Martinique : 11 ans après 2009, de nouveaux défis

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La Martinique est un concentré des problèmes du monde sur un petit territoire colonisé dont l’histoire s’est ingénié à multiplier les spécificités.

Que le changement climatique et la perte de biodiversité nous concernent au premier chef est une évidence palpable. Un scientifique australien pronostique que dans les toutes prochaines décennies les cyclones qui frapperont la Caraïbe atteindront facilement les 400 kms/h ! Un autre, étatsunien celui-là, prévoit que 15% du territoire (les côtes très peuplées) disparaîtra avant la fin du siècle avec la montée des eaux. Et pas besoin d’être un spécialiste pour constater les disparitions d’espèces (papillons, insectes, plantes) et de bien des éléments d’une biodiversité reconnue exceptionnelle. 

La deuxième grande préoccupation mondiale c’est l’explosion des inégalités sociales. Chez nous celles-ci sont évidemment inhérentes à notre histoire de déracinement et d’esclavage. Luttes pour la liberté, lutte de classes, lutte pour la vie ont toujours été une seule et même chose. Ces inégalités ont certes changé de formes depuis 1848 (abolition de l’esclavage) mais elles sont toujours d’une extrême vivacité, revigorées par le capitalisme globalisé. Près d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté tandis que quelques familles héritières des temps esclavagistes figurent parmi les grandes fortunes de France. 

De tout temps ouvert, de gré ou de force, sur le monde (« poreux à tous les souffles du monde » disait Aimé Césaire), le pays disperse ses enfants aux quatre coins du globe et est inondé de marchandises, de courants culturels, de personnes venues de partout, les unes assoiffées de fortunes rapides à l’ombre de leurs réseaux, les autres crève-la-faim venues de plus près. Quand on ajoute au tableau la domination culturelle féroce du colonialisme français remodelée depuis quelques temps en un encouragement condescendant à la «couleur locale » et au folklore inoffensif, on comprend les complexités biaisées du problème identitaire. Une panique existentielle se dessine : quand 3000 jeunes s’expatrient chaque année faute d’emplois et de perspectives tandis qu’en même temps une recolonisation de peuplement s’opère («métros », «venuEs du froid » dit-on ici), on comprend la légitime inquiétude qui point. Échanges égalitaires entre peuples ? Non. Recolonisation de peuplement, c’est de cela qu’il s’agit. 

 

QUESTION NATIONALE, QUESTION SOCIALE, NATIONALISME, INTERNATIONALISME... 

Depuis quelques bonnes décennies le mouvement ouvrier, les progressistes, les démocrates sont confrontéEs à la complexité de l’imbrication de la dynamique anticoloniale (nationale) et de la dynamique sociale. Depuis la révolution antiesclavagiste de 1848, la stratégie populaire très majoritaire a consisté à réclamer l’égalité des droits avec la population française. La transformation juridique des colonies en «départements français «est apparue comme l’instrument le plus facile pour y parvenir. Mais, pour citer à nouveau le poète, «on a beau peindre blanc le pied de l’arbre la force de l’écorce en dessous crie ». Le subterfuge a été éventé et la revendication nationale est née du sein même du mouvement ouvrier précédemment assimilationniste (le PC et sa première grosse scission, le Parti populaire martiniquais – PPM – de Césaire).

La question sociale est toujours restée une dynamique forte, expliquant le poids historique de la gauche. Cette gauche n’a été pendant un temps mise en minorité par la droite que lorsque celle-ci a réussi à exploiter les inquiétudes populaires face à «l’aventure «autonomiste ou indépendantiste. Le même dilemme s’est retrouvé concernant les rapports complexes entre internationalisme et anticolonialisme. La première expression de ce dilemme a concerné les rapports entre le mouvement ouvrier des colonies et celui de la métropole. Au début ce rapport paraissait évident. Communistes et socialistes n’étaient que des «lambeaux » de leurs homologues français «palpitant sous d’autres cieux ». La naissance du mouvement national martiniquais a poussé à des réajustements qui, paradoxalement, ont posé moins de problèmes au début qu’aujourd’hui. Il est vrai que le soutien par le PCF d’alors de la revendication autonomiste des PC martiniquais, guadeloupéen, réunionnais ne trouve pas de pendant aujourd’hui dans la politique de Mélenchon plus soucieux de la grandeur et du prestige de la «France républicaine » que du droit des dernières colonies françaises à l’autodétermination.

Toute une partie du mouvement national martiniquais s’est accommodé de ce recul de la gauche française dans la solidarité avec le mouvement ouvrier des colonies. Marquée dans ses origines par le maoïsme (y compris dans sa version albanaise), cette partie du mouvement national a, si l’on peut dire, fait contre mauvaise fortune bon cœur. L’effondrement du maoïsme en France a facilité son passage d’une dénonciation vigoureuse du PCF à une indifférence de fait aux combats du mouvement ouvrier français et à un refus de chercher avec lui la moindre coordination. Pire, la participation, par exemple, à une grève contre la “loi travail”, contre la destruction du Code du travail, les ordonnances Macron, la retraite... est suspecte et considérée comme suiviste puisqu’elle est initiée en France ! Cette esquive est facilitée par l’indifférence du mouvement ouvrier français. Les grandes grèves générales de 2009 (38 jours en Martinique, 44 jours en Guadeloupe) qui auraient pu et dû servir de levier pour une puissante mobilisation anticapitaliste en France ont certes suscité un intérêt manifeste dans le monde du travail de ce pays mais n’ont pas été soutenues par les directions des plus grandes centrales ouvrières de l’hexagone. Bernard Thibault de la CGT a déclaré en plein mouvement social LKP de 2009 « la Guadeloupe est un problème, pas un exemple ». 

Aujourd’hui l’esprit boutiquier l’emporte sur la solidarité internationaliste dès lors que ces deux principes entrent en contradiction. Ainsi Force Ouvrière, qui a participe au mouvement de défense des retraites comme les syndicats de Martinique et Guadeloupe s’oppose à la « reconnaissance pleine et entière du fait syndical martiniquais » ! La CGT de France qui se contentait d’accords de coopération avec la CGTM et la CGTG suite à la transformation des Unions Départementales CGT de Martinique et Guadeloupe et en confédérations autonomes (congrès de 1963 en Martine) a réclamé récemment de ces confédérations qu’elles adhèrent à nouveau à la CGT de France pour bénéficier des mêmes droits, ce qui est évidemment plus facile que de mener un combat exigeant contre le centralisme colonial français.

Dans le concret aujourd’hui on voit bien comment le chevauchement de ces deux dynamiques (nationale et sociale) impose une réflexion sur la définition d’une stratégie globale pour l’émancipation des masses. 

 

MACRON RANIME LA LUTTE DES CLASSES 

En même temps qu’une série de luttes éclatées sur le front social, la mobilisation en défense de la retraite et de l’École a dépassé de loin celles qui s’étaient exprimées contre la «loi travail », les ordonnances Macron, etc. Pour le code du travail, quelques centaines étaient sporadiquement descenduEs dans la rue. Contre la « réforme » des retraites nous n’avons jamais été moins que le millier et avec les 3000 manifestantEs du 5 décembre 2019 ou du 31 janvier 2020 nous avons connu les plus grosses manifs depuis le mouvement de février 2009. La profondeur de ce mouvement se mesure, au-delà des chiffres, à sa durée (les établissements scolaires sont bloqués en grand nombre aujourd’hui), à sa capacité de résistance aux pressions malveillantes de l’État ou amicales de certains parents d’élèves, à son extension à tout le territoire, de jour… comme de nuit avec les retraites aux flambeaux, à son habileté à combiner, dans le monde de l’éducation, opposition à la retraite par points, refus du bac Blanquer, exigence de l’annulation des suppressions de postes. Les militantEs du GRS [Groupe révolution socialiste, section martiniquaise de la IVe Internationale] ont proposé au sein du mouvement de généraliser la méthode et à faire que les revendications pour l’hôpital public, contre le chlordécone, contre la précarité, le chômage, les bas salaires, la souffrance au travail, le refus patronal des négociations de branches permettent d’entraîner vraiment le privé dans une vraie grève générale reconductible. Cela ne s’est pas produit.

Pourtant d’autres luttes rendaient cette stratégie possible sinon facile. Plusieurs semaines de grève ont paralysé la Poste contre la souffrance au travail, le manque d’effectifs, le management arrogant. Et on ne compte pas les conflits ouverts ou larvés qui fleurissent dans des structures où le patronat bénéficie à fond de la réduction macronienne des droits syndicaux. Dans une multinationale (Restalliance) la direction supprime les élections locales des IRP pour les remplacer par un CSE « national » c’est-à-dire français. Dans une autre (SFR), les salariéEs se battent contre cette menace provocatrice. L’arrogance patronale se calque sur celle de la bande à Macron mais aussi, hélas, sur celle de la Collectivité Territoriale de Martinique (institution qui remplace les ex conseils régional et général) que dirige un curieux attelage formé d’un dirigeant indépendantiste et de ses partenaires mineurs, indépendantistes et autonomistes, alliés à la droite la plus accrochée à la dépendance coloniale. Loin d’être un appui à la résistance du monde du travail, cette institution se trouve souvent face au mouvement syndical, n’hésitant pas à faire appel aux « forces de l’ordre » et au tribunaux coloniaux contre les syndicats. Deux dirigeants syndicaux (dont notre camarade Philippe Pierre-Charles) ont eu droit il y a peu à des convocations policières dans ce cadre-là. 

Il reste que la bonne nouvelle portée par la mobilisation contre la retraite Macron c’est la radicalité joyeuse d’une nouvelle génération militante dans un monde enseignant qui en avait bien besoin après de longues années d’obsession de compétition électorale entre syndicats. La mauvaise c’est que toute la fraction «patriotique » du mouvement ouvrier est restée l’arme aux pieds pendant ces deux mois de mobilisation considérée comme trop « francaise », imitant ainsi l’UGTG (Centrale de Elie Domota) sans avoir les moyens de l’imiter dans l’organisation de mobilisations unitaires autonomes puissantes, déconnectées du calendrier du mouvement ouvrier de France et des colonies. 

 

UNE NOUVELLE RADICALITE DECOLONIALE ? 

L’autre radicalité qui s’exprime de façon nouvelle en Martinique traduit la prise en compte de l’oppression coloniale. Sa légitimité découle de la persistance féroce de cette oppression en dépit de l’enfumage du pouvoir et des ruses sémantiques d’un certain journalisme qui s’obstine à parler de «situation postcoloniale » comme si le colonialisme s’était miraculeusement éclipsé sans qu’on s’en aperçoive. 

La domination économique des héritiers des colons (les Békés) est toujours là. Les cadres de l’administration, de la justice, de la police sont toujours venus d’ailleurs et le pouvoir de ces instances est sans partage. La Martinique est toujours privée des moyens institutionnels de freiner la recolonisation de peuplement, de prendre des décisions allant à l’encontre des lois françaises et donc des directives européennes pour penser et diriger son propre développement. Les tolérances culturelles ne suppriment pas le monopole étatique des contenus de l’enseignement. Les colonies outrageusement baptisées «ultramarines », «ultrapériphériques » n’ont aucun pouvoir de décider du régime de propriété des moyens de production, de la fiscalité sur le revenu, du statut des personnes, etc. Face à cela, on assiste aux phénomènes suivants :

1. Les majorités électorales autonomiste et indépendantiste se sont adaptées à cette situation, s’efforçant de prouver leur utilité sans bousculer le cadre, sans appeler les masses à le faire, réduisant leur anticolonialisme à des commémorations rituelles et de plus en plus vides de sens de nos dates héroïques.

2. Un autre secteur de la contestation radicale du système ne conçoit et ne pratique la lutte des classes que comme un prolongement plus ou moins coloré de touche locale de la lutte des classes en France.

3. Les forces radicales qui se retrouvent en dehors de ces deux tendances, ce qui est le cas du GRS, ont un impact en dessous de leurs capacités pourtant bien réelles à cause des divisions qui les traversent et à leur incapacité d’en débattre au fond, se contentant pour certaines de bricolages unitaires plus tacticiens que tactiques et d’accompagnements improvisés aux luttes résultant de la force des contradictions de la société coloniale. Bien sûr le poids des héritages staliniens ne facilite pas l’appétit pour le débat constructif et loyal. Les problèmes de fond sont de fait évacués : comment construire la force sociale et politique capable de concevoir avec les masses et en leur sein un projet émancipateur cohérent ? Comment combiner lutte sociale et décolonialisme ? Quel projet institutionnel capable d’entraîner les masses en partant de leur niveau de conscience actuel ? Quelles liaisons avec les progressistes des autres colonies et de France pour affronter l’État colonial ? Au-delà quel internationalisme capable de répondre aux problèmes urgents de notre temps ? Aucune de ces questions n’est immédiatement posée aux forces nouvelles qui entrent en lutte mais aucune ne pourra être éludée à termes si on veut être efficace. 

La bonne nouvelle c’est que ces forces nouvelles commencent à voir le jour ! Depuis près de deux ans, une structure unitaire large a vu le jour pour lutter contre les méfaits et les conséquences de l’empoisonnement de nos pays au chlordécone. Lyannaj Pou Dépolyé Matinik regroupant des syndicats, des organisations écologistes, féministes, des associations diverses, des médecins, des citoyen-ne-s, au moins un parti (le GRS), a fortement contribué à remettre ce sujet au centre de la vie politique. D’autres forces, des artistes, des mouvements sui generis, des militantEs panafricanistes, des avocats, des écologistes ont aussi entamé des actions, en particulier judiciaires, contre empoisonneurs et complices.

À la faveur de ces mobilisations le thème des Békés qui avait ressurgi en 2009 est à nouveau revenu sur le tapis. Un symbole de la période esclavagiste, le fameux drapeaux au quatre serpents qui figurait ici et là comme emblème de la Martinique, a été pourchassé par des équipes militantes encouragées par la reconnaissance par Macron de leur présence anormale dans les institutions de l’État. Une mobilisation massive lancée par des artistes contre la privatisation de portions de plage rendue plus évidente et plus insupportable par le phénomène de la montée du niveau de la mer a obligé par sa puissance et sa popularité le préfet à faire procéder à des aménagements pour un passage littoral de la population. Dans la foulée un mouvement de boycott des grandes surfaces tenues par le béké le plus emblématique du pays, un certain Bernard Hayot figurant parmi les grandes fortunes de France a vu le jour avec des manifestations hebdomadaires de blocage. Les frictions qui en ont résulté, dans lesquelles les forces «de l’ordre » ont une responsabilité évidente, ont débouché sur l’arrestation après coups de 7 militants dont le procès devait avoir lieu le 13 janvier dernier. Un comité unitaire s’est créé pour leur défense mais son défilé pour se rendre au procès s’est heurté à un barrage policier, à une salle d’audience préalablement remplie aux deux tiers et à une provocation policière à l’entrée de la cour du tribunal. Plusieurs heures d’affrontement ont mis face à face gaz lacrymogènes et grenades d’un côté et pierres ou bouteilles de l’autre. Des blesséEs et des gardes à vue jusqu’au lendemain s’en sont suivis mais le procès a été renvoyé au 3 juin 2020. La tâche de solidarité qui s’impose va de pair avec la nécessité de poursuivre les revendications définies par le mouvement social et défendues par Lyannaj. Cette structure met en chantier un mouvement prometteur pour l’attribution de terres en friches à des jeunes agricultrices et agriculteurs sans terres pour des cultures sans chlordécone ni pesticide. 

Le simple énoncé de tous ces problèmes suffit à montrer qu’ils sont liés, que question nationale et question sociale, dans notre cas, ne sont que l’expression d’une même lutte de classes avec des accents et des tonalités complémentaires appelant à l’action un même acteur : le mouvement ouvrier et populaire. Allier les radicalités, combiner les luttes, forger les solidarités, agir pour l’unité c’est ainsi que nous concevons notre tâche. Quant aux débats que toute lutte conséquente tend à ranimer nous voulons les mener dans les formes qu’ils prennent aujourd’hui sans ignorer ce que l’Histoire a déjà prouvé. Les mener sans prendre la pose des donneurs/ses de leçons mais sans la démagogie qui ne connaît que le sens du poil, tel est l’autre aspect du même combat pour l’émancipation o

 

11/02/2020

 

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