Podemos, ou l’art de « prendre d’assaut le ciel » par les élections

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Dans la première année de son existence (2014), sous l’enthousiasme généré par sa percée aux Européennes, Podemos portait en germe l’actuelle désorientation, voire déception, d’une bonne partie de ses militants et sympathisants. Les mauvais résultats obtenus le 27 septembre 2015 à l’élection de Catalogne, à deux mois et quelque d’élections législatives dont Podemos a fait son objectif clé, ne sont pas de nature à rassurer ceux qui sont attachés à construire une alternative à l’austérité capitaliste et qui espèrent tant (trop ?) dans ce parti.

Lors de l’Assemblée citoyenne de Vistalegre (Madrid) de Podemos, son congrès de fondation en octobre de l’an passé, Pablo Iglesias a prononcé une phrase qui fit le tour des rédactions et se répandit, comme une traînée de poudre, à travers les réseaux sociaux: «  El cielo no se toma por consenso, sino por asalto » (« On ne prend pas le ciel par consensus mais à l’assaut »).1. Inspirée de Marx, dans son évocation admirative de l’action des Communards en 1871, cette harangue du principal dirigeant de Podemos condensait le défi et l’insolence radicales d’un parti fermement décidé, depuis son inaugural succès aux élections européennes de mai, à engager le fer contre la politique d’austérité en place dans l’Etat espagnol. 

Bouger les pions…

Elle entrait en résonance avec le lancement, en janvier 2014, de la candidature du nouveau parti, avant même qu’il ne soit créé, aux élections européennes de mai. Le manifeste de cette campagne, Mover ficha: convertir la indignación en cambio político (« Faire bouger les pions. Transformer l’indignation en changement politique »)2, s’articulait en effet autour d’une démarche de revendications, non strictement anticapitaliste ou révolutionnaire, mais visant à (re)lancer une dynamique de contestation ouverte de la politique néolibérale à l’œuvre dans l’Etat espagnol.

Ponctué par une proposition, certes encore floue, de « processus participatif » rejetant les modes de délégation de pouvoir de la démocratie représentative au profit de la promotion des acteurs « sociaux, politiques et culturels », ce manifeste revendiquait, entre autres, le droit à un logement digne avec arrêt immédiat des expulsions liées à la « crise hypothécaire » ; l’arrêt de la privatisation des services publics et des biens communs, essentiellement l’éducation, la santé, la justice, les transports et l’information ; un audit de la dette, le contrôle des capitaux et la nationalisation des banques privées ; une réforme fiscale progressive ; le droit à des salaires et à des pensions « dignes », l’interdiction des licenciements dans les entreprises faisant des bénéfices et la répartition du travail entre tous ; le droit des femmes à disposer de leur corps et donc le droit à décider, le cas échéant, si maternité ou avortement il doit y avoir – opposition donc au projet de loi anti-avortement que le gouvernement finit par retirer ; le droit d’autodétermination des « nationalités » (notamment la Catalogne et le Pays basque).

Le succès des Européennes

Comme les Indignés avaient créé la surprise en mai 2011 (15-M), Podemos prit tout le monde de court et, alors que les derniers sondages lui prédisaient un élu, il en décrocha cinq (sur les 54 qui revenaient à l’Etat espagnol), avec 1 253 837 voix, soit 7,96 % des exprimés. En seulement quatre mois de campagne ! Le rapprochement avec les Indignés était explicite dans le sous-titre du manifeste électoral, « Transformer l’indignation en changement politique ». Car il s’agissait bien de cela : si Podemos n’était pas le produit direct de cette mobilisation qui avait tenu le haut du pavé trois ans auparavant, il n’en était pas moins le fils prodige. Celui qui, en tirant le bilan de ce qui avait fait blocage et empêché que le régime ne cède ou, du moins, ne soit profondément ébranlé par la contestation de masse, offrait une issue : l’intervention directe sur le champ politique (en fait le champ électoral, ce qui évidemment n’est pas la même chose et appelle discussion !)

D’où cette idée clé de la « transformation » qui, dans l’esprit des promoteurs de Podemos en janvier 2014, intégrait « l’idée 15-M » d’une part, la radicalité du rejet du « système » et de son assise qu’est la structure intrinsèquement antipopulaire du régime de 1978 (une monarchie parlementaire pour le libéral-capitalisme européiste) et, d’autre part, sa conception exigeante d’une démocratie d’assemblées. En revanche, il se donnait pour objectif de surmonter la double impasse du mouvement indigné que furent, d’un côté, son incapacité à faire que le mouvement social sécrète directement une alternative politique à l’existant et, de l’autre, son refus, par « apartisme » de principe, de construire un outil politique à part entière pour l’alternative.

Tous et toutes les activistes du 15-M se rendaient à l’évidence que, malgré l’onde de choc du mouvement des places, la majorité absolue décrochée par le PP aux élections générales de novembre 2011 lui donnait le rapport de forces nécessaire pour poursuivre son offensive contre les droits sociaux ; et qu’il se jouait ainsi, sans coup férir, de tout ce que le 15-M pensait avoir pu engranger comme espoir de changement, et que les Marées avaient tenté vainement de prolonger.

C’est ce constat d’impasse et d’impuissance qui donna sa crédibilité aux propositions du manifeste de Podemos pour les Européennes et à l’idée du parti qu’il sous-tendait : « Il importe qu’aux prochaines élections au parlement européen il y ait une candidature qui offre ses services à la vague d’indignation populaire qui a étonné le monde ». Les mots étaient bien pesés, qui disaient au fond un rapport essentiel de modestie (une offre de service) à la vaillance des acteurs du 15-M et aux attentes de ceux/celles qui y avaient cru (et pour beaucoup, malgré les revers du moment, continuaient à y croire).

De l’état de grâce au recentrage

C’est pourtant assez rapidement à une inflexion de ce positionnement qu’allait recourir Podemos. Grosso modo jusqu’à la fin de l’année 2014, celui-ci connut un véritable état de grâce : le nombre des membres, regroupés dans plus de 1000 cercles (estimation de janvier dernier), allait sans cesse grossissant jusqu’à atteindre les 373 000 en juin 2015, faisant de Podemos le deuxième parti après le PP (863 000) et largement devant le PSOE (199 900) ou Izquierda Unida (30 000).

Les sondages se succédaient pour indiquer qu’il se produisait, dans la population, un profond mouvement de sympathie envers cet objet politique chatoyant de pugnacité qui avait pour vertu de redonner de la respiration, du souffle même, à une indignation dont le souvenir restait, malgré l’épuisement de son cycle d’actions et de réflexions, largement positif : en août, il était crédité de doubler son score des élections européennes (15,3 %) ; en novembre, on l’estimait à 22,2 %, ce qui en faisait la première force politique du pays … au pays des sondages. Il était donné vainqueur d’éventuelles élections générales à presque 28 %, face aux deux partis du système situés à 26 % pour le PSOE et à 21% pour le PP.

N’épiloguons pas sur la fiabilité des sondages, retenons seulement qu’ils participaient à accréditer auprès de la population que Podemos montait irrésistiblement en puissance, en particulier grâce aux « cartons » que faisaient les apparitions médiatiques du flambant neuf Pablo Iglesias : son entrevue de septembre, dans le cadre d’une émission télé qui habituellement ne dépassait guère les 5 à 7 % de taux d’audience, fit 14,5 %, pour près de trois millions de téléspectateurs !3

Parasitage du politique par le médiatique ? Le fait est que germa très tôt dans l’esprit d’une partie de l’équipe d’animation du parti que celui-ci devait être recadré, en particulier autour de la figure charismatique de son leader. Tout commença par une offensive lancée par ce qui allait très vite se configurer comme un groupe dans le groupe, s’apparentant à une fraction, autour du secteur qui, avec Pablo Iglesias, avait émergé de la turbulente faculté des sciences politiques de l’université de la Complutense, à l’ouest de Madrid. La cible de cette offensive ?  D’une part, nos camarades d’Izquierda Anticapitalista (Gauche anticapitaliste), pourtant cofondatrice du parti et ayant joué un rôle majeur dans la rédaction de « Mover ficha » ainsi que dans le déroulement de la campagne électorale ; d’autre part, tous ceux, indépendants (des sans-partis ayant basculé vers ce qu’ils ne considéraient pas vraiment un parti !) souvent issus du 15-M, dont il était d’avance clair qu’ils n’accéderaient pas à en passer par le schéma d’organisation et la réorientation politique qui lui était liée, que le groupe Iglesias allait bientôt dévoiler.

Il ne s’était pas écoulé 15 jours depuis le résultat des Européennes que les cercles recevaient un message de Pablo Iglesias annonçant la procédure de préparation du congrès de fondation du parti, l’Assemblée citoyenne de Vistalegre prévue pour l’automne. Le choc fut immédiat : il s’agissait de constituer une équipe d’organisation de 25 membres soumise au vote des militants sous forme de listes bloquées ! L’équipe gagnante raflerait tous les postes, ce qui, vu les circonstances, donnait une prime absolue à l’équipe de l’hypermédiatisé Pablo. Cerise sur le gâteau : les votes devaient se tenir, par internet, dans le délai d’une semaine après réception du message. Et, dans la foulée, dans un scénario parfaitement rodé pour prendre tout le monde militant au dépourvu, Iglesias annonçait que sa liste était prête !

Le premier jalon d’une organisation « verticaliste », se disant paradoxalement ouverte aux « gens » et élogieuse de leur capacité à agir et à décider de façon autonome, venait d’être posé  par ce qui allait désormais se confirmer être l’iglésisme. Premier à réagir, le cercle de Lavapiés, le quartier madrilène emblématique des résistances sociales et politiques, pointa que rien de tout cela n’avait été discuté dans les cercles, que la seule chose qui était inscrite dans l’agenda militant était une rencontre desdits cercles pour un premier échange, précisément sur la structure organisationnelle à bâtir ! L’assemblée des cercles de la capitale qui s’ensuivit fut la première expression des très fortes divergences qui, dès lors, allaient plus ou moins souterrainement scander la vie du jeune parti.4

Pompier pyromane criant au feu, la « fraction » agita l’épouvantail d’une supposée tentative de coup de force, rien moins que d’un coup d’Etat, d’Izquierda Anticapitalista, et tint bon face à la virulence de l’opposition des militant-e-s des cercles : elle obtint l’entre-soi visé pour préparer le congrès. On peut dater de cette escarmouche l’apparition de la première faille, précoce, dans l’unanimisme de l’enthousiasme post-électoral. Mais elle ne concerna que les milieux les plus militants et passa relativement inaperçue de la masse des adhérents et sympathisants qui s’organisaient dans les cercles.

Cela d’autant plus que les opposants décidèrent de faire le dos rond : l’heure n’était pas à faire des clivages dans une organisation peu aguerrie politiquement dans ses fraîches bases militantes qui, cela entrait visiblement dans les calculs d’Iglesias et de ses proches, étaient à cet instant largement prédisposées, dans l’euphorie de l’heureuse surprise électorale, à donner carte blanche à l’homme si bien médiatisé qui semblait incarner dans sa perfection immaculée le nouvel espoir. L’aura de Pablo Iglesias ne laissait rien entrevoir de ce qui réellement se tramait en coulisses. Le célèbre « sí se puede » (oui, on peut), repris pour l’occasion des Indignés, n’avait aucune chance de pouvoir être décodé à une large échelle comme le « sí que están pudiendo con Podemos » (oui, ils sont en train de [prendre le] pouvoir dans Podemos) qui opérait.

Tensions au congrès

Ce qui devait arriver arriva à l’Assemblée citoyenne de Vistalegre d’octobre 2014, chargée de bâtir la structure organisationnelle du parti. Là aussi profitant de l’enthousiasme de militants galvanisés par les discours sur « la gagne  » (la victoire à portée de main … pour les législatives de l’année d’après), les iglésistes firent passer, sous la houlette du comité d’organisation imposé avant l’été, des procédures de votes jamais discutées par les militants dans leurs cercles. Là aussi, ce sont des listes bloquées qui furent, contre toute lubie de panachage ou de proportionnelle, la base de représentation dans les instances de direction et débouchèrent sur une absolue hégémonie iglésiste au Conseil national, le parlement du parti.

Pablo Iglesias fut élu, avec un score soviétique… secrétaire général, contre la proposition d’une direction de trois porte-parole portée par l’anticapitaliste Teresa Rodríguez et un regroupement large de militants, décidés à prendre date plus qu’à songer enrayer dans l’instant le rouleau compresseur de la machine antidémocratique lancée à toute allure. Laquelle allait ajouter à la panoplie iglésiste du monopole de direction, une proposition de dernière minute visant à interdire, contre ce qui était la règle de fonctionnement jusque là, à tout membre d’un (autre) parti d’être élu au Conseil national. Une proposition taillée sur mesure pour empêcher (en deuxième rideau du blocage opéré par la constitution de listes bloquées) les militants d’Izquierda Anticapitalista d’intégrer la direction.5

Pour la presse quasi unanime, le congrès de Vistalegre s’était soldé par une écrasante victoire (« On ne prend pas le ciel par consensus mais à l’assaut  ») de Pablo Iglesias. Politiquement prometteuse… ce que, pour quelque temps encore, les sondages allaient confirmer avant que la tendance ne s’inverse et que les échéances électorales intermédiaires ne viennent doucher les espoirs d’une montée en puissance linéaire jusqu’à la victoire finale aux législatives de fin 2015.

Une dynamique qui perd de son souffle

Le point culminant de la dynamique « gagnante » de Podemos se situe probablement dans la démonstration de force que fut le rassemblement de 300  000 personnes à Madrid, le 31 janvier de cette année pour sa « marche du changement ». L’arrivée des manifestants sur la place de la Puerta del Sol disait bien la filiation avec le 15-M. Mais le ver était déjà dans le fruit d’une indignation « transformée », certes, mais dans le reniement de divers de ses aspects fondamentaux. A commencer par son absolue exigence démocratique, son quasi obsessionnel souci d’« horizontalité » ou encore son refus de la personnalisation de la démarche contestataire.

Précisons : nombreux étaient probablement ceux et celles qui, engagés dans le mouvement de 2011, étaient prêts à assumer que la construction d’un parti, y compris dans la continuité affinitaire avec ce mouvement, devait rompre avec lui sur un point, le recours à une incontournable délégation de pouvoir. Mais pour autant qu’un certain nombre de contrefeux assurent la fidélité à l’esprit libertaire du 15-M : rotation des représentants, révocabilité, refus de tout hégémonisme d’un groupe sur l’ensemble du parti, l’institution des cercles comme centre de gravité de la vie interne du parti… Tout le contraire de ce que la direction iglésiste s’est attachée à mettre en œuvre par un verrouillage de tout ce qui touche aux processus électoraux.

Le nœud du problème de la conception du parti est au fond la place qu’occupent les élections dans la stratégie de Podemos.  Prolongement électoral différé d’un mouvement profondément anti-électoraliste, le nouveau parti s’est affirmé au final comme foncièrement électoraliste. Tout semble indiquer que dans le retentissant « On ne prend pas le ciel par consensus mais à l’assaut  » de Vistalegre, la référence à Marx avait en fait été mobilisée pour faire paradoxalement du terrain électoral, exclusivement électoral, le lieu de l’assaut. Magie du verbe pour assez plate proposition de fond, la transformation de l’indignation, à la racine de la création du parti, a ouvert sur une radicale mutation par laquelle un acte de décès du mouvement social a été entériné et un déplacement, en fait une rupture, s’est instauré avec un 15-M désormais réduit à être, sans plus, une lointaine source d’inspiration pour une radicalité positionnée dans un ailleurs intrinsèquement institutionnel.

Quant au rejet du consensus qui ouvre la paraphrase de Marx opérée par Iglesias, il convient de l’interpréter, dans la ligne de ce qui précède, non seulement comme la nécessité de rompre avec la caste, le PSOE et le PP, mais aussi avec les anticapitalistes partie prenante de la fondation du parti, peu enclins à céder à une dérive électoraliste concomitante à un délaissement du terrain social.6 Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend le dessein qui a présidé à la construction d’une organisation hypercentrée, pour ne pas dire extrêmement centralisée : une machine de guerre (pour l’assaut  électoral !), par définition vouée à être disciplinée et hiérarchisée, avec à sa tête un chef indiscuté. En somme, tout un modèle se voulant adapté à la stratégie de l’ennemi mais se faisant piéger en miroir par lui.7

L’échec catalan à l’approche des élections générales

Après des élections aux communautés autonomes en demi-teinte8, des municipales où la direction de Podemos laissa jouer la fibre unitaire qui permit des percées telles que la prise des mairies de Madrid, Barcelone ou Cadix par des coalitions d’unité populaire, c’est une véritable déroute qui s’est produite, en septembre, à l’élection à la communauté autonome de Catalogne : avec moins de 9 % des voix, Podem/Podemos (en alliance avec l’IU catalane et deux autres partis) est talonné par les anticapitalistes indépendantistes de la CUP (Candidatura de unidad popular), dépassé par un PSC (socialistes catalans) pourtant mal en point et surtout par la forte poussée de Ciudadanos (Citoyens).

Parti libéral, viscéralement opposé à l’indépendantisme catalan, mais, appuyé par le « système », médias compris, la jouant habilement Podemos de droite, Ciudadanos devient la deuxième force politique de Catalogne et se place désormais comme incontournable pour former nationalement une nouvelle majorité de droite (ou même, suprême plasticité de la domination, une majorité avec… le PSOE !) Ce qui percute le projet fondateur de Podemos d’être l’alternative institutionnelle. Sur ce terrain-là a peut-être été sécrété, à droite, l’antidote « podémite » à Podemos permettant de compenser la terrible perte de crédibilité du PP ! 

Bilan peu glorieux pour Podemos dont  l’organisation catalane, Podem, se voit reléguée à une assez grise 4e place. L’omniprésence de la direction nationale, en la personne de Pablo Iglesias lui-même, dans la campagne pour y dessiner un profil passant à côté du fort sentiment national catalaniste, est mal vécue. La crise est ouverte : la secrétaire générale de Podem, pourtant une proche d’Iglesias, démissionne de ses fonctions et du parti et entraîne la démission du quart de la direction (qui reste cependant membre du parti). Même chose à Valence… Les démissionnaires critiquent la mise sous l’éteignoir de l’activité des cercles qui voient fondre leurs effectifs, comme conséquence du peu d‘implication que leur laisse l’équipe dirigeant depuis Madrid.9

Celle-ci, tout en reconnaissant l’échec catalan et les difficultés du moment, pense que les élections générales de décembre lui permettront d’opérer le sursaut salutaire. Mais le doute s’est installé, aggravé par le soutien sans faille apporté par Iglesias et ses proches au tournant 100 % austéritaire de Syriza en Grèce.10 Signe de la perte de vitalité des cercles en lien avec leur progressif décrochage des jeux de pouvoir dans le parti, la participation aux élections internes est descendue à un niveau extrêmement bas : 16,8 % (53 880 votants) en juillet dernier, pour la désignation des investitures pour le Congrès et le Sénat ainsi que pour la présidence du gouvernement. A rapprocher des 112 070 (chiffre record) d’octobre 2014 pour l’Assemblée citoyenne de Vistalegre.

De son côté, le discours « ni gauche ni droite », opérationnel dans un premier temps, a perdu de sa lisibilité de par le rapprochement, difficile à articuler au discours anticaste, opéré avec le PSOE pour gouverner en minorité dans une série de municipalités, ou avec IU dans des élections locales ou régionales (Catalogne !) alors que c’est un refus catégorique qui est opposé à celle-ci pour les législatives…

Dans le même temps le programme radical de « Mover ficha » s’édulcore en néokeynésianisme.11 Sans parler des impasses faites sur la structure monarchique du régime, sur la bataille pour une République sociale ou encore sur la « mémoire historique » et la revendication des vaincus de la Guerre civile.12 Quant à la visée d’occuper… transversalement la « centralité de l’échiquier politique » espagnol sans céder à aucun centrisme politique, loin de renouer, pour le coup, avec la radicalité antipoliticienne du 15-M, elle accentue l’impression que Podemos brouille toujours plus son image et navigue à vue.

Il serait cependant très précipité de dire que ce parti a décidément vite fait son temps. Au creux de la vague en ce moment, il peut rebondir. Peut-être à ces élections législatives de décembre. Mais l’on peut considérer que ce serait alors malgré sa direction, grâce à ce qu’il conserve d’une radicalité indignée s’alimentant du refus de toute sortie capitaliste de la crise.

La place qu’occupent dans la problématique politique des anticapitalistes le mouvement social et les acquis du 15-M donne à ces derniers, très présents dans les instances de Podemos malgré les tentatives de les marginaliser, et très actifs pour redynamiser les cercles, une grande responsabilité dans la bataille pour redresser et réorienter ce parti, pour autant qu’il n’ait pas encore totalement dilapidé sa charge subversive.

Antoine Rabadan

  • 1. Voir la vidéo de l’allocution : https://www.youtube.com/watch?v=Z-IFYaJAlzQ
  • 2. Pour en lire le texte (en espagnol) : http://www.eldiario.es/politica/Pablo-Ig...
  • 3. Pablo Iglesias a acquis une expérience médiatique « avant l’heure » par les émissions politiques qu’il anime, à fort contenu « radical » et donc en marge des grands médias. Il s’agit de La Tuerka (tuerca en espagnol signifie écrou) sur Tele K puis Canal 33, qui, selon les mots d’un journaliste, est « une fabrique de munitions pour les combats quotidiens ». Pablo Iglesias a lancé aussi Fort Apache diffusé sur Hispan TV, la télévision internationale … de l’Iran à destination des pays de langue espagnole !
  • 4. Juan Carlos Monedero, le « numéro 2 » du parti, excédé par les critiques des comités de Madrid, leur lança: « Je ne vois aujourd’hui aucun intérêt à être dans Podemos ; si je m’écoutais, j’enverrais cette réunion se faire foutre (sic) et que cela vous fasse un grand bien (re-sic) ». Cf. « Las bases de Podemos se enfrentan a sus fundadores para exigir democracia interna » et « La propuesta es precipitada y no contamos con suficiente información » (El País, 9 juin 2014).
  • 5. La mesure visait principalement Teresa Rodríguez qui, après avoir obtenu le second meilleur score aux primaires de son parti dans l’avant Européennes, juste derrière Pablo Iglesias, venait d’être élue au parlement européen. A partir des appuis militants qu’elle obtint dans sa communauté autonome, l’Andalousie, IA n’étant plus un parti mais, sous l’appellation Anticapitalistas, une association, elle fut élue secrétaire de Podemos Andalousie, ce qui lui permit d’intégrer le Conseil national.
  • 6. Carolina Bescansa, de la direction nationale de Podemos, a condensé la divergence des iglésistes avec les anticapitalistes ou les « mouvementistes » en ces termes : « Il y a un Podemos qui vise à gagner et un Podemos qui vise à protester ». Symptomatique de la conception d’une protestation, autant dire d’un mouvement social, vouée à perdre, doublée de l’idée que gagner se réduit à s’imposer sur le seul terrain électoral, cette phrase dit clairement les antinomies stratégiques qui ont cours dans Podemos. Lire « Las dos almas de Podemos se enfrentan en Madrid », http://politica.elpais.com/politica/2015...
  • 7. En démissionnant de la direction du parti en avril dernier, Juan Carlos Monedero tapa juste en soulignant que Podemos avait cédé, par mimétisme, à certains vices inhérents à la « compétition électorale » : « Parfois nous ressemblons à ceux que nous voulons remplacer. C’est une réalité. […] Podemos se retrouve dans de tels problèmes car il ne prend plus le temps de se réunir en petits cercles, parce qu’une minute de télévision est plus importante. […] [Dès l’instant où les forces politiques ont pour principal but d’« accéder au pouvoir », elles entrent] dans le jeu électoral et elles se retrouvent otages de ce qu’il y a de pire dans l’Etat, sa nature représentative » (« Monedero dimite de la dirección de Podemos tras criticar la estrategia », http://politica.elpais.com/politica/2015...). Que des paroles sensées pour un retour « aux origines » chez l’homme qui, on l’a vu, avait mené pourtant la bataille pour éloigner la direction de Podemos de toute influence prégnante du 15-M, jugée par lui, alors, néfaste à l’efficacité du parti. La suite montra que cette sortie n’était qu’une parenthèse. Globalement l’homme cautionna, de l’extérieur de la direction, la poursuite de ce qu’il avait dénoncé l’instant d’une courte lucidité !
  • 8. Podemos, relégué en règle générale à la 3e, parfois à la 4e place, une fois à la 5e, obtint à ces élections une moyenne de 13,48 %, loin des attentes, malgré quelques pointes (20,51  % en Aragon, 19,02 % dans les Asturies, 18,59 % dans la communauté de Madrid).
  • 9. « Dimite una cuarta parte de la dirección de Podem », http://ccaa.elpais.com/ccaa/2015/10/14/c...
  • 10. Voir la vidéo où Pablo Iglesias fait l’apologie de gauche du thatchérien TINA (There is no alternative) afin de justifier son appui sans réserve à l’aplatissement de Tsipras et Syriza devant la Troïka. Emporté par son élan, il explique froidement que dans l’Etat espagnol, si Podemos supplante le PSOE dans l’accès au gouvernement, il n’aura pas « grand chose à faire », en dehors de deux ou trois réformes sur l’éducation, le refus des privatisations, etc., car l’ennemi est décidément trop fort ! (« Pablo Iglesias sobre Grecia y Syriza », https://www.youtube.com/watch?v=bmcp_HYX...
  • 11. Voir notamment la critique du « programme économique de Podemos » faite en début d’année par En Lucha, l’organisation de l’Etat espagnol liée au SWP britannique : http://enlucha.org/articulos/miedo-a-la-...
  • 12. On trouvera dans la longue entrevue de Pablo Iglesias mise en ligne, en mai, sur le site de Ballast ( « Faire pression sur Syriza, c’est faire pression sur Podemos, pour montrer qu’il n’y a pas d’alternative » : http://www.revue-ballast.fr/pablo-iglesias/ ), beaucoup d’indications sur le « ni droite, ni gauche », le populisme hérité de Laclau et Mouffe qui l’inspire (voir l’article d’Emmanuel Barot dans ce dossier), le refus de contester la monarchie, une vision du combat politique coupée d’une lutte des classes jugée inassimilable par les subjectivités populaires actuelles, etc. On pourra s’arrêter en particulier sur un épisode assez incroyable du Parlement européen : Pablo Iglesias offrant au nouveau roi les DVD de Game of Thrones, accompagnés de ces mots : « Cela pourrait vous être utile pour comprendre ce qui se passe en Espagne ». Un « podémite » invitant le roi à comprendre ce qui se passe ? On aurait pu attendre plus d’ambition chez un ennemi de la caste. Au même moment, les élus catalanistes et de gauche de l’Etat espagnol boycottaient la rencontre. Lire (et voir vidéo) « Pablo Iglesias regala la serie ‘Juego de Tronos’ al rey Felipe VI », http://politica.elpais.com/politica/2015...

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