Nicaragua : aux racines de la crise

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

L’impressionnante mobilisation populaire qui se développe au Nicaragua, principalement sous l’impulsion de la jeunesse, a surpris le monde entier. Elle a débuté par le rejet victorieux d’une contre-réforme de la sécurité sociale et se poursuit en revendiquant la démission du gouvernement. Son coût est tragique, avec près d’une centaine de morts, plus de mille de blessés et des centaines d’emprisonnés, la destruction de centres d’étude et de travail, une activité économique semi-paralysée1(traduction, Jean-Philippe Divès).

Ces événements font l’objet de trois grandes interprétations : celle de la droite et de l’impérialisme US, celle du gouvernement nicaraguayen et celle de la gauche critique. Pour la droite et l’impérialisme, on serait en présence d’un gouvernement « socialiste » ou « de gauche », par définition dictatorial et ennemi de la démocratie. Mais si le gouvernement était socialiste, la propriété serait collective ou étatique. Or ce n’est pas le cas : la propriété privée capitaliste est omniprésente et le pays est aussi néolibéral que beaucoup d’autres en Amérique latine.

Le gouvernement nicaraguayen présente quant à lui le mouvement des jeunes nicaraguayens comme une conspiration de la CIA. Dans son discours du 21 avril, le président Daniel Ortega les a décrits comme de « petits groupes d’extrême droite » qui veulent « détruire la paix qui règne au Nicaragua ». Son gouvernement serait ainsi victime d’une offensive bien orchestrée, similaire à celle des guarimbas (groupes de choc d’extrême droite) au Venezuela.

Notre interprétation n’a rien à voir avec celles qui précèdent. Nous sommes en fait en présence d’un mécontentement social très profond, qui s’est accumulé durant une décennie sur la base d’une somme de contradictions entre le gouvernement et le peuple, qui se sont développées du fait des décisions antipopulaires, dirigistes et dictatoriales du duo Ortega-Murillo.2

 

La contexte de la crise en cours

On citera ici dix de ces contradictions.

1) La décision de faire construire le canal interocéanique par une entreprise chinoise, à un coût économique (50 milliards de dollars US) et social exorbitant, a provoqué un fort mécontentement parce qu’elle implique la destruction de dizaines de communautés rurales, évidemment contre leur volonté, ainsi qu’un abandon de souveraineté territoriale au profit de cette entreprise pour une durée d’un siècle. De là a surgi un large mouvement paysan et populaire, qui est réprimé et vilipendé par le gouvernement, mais jusqu’à présent se maintient.

2) Au cours de cette période les surfaces vouées aux activités extractives, en particulier minières, ont doublé (de 12 à 22 % du territoire), ce qui a provoqué d’importants conflits dans les campagnes et avec les mouvements environnementaux, eux aussi réprimés.

3) Le développement d’industries de monoculture tels que le palmier à huile ou la canne à sucre, tout comme la forte augmentation des activités d’élevage, font que les paysans disposent de moins en moins de terres.

4) Le désintérêt pour l’environnement, dont la dernière manifestation a été l’incurie gouvernementale face à l’incendie de la réserve d’Indio Maíz, a suscité des mobilisations de secteurs de la jeunesse.

5) La politique de contrôle étatique des associations, en particulier des droits humains et féministes […] a exacerbé les tensions entre le gouvernement et la dite « société civile ».

6) La réélection d’Ortega à un troisième mandat présidentiel consécutif, interdite par la Constitution mais qui a été imposée par le même mécanisme que celui utilisé par JOH3, à savoir un jugement de la Cour de suprême, a mis en évidence son autoritarisme.

7) Les accusations de fraude lors des deux derniers scrutins présidentiels, dans lesquels Ortega s’est imposé, ont eu le même effet.

8) La vice-présidente Rosario Murillo exerce un contrôle très strict sur les moyens de communication, qui est ressenti comme tel par les médias indépendants (Murillo est allée jusqu’à proposer de contrôler les réseaux sociaux).

9) La corruption générale des responsables publics, qui deviennent millionnaires du jour au lendemain alors que le pays traverse des difficultés économiques, est source de grand malaise. Cela va du couple présidentiel, accusé d’avoir indûment accumulé nombre de biens depuis la « piñata » négociée avec Arnaldo Alemán4 et d’administrer sans en rendre aucun compte quatre milliards de dollars de fonds de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques), jusqu’à des cas tel que celui d’Orlando Castillo Guerrero, qui a détourné des millions depuis sa position de gérant d’aéroports.

10) Après une décennie de bonnes relations avec le gouvernement, une partie du patronat nicaraguayen, affiliée au puissant COSEP (Conseil supérieur de l’entreprise privée), commence à se demander s’il est pertinent de maintenir son alliance avec le couple Ortega-Murillo – dont elle a grandement bénéficié. Ces patrons craignent en effet de perdre les faveurs de l’empire depuis que Trump a fait adopter le Nica-Act et commencé à prendre des sanctions contre des responsables publics nicaraguayens. Ils semblent pour l’instant en pleine période de réflexion.

Malgré tout, le Nicaragua jouit auprès des entreprises d’une bonne réputation, du fait de l’abondance de ses sources de travail et de l’absence corrélative de délinquance. Les maquilas5 migrent en nombre vers ce pays où le salaire ouvrier est parmi les plus bas d’Amérique centrale. Le Nicaragua a ainsi connu un fort développement capitaliste, non équitable, dans le cadre duquel se sont accumulées d’importantes contradictions économiques et sociales, avec des habitants qui veulent avoir leur mot à dire mais ne le peuvent pas, ne sont pas pris au sérieux ou se retrouvent discriminés ou réprimés […]

C’est dans ce contexte que s’est engagé le conflit sur la réforme de la sécurité sociale exigée par le FMI. Ce n’était pas la première réforme de ce type (il y en a eu une en 2013, qui a échoué), mais cette fois la différence résidait dans un climat caractérisé par un profond mécontentement, surtout chez les personnes nées après la révolution de 1979. La protestation a d’abord réuni ceux et celles qui étaient directement affectés, les retraité-e-s. Ont suivi les étudiant-e-s, puis d’autres secteurs de la population. Et finalement le patronat, après qu’il eut quitté les négociations menées sur cette question au sein de la commission tripartite.

 

L’irrationalité de l’argumentation officielle

[…] L’affirmation selon laquelle les manifestations sociales seraient une « conspiration » visant à « déstabiliser » le gouvernement, ourdie par de petits groupes « d’extrême droite », est propre à un gouvernement dictatorial, incapable d’apporter des réponses rationnelles et utiles aux problèmes posés, et qui insulte l’intelligence du peuple. Même l’observateur le plus mal informé comprendra que le CIA ne peut disposer dans le pays d’autant d’agents infiltrés et stipendiés – tous ces retraités, travailleurs et étudiants qui au moment convenu s’en iraient en masse « déstabiliser » le gouvernement […]

Cette stratégie est typique d’un gouvernement « progressiste » qui se retrouve acculé par son peuple : manipuler le sentiment anti-impérialiste des gens, qui éprouvent un profond respect pour la révolution sandiniste de 1979, afin qu’ils en viennent à croire n’importe quelle affirmation prononcée sous l’autorité du « leader », Daniel Ortega. Ses affirmations vont jusqu’à l’absurde : par exemple, que les étudiants détruisent leurs propres universités, qu’ils se transforment en francs-tireurs pour abattre leurs propres camarades, qu’ils se torturent et se font disparaître eux-mêmes, qu’ils mettent le feu à des bâtiments publics pour pouvoir se discréditer eux-mêmes, etc. […]

Ce qu’ils ne disent pas, c’est que la violence a été initialement déclenchée par des groupes à moto de la clientèle juvénile du gouvernement, qui est utilisée comme chair à canon contre d’autres jeunes, sous les yeux et grâce à la passivité des autorités policières. Et quand des jeunes se défendent face à ces groupes, ou que leur indignation éclate contre des symboles du pouvoir, ce dernier proclame alors que ses accusations ont été « démontrées ». Croient-ils s’adresser à des idiots ? Par bonheur, la diffusion de la technologie cellulaire a permis de filmer des groupes chocs du gouvernement en train de perpétrer de tels actes.

Certains camarades tendent à faire des comparaisons simplistes. Ils disent que le scénario est similaire à celui mis en place par les gringos (Etatsuniens) au Venezuela […] Mais ce n’est pas le cas. Au Nicaragua, le mouvement a été autoconvoqué par des secteurs progressistes, principalement de la jeunesse universitaire comme cela a été signalé […]

Voir les choses de ce point de vue permet d’expliquer plusieurs choses « étranges » s’agissant du gouvernement nicaraguayen. N’est-il pas étonnant que le gouvernement d’Ortega ait été le premier à reconnaître JOH et n’ait jamais élevé la voix contre sa répression du peuple hondurien ? Ou qu’au cours des onze dernières années, le gouvernement étatsunien n’ait jamais « ennuyé » Ortega avec la moindre tentative sérieuse de « déstabilisation » ? En comparaison, il a durant cette période fomenté des coups d’Etat au Venezuela, au Honduras ou au Paraguay. Mais bien que le Nicaragua soit un Etat beaucoup plus faible, il l’a laissé « tranquille ».

L’explication réside dans la lune de miel maintenue pendant toute cette période avec le patronat national et international […] et y compris avec le gouvernement putschiste de Pepe Lobo et JOH, ou encore avec la très réactionnaire Eglise catholique nicaraguayenne – d’où le slogan gouvernemental de « socialisme chrétien et solidaire ».

Mais tout ceci appartient maintenant au passé. Le couple présidentiel affronte désormais l’hostilité de l’impérialisme, qui va chercher à domestiquer son gouvernement par des actions de boycott économique ; le patronat national ou un secteur important de celui-ci vient de divorcer ; et le pouvoir est activement rejeté par une bonne partie du peuple. Le cours que prendra le pays dépendra de la réponse du gouvernement au mouvement de contestation lancé par sa jeunesse et d’autres secteurs populaires, ainsi que de la capacité de ces derniers à conquérir de meilleures conditions démocratiques et sociales. Rien n’est joué et il est trop tôt pour dire ce qui pourrait se passer. Il n’y a cependant aucun doute qu’avec les mobilisations sociales de ces dernières semaines, qu’elles avancent ou qu’elles reculent, une nouvelle ère commence, dans laquelle un nouveau sujet historique s’est levé, sans crainte de prendre la parole et de décider de son propre sort.

Tomas Andino Mencía

 

  • 1. Ce texte en date du 22 avril 2018 a été publié deux jours plus tard sur le site qui est désormais celui de l’organisation brésilienne Resistência, courant du PSOL (http ://esquerdaonline.com.br). L’auteur y est présenté comme un « militant révolutionnaire hondurien de longue date ». Des coupes opérées pour des raisons de place sont signalées entre crochets.
  • 2. Epouse de Daniel Ortega et comme lui dirigeante du FSLN (Front sandiniste de libération nationale), Rosario Murillo est depuis le 10 janvier 2017 la vice-présidente du pays.
  • 3. JOH : Juan Orlando Hernández, le président du Honduras voisin, arrivé au pouvoir après le coup d’Etat militaire de 2009 – qu’il avait activement soutenu – contre le président légalement élu, Manuel Zelaya, qui avait eu le tort de vouloir consulter le peuple sur sa proposition de convocation d’une assemblée constituante.
  • 4. Lorsqu’ils avaient dû quitter le pouvoir, après leur défaite aux élections de février 1990, une série de responsables sandinistes étaient partis avec une « piñata » (littéralement, panier de friandises), composée notamment de propriétés immobilières qu’ils s’étaient accaparé ; dans le cas d’Ortega, pas moins de douze appartements ou maisons situés dans le quartier chic de Managua. Lorsqu’elle avait été connue, l’affaire avait fait scandale. Afin d’éviter d’inutiles complications (après tout, au gouvernement tout le monde « profite »…), le président de droite Arnoldo Alemán (1997-2002) avait cependant fait légaliser l’ensemble de ces « biens acquis ».
  • 5. Usines ou ateliers d’assemblage qui produisent pour l’exportation avec des exemptions d’impôts.

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