assez d’impôts pour être électeur), certains milieux libéraux firent campagne pour une réforme qui rendrait électeurs et éligibles les « capacités », autrement dit les intellectuels diplômés. Les « élites » donc, et tout sauf le « peuple ».

On peut douter que les nombreux journalistes qui parlent aujourd’hui de « société civile » jusqu’à plus soif aient en tête cette petite histoire. Mais c’est bien leur vision du monde : l’Etat doit être à nous, puisque la société (celle qui compte), c’est nous. Alors ces journalistes des mass médias, représentatifs en cela de la partie la plus aisée de la population, et en plus payés pour cela par leurs patrons, s’extasient d’autant plus devant le nouveau pouvoir et cette nouvelle assemblée que comme beaucoup de petits bourgeois aisés, ils s’y voient comme dans un miroir, et s’y trouvent très beaux. Leur président sait d’ailleurs trouver les mots pour les flatter, quand il dépeint les gares comme  des lieux « où se croisent ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien ». Sauf qu’il avait oublié qu’il était dans une cérémonie officielle et non à un banquet de DRH. Manque de professionnalisme politicien.

Ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien

Rapprochée des réalités de la société, l’assemblée ? La nouvelle Assemblée nationale bat pourtant des records dans la non représentation des classes populaires. Un exploit, vu ce que c’était déjà avant. La proportion des chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires et cadres supérieurs serait passée de 50 à 70 % ! Il y a 0,2 % d’ouvriers (une aide-soignante de la France insoumise) et 2,4 % d’employés au sens de l’INSEE, contre 50,2 % dans la société française.

C’est ce que Richard Ferrand a salué sans rire comme « le retour définitif des citoyens au cœur de notre vie politique ». Or, puisque les députés godillots En Marche n’ont pour la plupart aucune assise politique propre et doivent tout à leur maître, tout le dispositif renvoie plus que jamais à la toute-puissance institutionnelle de la présidence qui, elle, incarne la fusion décomplexée de la haute bureaucratie d’Etat et de la grande bourgeoisie. Ce n’est pas nouveau dans le fond. Mais c’est d’autant plus caricatural sous cette bannière ridicule de la « société civile ».

 

Des élections sans la classe ouvrière

En Marche et le Modem ont raflé 61 % des sièges en obtenant à eux deux, au premier tour des législatives, 7,5 millions de voix : 32,3 % des exprimées, soit 15,4 % des inscrits, vu l’énormité de l’abstention (51,3 %). Le score des « marcheurs » est donc très faible si on le compare à celui du PS et de ses satellites en 2012 (40 % au premier tour), ainsi que de l’UMP et ses alliés en 2007 (49,5 %), avec alors moins d’abstention.

L’abstention frappe toujours beaucoup moins les classes aisées que les classes populaires, mais que dire de cette année ! Une comparaison  éclairante est d’ailleurs faite par nos voisins de Lutte ouvrière, dans leur revue Lutte de classe : à Aubervilliers (80 273 habitants, ville la plus pauvre de l’Ile-de-France, 30 % d’étrangers), 8 213 votes exprimés. A Neuilly-sur-Seine (62 075 habitants), 17 980. « 10 % seulement des habitants d’Aubervilliers ont participé au vote et 29 % à Neuilly »

Dans ces élections sans la classe ouvrière, c’est donc la mobilisation de ce qu’on peut appeler la petite bourgeoisie aisée qui a fait le succès d’En Marche.

Parce que nous n’avons pas le courage de tenter ici une définition très rigoureuse ou fine de ce concept, disons tout bêtement que l’on pense à la partie de la population, salariée ou non salariée,  qui peut se considérer comme aisée en comparaison du plus grand nombre, la « classe moyenne aisée » comme on dit parfois. Or déjà au premier tour de la présidentielle, selon des sondages, plus de 70 % des gens qui gagnent plus de 3000 euros par mois ou possèdent un patrimoine de plus de 300 000 euros auraient voté soit Macron soit Fillon.

 

Une petite-bourgeoisie électoralement réunifiée ?

Des gens qui vont plutôt bien, merci pour eux, mais qui exigent quand même à cor et à cri des « réformes » pour nous faire travailler plus. Comme si cette couche sociale s’était politiquement réunifiée sous le drapeau du marchisme : une partie conséquente de la petite-bourgeoisie qui se disait « de gauche » a décidé de passer, de fait, à droite en se ralliant à Macron, et elle a réitéré ce geste aux législatives. Comme quoi il ne s’agissait pas seulement pour elle de « faire barrage à Le Pen » (ou à Fillon), de « voter utile » au « centre ».

C’était déjà en 2012 une partie non négligeable de l’électorat de François Hollande qui, en gouvernant comme il l’a fait pendant cinq ans, n’a pas trahi tout son électorat, mais le noyau populaire et/ou le plus à gauche de celui-ci. Hollande et les dirigeants socialistes ont aussi fait évoluer politiquement une partie de leurs électeurs. Ils ont poursuivi et accéléré un long travail de pédagogie pratique, de résignation au libéralisme et à l’austérité. Ils ont achevé d’écœurer certains, gagné au libéralisme d’autres.

Une petite bourgeoisie anciennement de gauche, qui vote Macron (donc à droite) la conscience tranquille, pourvu qu’on ne lui demande pas d’être franchement raciste, rétrograde, ou de voter pour les vieux barons de la droite traditionnelle, a rejoint dans les urnes une partie de la petite bourgeoisie de droite, qui elle veut bien se détendre sur les « valeurs », « vivre avec son temps », pourvu qu’on donne plus de « libertés » à ceux qui veulent et peuvent faire du fric. Ce joyeux mariage ne se voit sans doute nulle part mieux qu’à Paris. La carte électorale a brusquement changé : on est passé d’une ville traditionnellement coupée en deux, l’est rose et plus populaire, l’ouest bleu et plus bourgeois, à une capitale presque réunifiée électoralement, presque entièrement violette.

Qu’on pardonne cette métaphore un peu cliché : un mouvement de fond était sans doute engagé depuis longtemps, comme un long glissement des plaques tectoniques, et la rupture soudaine de ces plaques qu’ont enclenchée la candidature Macron et surtout le trou d’air de la droite classique et du PS, a provoqué ce tremblement de terre (politicien) et donné le nouveau paysage actuel. Macron, gendre idéal du patronat et de la haute bureaucratie d’Etat (la distinction entre les deux pouvant être assez relative comme on sait), a donc une base sociale et politique, sur le plan électoral, plutôt étroite. Mais peut-être assez homogène.

 

Une base sociale étroite
mais soudée… pour l’instant

Ces noces dans les urnes de portions de gauche et de droite de la petite-bourgeoise, qui n’ont rien d’un accident, seront-elles pour autant durables ? Rien n’est gravé dans le marbre. Cela dépend des événements politiques à venir, de la politique de Macron, mais aussi de la crise du capitalisme, du niveau de violence antisociale des revendications patronales. Il y a toujours des contradictions dans les gros blocs électoraux.

Même dans l’électorat petit-bourgeois aisé de Macron, même chez ceux qui n’ont pas voté par défaut mais par adhésion à cette « révolution » des nantis soi-disant  « centristes »,  il y en a beaucoup qui pourraient réaliser à leurs dépens (et souvent, surtout, aux dépens de leurs enfants, qu’on pense même à ces retraités aisés qui votent pour des réformes des retraites qui condamnent leurs propres enfants à trimer des années de plus…) ce que veut dire encore plus d’austérité, encore moins de protection sociale, de services publics, encore plus de précarité des emplois à tous les niveaux de salaire et de qualification.

Ce « trop-de-social-qui-tue-la-France », comme on l’entend souvent dans ces milieux, leur est pourtant fort utile à eux aussi. Sans parler même des enseignants et fonctionnaires les moins mal payés, qui ont parfois voté Macron dès le premier tour, et encaissent déjà les premiers dividendes de ce qu’il faut bien appeler quand même leur bêtise : jour de carence, gel des embauches, gel des salaires !

D’autant plus que la vie du capitalisme, dans le monde et en France, ne sera certainement pas un long fleuve tranquille dans les cinq prochaines années, sans oublier non plus les plats épicés qu’il faudra avaler pour ceux qui votaient encore PS il y a peu, avec un zeste de discours humaniste : politique sécuritaire démagogique et de plus en plus oppressante, politique d’immigration criminelle, politique étrangère cynique, belliciste et mercantile.

Mariage électoral de fractions jusque-là divisées de la petite-bourgeoisie, soutien enthousiaste de l’essentiel du grand patronat et de la haute bureaucratie d’Etat : voilà ce qui fait la fortune de Macron. Et rend la situation actuelle dangereuse : une bourgeoisie grande, moyenne, petite, unie sur l’essentiel, un système politique autoritaire qui donne d’énormes pouvoirs à une présidence sûre d’elle-même et qui se croit à peu près tout permis, face à une classe ouvrière qui elle paraît très divisée (aux élections mais pas seulement), sans perspectives politiques.

Mais les classes populaires, justement, absentes des urnes ou dispersées, n’en existent pas moins. Même si elles sont faites de gens qui ne sont « rien » pour le nouveau potentat de l’Elysée. Et elles ne marchent pas dans le marchisme. C’est la plus grande inconnue : les mobilisations, ou pas, de la classe ouvrière, des classes populaires, et des diverses parties de la population discriminées et opprimées.

C’est aussi le seul espoir… et surtout la seule chose sur laquelle nous pouvons réellement influer, en faisant tout ce que nous pouvons pour aider ces luttes à s’organiser, se radicaliser, se massifier, gagner. Car du côté du « sommet » de la société, le pouvoir politique et le patronat, ce n’est pas la crise ! En l’absence de mobilisations populaires assez puissantes pour déstabiliser sa domination, la bourgeoisie s’en sort  à nouveau très bien, et les institutions sont toujours bien là pour permettre à Macron de lancer son rouleau compresseur.

 

Yann Cézard

 

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