Sainte-alliance capitaliste contre la république catalane

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Le gouvernement de la Generalitat croyait s’engager dans une voie facile, une consultation à l’écossaise mais avec un Oui à la clé, une séparation de l’Etat espagnol appuyée par les « acteurs économiques» et pouvant compter sur la neutralité plus ou moins bienveillante des autres pays européens et de la Commission. Il n’en a rien été.

Dès le début du processus indépendantiste, le grand patronat a marqué son opposition. Le « Forum de l’économie » a multiplié les mises en garde. Le « Foment de Treball » (le Medef catalan) avait qualifié dès juillet la convocation du référendum de « coup d’état juridique » et dénoncé une irresponsabilité politique aux conséquences imprévisibles.1 Même ton du côté de La Vanguardia, le « quotidien de référence » : dans ses deux éditions, castillane et catalane, il adjurait Puigdemont de ne pas lancer la Catalogne dans le mur.

Les capitalistes ont « voté » dès le 2 octobre en participant, en étroite collaboration avec l’Etat espagnol, au golpe de mercado (coup d’état des marchés). Des huit grandes entreprises cotées à l’IBEX 35 (le CAC40 espagnol), sept ont transféré leur siège social hors de Catalogne et plus de mille autres ont suivi un mouvement qui s’amplifie : une fuite encouragée par le gouvernement espagnol qui a réduit les délais légaux pour ces transferts. Il s’agit d’opérer un retournement de l’opinion en agitant le spectre d’un effondrement économique. L’Union européenne joue un rôle majeur dans cette stratégie.

La bourgeoisie catalane n’a plus rien de nationale au sens où ses intérêts seraient distincts de ceux des autres capitalistes espagnols. C’est de l’Etat central qu’elle attend un appui pour renforcer la position de ses entreprises sur les marchés européens et mondiaux. Et si on peut trouver quelques patrons – généralement de PME – pour espérer que l’indépendance génère des économies budgétaires et améliore la compétitivité, cela s’inscrit simplement dans la contestation des « charges » et des « contraintes», leitmotiv du patronat catalan, castillan ou français. L’Etat espagnol, avec le PSOE comme avec le PP, a déjà bien avancé dans la déréglementation du travail et la casse de la protection sociale et des retraites, avec la complicité des principaux syndicats, CCOO et UGT.

Situation paradoxale : le PDeCAT, à la tête du gouvernement de la Generalitat, est un parti bourgeois libéral, de centre-droit, partisan de l’Union européenne (il appartient au groupe parlementaire européen Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe), mais il n’a le soutien que de franges marginales du patronat et la Commission européenne lui tourne le dos. Le principal parti bourgeois catalan est comme suspendu en l’air. Comment comprendre qu’il se retrouve ainsi à contre-courant des classes dominantes ?

Le Parti démocrate européen catalan a été fondé par Artur Mas le 10 juillet 2016, suite à la crise de Convergence et Union.2 Il se situe dans la filiation de la Convergence démocratique de Catalogne créée après la mort de Franco. La bourgeoisie catalane, dont les représentants politiques d’avant-guerre s’étaient ralliés au soulèvement fasciste3, se redonnait un parti régionaliste présentable, présidé par Jordi Pujol qui avait été emprisonné pendant trois ans sous la dictature, tout en recyclant des individus qui avaient collaboré avec le Mouvement (franquiste) dans les dernières années. CDC s’allia alternativement avec le PP et le PSOE.

Ces dernières années le parti, qui avait obtenu plus de 45 % aux élections catalanes avec Pujol, avait perdu des voix alors que la formation traditionnelle de la petite-bourgeoisie, l’Esquerra Republicana de Catalunya, progressait. La réponse de Mas fut de lui disputer le terrain de l’indépendantisme tout en passant un accord, Junts pel Sí (Ensemble pour le oui), pour les élections de 2015 ; pari risqué que la bourgeoisie ne lui a pas pardonné. Il aura fallu l’intransigeance et la violence de l’Etat espagnol, suscitant de nouvelles manifestations populaires, pour que le PDeCAT ne capitule pas et, à l’exception de trois députés, vote l’indépendance, Puigdemont ayant hésité jusqu’à la dernière heure avant de rejeter les prétentions de Rajoy. La démission à la veille du vote du « conseiller » (ministre) en charge des entreprises, Santi Vila, est un élément à ne pas négliger.

La bourgeoisie catalane, en front commun avec l’Etat espagnol et l’Union européenne, a commencé le sabotage économique. Ce n’est pas du Govern, qui ne s’attendait pas à cette réaction brutale, qu’il faut espérer une réponse. Au-delà de la proclamation d’indépendance c’est bien un conflit de classe qui exige des « défenseurs de la République » une politique radicale, mettant à l’ordre du jour l’expropriation des capitalistes.

Gérard Florenson

 

  • 1. https ://www.ara.cat/politica/Foment-del-Treball-... referendum_0_1840616018.html
  • 2. Convèrgencia i Unió regroupait la Convergence démocratique de Catalogne (CDC), parti de centre-droit laïque créé par Jordi Pujol, et les démocrates-chrétiens de l’Union démocratique de Catalogne (UDC). Elle éclata quand ces derniers s’opposèrent au tournant indépendantiste d’Artur Mas. L’UDC a disparu de la scène politique.
  • 3. Dont Francesc Cambó, dirigeant de la Ligue régionaliste (droite catalaniste).