Où ira maintenant le mouvement pour Sanders ?

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Après le ralliement de Bernie Sanders à Hillary Clinton, une question cruciale est de savoir ce qu’il adviendra du mouvement de masse qui l’avait soutenu et porté.1

Depuis maintenant un an, la candidature présidentielle de Bernie Sanders a représenté l’espoir de million de gens aux Etats-Unis, dégoûtés par le rôle politique des banques et des grandes entreprises, en colère contre les inégalités croissantes au sein de la société, ulcérés par l’injustice raciale dans le pays et opposés à une politique étrangère basée sur les interventions militaires. Dans tout le pays, ils et elles se sont ralliés aux slogans de Sanders appelant à combattre la « classe des milliardaires » et à faire une « révolution politique ». Reprenant les exigences et faisant sien l’esprit d’Occupy Wall Street, puis de Black Lives Matter, la campagne Sanders a été un mouvement radical et populaire sans précédent, rejetant Wall Street et Washington et revendiquant un futur plus démocratique, égalitaire et pacifique.

Sanders s’est présenté comme un socialiste démocrate défendant un programme de réformes économiques et sociales : un salaire minimum plus élevé, une éducation publique gratuite, le droit à la santé pour tous, la reconstruction des infrastructures du pays, un élargissement du système de sécurité sociale, la fin d’un système judiciaire raciste et violent, l’opposition aux ingérences extérieures et interventions militaires visant à renverser des régimes. Il a recueilli 200 millions de dollars à travers des contributions individuelles de 27 dollars en moyenne, gagné des millions de voix, recueilli le soutien de trois syndicats majeurs (postiers, travailleurs des télécommunications et infirmières), ainsi que de 12 000 syndicalistes individuels organisés dans le regroupement Labor for Bernie. Candidat le plus âgé, il a gagné le soutien du plus grand nombre de jeunes de toutes les races et genres.

 

Hillary Clinton candidate

Les élections primaires du Parti démocrate semblent maintenant effectivement terminées, seule celle de Washington, D.C., restant à tenir. Hillary Clinton a remporté 2219 délégués, contre 1832 à Bernie Sanders. En termes de voix, le vote en faveur de Clinton a été plus important, Sanders ayant obtenu de meilleurs résultats dans les caucus2, où moins de gens participent au vote. Outre les délégués élus, il y avait 719 « super-délégués », nommés par le Comité national du Parti démocrate, la Chambre des représentants, le Sénat, les gouverneurs des Etats et certains dirigeants du parti. Barack Obama et Elizabeth Warren [sénatrice du Massachusetts et l’une des chefs de file de l’aile « progressiste » du parti], qui avaient refusé de soutenir un candidat dans la primaire, se sont maintenant engagés en faveur de Clinton.

Le 9 juin, Bernie Sanders a rencontré Barack Obama, lui promettant à cette occasion d’œuvrer à battre Donald Trump. Il a déclaré à la presse qu’il « attend[ait] de rencontrer [Clinton] dans un futur proche pour voir comment nous pouvons travailler ensemble afin de battre Donald Trump et créer un gouvernement qui nous représente tous, et pas seulement les 1 %. » Peu après Obama, qui était resté neutre pendant le processus des primaires, a officiellement apporté son soutien à Hillary Clinton.

Le 12 juin, Sanders refusait pourtant d’admettre sa défaite et de se rallier à Clinton, en affirmant que « nous porterons notre campagne à la convention en sachant pertinemment, car nous connaissons comme vous l’arithmétique, que nous avons obtenu le plus grand nombre de voix jusqu’à présent. » Mais le 15 juin, il rencontrait Clinton dans ce que l’un et l’autre ont décrit comme « une réunion positive », en laissant entendre que s’il continuerait son combat à la convention, il avait abandonné l’espoir de convaincre la majorité des délégués et d’être nommé candidat.

 

Les partisans de Sanders en quête de futur

Sanders peut plier devant l’inévitable, mais beaucoup de ses supporteurs sont moins enclins à le faire. Le processus électoral – avec une bonne part des fonds de campagne de Clinton apportés par de grandes entreprises, avec des médias dominants qui modelaient l’interprétation des événements, et avec des structures telles que le système des super-délégués, qui laissait dès le début entrevoir le résultat final – a exaspéré nombre de partisans de Sanders. Le 6 juin, un jour sans élections primaires, l’Associated Press déclarait Clinton vainqueur après que 20 super-délégués eurent pris position en sa faveur. Cela se produisait juste avant les primaires de Californie, où le vote Sanders a pu en être sérieusement affecté.

Sanders s’est engagé à se battre dans la convention démocrate des 25 au 28 juillet à Philadelphie, afin de  peser sur les réglementations internes du parti et sur sa plateforme. Outre les quelque 2000 délégués pro-Sanders qui seront à l’intérieur, des dizaines de milliers de ses partisans sont attendus à l’extérieur, d’où ils tenteront d’influer sur les événements. Peu de choses pourraient toutefois influencer réellement le Parti démocrate, sa candidate et la campagne qui culminera dans l’élection du 8 novembre.

La convention pourrait en principe changer la règle des super-délégués, même si c’est peu probable et que dans tous les cas le changement ne deviendrait effectif qu’en 2020. Quant à la plateforme, ce n’est pas beaucoup plus qu’un bout de papier. La plateforme du Parti démocrate, habituellement très vague et générale, est censée représenter les positions de la convention et être soumise aux électeurs. Mais les candidats à la présidence, comme ceux qui le sont à d’autres postes électifs, ne sont pas liés à cette plateforme pendant leur campagne, et n’ont pas non plus l’obligation de l’appliquer s’ils sont élus. Il faut s’attendre à ce que Hillary Clinton, qui a une longue histoire politique comme « première dame », puis sénateur puis secrétaire d’Etat, et un bilan reconnu en tant que représentante de l’établissement économique et politique, ignore cette plateforme et poursuive simplement les objectifs de Wall Street et de Washington.

 

Dégoût et recherche d’alternatives

Beaucoup des partisans de Sanders, qui ont gagné en expérience pendant cette campagne, ressentent un profond dégoût envers le Parti démocrate et Hillary Clinton. Plusieurs milliers d’entre eux sont attendus au Sommet du peuple, du 17 au 19 juin à Chicago, dans une assemblée appelée par le syndicat national des infirmières, Peoples Action, 350.org, les Democratic Socialists of America (DSA)3 et d’autres organisations. S’il donnera une photographie de certains des secteurs les mieux organisés parmi les partisans de Sanders, le Peoples Summit apparaît plus comme une conférence de discussion que comme une convention qui prendrait des décisions, et ce qui pourrait en sortir au niveau organisationnel et politique n’est pas clair, même si des réseaux importants en seront certainement renforcés.

Certains des supporteurs de Sanders prévoient de soutenir localement des candidats progressistes, tels que Debbie Medina, une socialiste qui se présente au sénat pour l’Etat de New York. Sanders a lui-même publié une liste de candidats progressistes qu’il soutient et pour lesquels il rassemble des fonds. Il reste à voir si ses partisans jugeront ces candidats capables de porter leurs idéaux.

Des partisans de Sanders sont déjà devenus des renégats du Parti démocrate. 

 

Dans certains endroits, à une échelle limitée mais significative, ils commencent à se rapprocher du Parti vert pour soutenir Jill Stein, sa candidate à la présidence des Etats-Unis. Stein, dont le programme est à gauche de celui de Sanders, pourrait prendre des voix au Parti démocrate, même si la pression sera très forte, sur tous les Démocrates et principalement sur les partisans de Sanders, afin qu’ils soutiennent Clinton pour battre Donald Trump. Un Trump dont la rhétorique raciste et misogyne, ainsi que le flirt avec des groupes néonazis, amènent nombre de libéraux et gens de gauche à le caractériser comme fasciste. Le cri sera : Hillary Clinton et la démocratie, ou Trump et le fascisme. Et même si un vote pour Clinton ne sera pas un vote pour la démocratie mais pour le néolibéralisme,  l’austérité et le militarisme, beaucoup auront du mal à résister, de façon bien compréhensible puisqu’aucun de nous à gauche ne voulons non plus de Trump.

Que les partisans de Sanders se tournent vers Stein ou qu’ils votent pour Clinton afin de battre Trump, les mobilisations sont devenues trop importantes et trop radicales pour pouvoir être totalement contenues dans le cadre du Parti démocrate. Certains continueront à travailler en son sein, mais en recherchant des candidats plus radicaux, qui se déclarent socialistes au sein du Parti démocrate, ainsi qu’en travaillant quand ils le pourront en faveur de socialistes indépendants. D’autres, devenus des socialistes convaincus (quelle que soit la signification qu’ils accordent à ce terme), partiront et chercheront à construire une alternative à gauche.

Ces nouveaux groupes radicalisés, qui ne se satisfont plus du Parti démocrate et aspirent à construire des alternatives, représent aujourd’hui l’avenir des politiques de gauche aux Etats-Unis. Les prochains pas pourraient être réalisés dans la rue, et pas seulement dans des protestations contre les conventions démocrate ou républicaine : dans le cadre de prochains Occupy et Black Lives Matter, parce que l’une des choses que nous avons assurément apprises, c’est que ce sont les mobilisations de rue et les piquets de grève qui peuvent déplacer le paysage politique vers la gauche.

 

Dan La Botz

 

  • 1. Cet article est paru le 15 juin, quand la désignation comme candidate d’Hillary Clinton n’était encore qu’officieuse, sur le site de la revue New Politics, http ://newpol.org/content/where-will-sanders-movement-go-now. Co-éditeur de cette publication indépendante et pluraliste de la gauche radicale, Dan La Botz est un responsable de l’organisation Solidarity.
  • 2. Deux types de primaires étaient organisées selon les Etats : soit un vote individuel et secret selon les procédures habituelles dans les scrutins électoraux, soit un vote intervenant après débat entre les participants à des réunions (les dits « caucus »).
  • 3. DSA : une des principales organisations réformistes aux Etats-Unis, qui travaille au sein du Parti démocrate et dont Bernie Sanders est adhérent – sans en être un responsable.