Maroc : Une instabilité sociale et politique 

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Au rebours de l’image véhiculée d’une exception marocaine, le pouvoir est confronté à des contradictions multiples qui affaiblissent et tendent à remettre en cause son hégémonie. Son système de légitimation est en crise et sa façade démocratique et électorale est massivement rejetée. Les difficultés du pouvoir à maitriser la situation sont aujourd’hui plus grandes.

Le Maroc est confronté aux effets des accords de libre-échange, des politiques du FMI et de l’impact de la récession mondiale, d’autant que son économie repose sur un développement inégal des territoires et une faible diversification. Le textile, les agrumes, le phosphate, les produits de pêche, le tourisme constituent l’essentiel des activités tournées vers l’exportation, auxquelles s’ajoutent des filières spécialisés dans des zones franches.

La crise financière est rampante. La baisse radicale des recettes douanières, des ressources publiques en raison des privatisations, le niveau du service de la dette se combinent avec les dépenses improductives du budget royal, des services répressifs et de l’armée1. Le gouffre financier des « projets inutiles » (transformation de la ville de Dakhla par le Qatar, projet de TGV2), l’évasion des capitaux (400 milliards de dirhams), les exonérations fiscales sont autant de facteurs d’étranglement économique et financier. Une récession brutale pourrait surgir sous l’effet de tel ou tel facteur : une hausse importante et prolongée de la facture énergétique, une crise majeure de l’immobilier, un effondrement de la production agricole suite à deux ou trois années de sécheresse, une aggravation de la récession européenne, une augmentation des taux d’intérêt de la dette, etc. Le coût social et l’impact global sur la société est visible.

La libéralisation généralisée et le renforcement du pôle hégémonique se font au détriment d’autres secteurs de la bourgeoisie qui bénéficiaient de formes de protection nationale et d’aides, alors que la difficulté d’accès à des crédits pour financer leur trésorerie s’est accentuée depuis 2008. Les professions libérales, les cadres subissent l’érosion de leur pouvoir d’achat et un étranglement financier lié à l’ampleur des crédits de consommation et de logement.

Les couches populaires connaissent une exclusion ou restriction de l'accès à la santé, à l’éducation, à l’emploi, à la retraite et aux services publics de base. La majorité vit avec moins de trois euros par jour. Le « Maroc inutile » concentre une absence d’investissements et d'infrastructures de base et une réduction des ressources vivrières. Il faut aussi noter l’impact de l’arrêt de l’immigration, qui constituait une aide décisive dans certaines régions. Les salariés du public subissent le gel des salaires, l'extension des contrats précaires, le non renouvellement des départs en retraite. Dans le privé, c’est le règne du despotisme patronal et de la flexibilité permanente. Ainsi, plus de 43 000 entreprises déclarent des salaires inférieurs au salaire minimum garanti.

Le cours actuel de l’offensive vise un démantèlement définitif de la caisse de compensation des prix3, de nouvelles augmentation de la TVA et de la pression fiscale ( 2% des sociétés paient 80 % de l’impôt sur les sociétés et ce sont les salariés qui assurent 73% de l’impôt sur le revenu ), une réduction des investissements et embauches publics4, une privatisation radicale de l’éducation5 et de la santé, la finalisation de la reforme de retraite, la dévaluation du dirham, la fin du CDI dans la fonction publique, sans parler d’une reforme du droit de grève déjà vidée de sa substance. La contradiction fondamentale qui oppose la logique maffieuse et prédatrice du capital et la satisfaction des besoins élémentaires des classes populaires s’aiguise. C’est dans ce contexte que les ingrédients d’une crise politique s’accumulent. Ici il faut intégrer les processus long qui transforment d’une manière souterraine la société.

 

Différents facteurs d’instabilité 

1) La cooptation des partis, qui les a transformés en des appareils périphériques de l’Etat profond visant à bénéficier de la rente politique, fait qu’ils ne sont plus des intermédiaires crédibles. L’ensemble des institutions de l’Etat est vécu comme corrompu, nullement représentatif des intérêts des citoyens. Le même type de perception atteint un mouvement syndical divisé, ultra-bureaucratisé, qui connait un processus d’effondrement (moins de 5 % de salariés sont aujourd'hui syndiqués). La façade démocratique visant à éviter toute expression politique indépendante est en crise.

2) Le tournant répressif, les nouvelles lois qui réduisent la liberté de presse, l’institutionnalisation de nouvelles procédures sécuritaires au nom de la lutte contre le terrorisme ou des atteintes aux institutions, le recours à la torture, aux arrestations, l’interdiction de fait du droit d’organisation et de manifestation, l’impunité et la corruption ont montré l’incapacité du régime à s'autoréformer.

3) Avec les accords de libre-échange, le Maroc a entériné en 2013 la fin de l’exceptionnalité du secteur agricole. Les petits et moyens propriétaires, clientèle-relais des notables, sont affectés par cette dynamique. Les légitimités sociales enracinées dans l’univers rural, qui ont permis au makhzen d’assurer sa domination, sont déstructurées par l’urbanisation, les transformations capitalistes dans les campagnes, l’essor de contestations sociales dans les villes qui conservent un ancrage rural. Le fondement historique de la stabilité du pouvoir connaît une crise sans précédent.

4) La réduction des fonctions sociales de l’Etat (compressions budgétaires et détournements de l’argent public) affecte les bases du clientélisme d’Etat et les espaces de mobilité sociale pour les couches moyennes. La libéralisation de la concurrence fragilise les secteurs insuffisamment compétitifs, majoritaires dans l'économie.

5) La légitimité religieuse du roi est contestée par des mouvements islamistes enracinés et remise en cause par les transformations sociales et culturelles qui font émerger une conception démocratique du pouvoir, dans laquelle même le représentant de Dieu sur terre devrait rendre des comptes et ne pas se trouver au-dessus des lois.

6) Le mouvement culturel berbère, malgré ses limites, tend à remettre en cause l’histoire officielle de la « nation marocaine » et la légitimité du pouvoir, fondée sur l’unité de cette nation et son héritage arabo-islamique. L'utilisation de la question du Sahara occidental comme moteur d’un « consensus national » s’est effritée devant l’enlisement du conflit et la réalité des urgences sociales. La montée d’une nouvelle génération sahraouie indépendante, dans les territoires occupés, peut devenir une équation impossible pour le régime.

7) Si, pendant toute une période, les mobilisations se traduisaient par des émeutes réprimées, ou bien des luttes partielles et syndicales encadrées par les stratégies de négociation/pression de l’opposition historique, de nouvelles dynamiques émergent, dont la colonne vertébrale est la question sociale et qui échappent aux médiations traditionnelles, dans un contexte de ras-le-bol général.

L'instabilité nourrie par ces éléments se traduit dans le champ politique. La dialectique palais/opposition qui avait vertébré les équilibres politiques fait désormais partie du passé. L’accès de l’USFP6 et de ses alliés au gouvernement d’alternance (1997-2002) a laminé l’opposition historique. Les partis issus ou soutenus par l’appareil d’Etat ont connu le même discrédit. La carte politique héritée d’Hassan II n’était plus fonctionnelle.

Le nouveau règne a tenté de structurer un nouvel espace politique. En 2008, il a chargé El Hima, un « ami de longue date », membre actuel du cabinet royal, de créer un mouvement politique destiné à apporter au roi un soutien institutionnel équivalent à celui du RCD de Ben Ali. En moins d’un an, il a disposé de 47 députés sans même avoir participé aux élections. Il s’agissait de donner une expression politique organique au néo-makhzen en suscitant une nouvelle base d’appui, interclassiste, en soutien à la « transition démocratique » et à la « modernisation économique ». Mais ce processus s’est fracassé en 2011 quand le Parti Authenticité et Modernité (PAM), considéré comme un nouvel outil clientéliste, garantissant le mariage des affaires et de la politique ainsi que la poursuite de la corruption, est devenu une cible de la contestation populaire.

 

Une crise politique en gestation

Le M20F7 a contraint le PAM à un recul tactique. Il s’est fait dans un premier temps plus discret, a changé de leadership et les élections de 2011 l'ont consacré en quatrième position. Depuis, il cherche à soigner une image de parti liée à la société civile, préoccupé par les questions sociales, « oppositionnel » au gouvernement. Doté d’une force de frappe médiatique, de moyens financiers, de l’appui du ministère de l’intérieur, ce parti n’est rien d’autre qu’un réseau de notables modernisés et recyclés avec leur clientèle ancienne ou nouvelle.

L’autre parti de la nouvelle carte est le PJD ( Parti Justice et Développement) constitué en 1987. Branche locale des Frères musulmans, au gouvernement depuis 2011 et vainqueur des dernières élections d'octobre 2016. N’ayant assumé avant cette date aucune responsabilité gouvernementale, menant une campagne sur des thèmes proches de ceux du M20F (lutte contre la corruption, pour la transparence des comptes), jouant sur son travail de proximité dans les quartiers, il est apparu comme un moyen de réduire le despotisme et les injustices sans en passer par une confrontation majeure. Dans le contexte d’alors des « transitions ordonnées » associant des courants de l’islam politique, et devant la nécessité de donner l’apparence d’un changement, la monarchie a validé ce choix. A l’origine, le PJD est la transcroissance d’un courant islamiste radical qui a fait le choix de la reconnaissance de la monarchie, en devenant pour elle un point d'appui contre la gauche mais aussi contre d’autres formations islamistes plus hostiles au pouvoir8.

Depuis 2011, le gouvernement ayant à sa tête Benkirane, le principal dirigeant du PJD, a mené une politique ultralibérale et sécuritaire, sans que le roi lui apporte pourtant un soutien franc. L’usage d’un référentiel islamiste qui est le monopole de la monarchie, les liens tissés par ce parti avec le Qatar ne coïncident pas avec la politique d’un des alliés du régime dans la région, l’Arabie saoudite et par ailleurs, la monarchie n’accepte pas d’autre allégeance qu’à elle-même. La capacité du PJD a préserver une certaine autonomie et une base sociale propre reste problématique. Le style même du gouvernement de Benkirane, qui ne fait pas partie du sérail, tranche partiellement : un langage direct, véhiculant un populisme de circonstance, désignant sans les nommer des adversaires qui sont liés au système. A force également d’expliquer que rien ne se fait sans l’aval de la monarchie, il tend à exposer celle-ci malgré elle.

La séquence des élections législatives d’Octobre 2016 a été significative. Le pouvoir espérait une sanction, voire n’excluait pas la possibilité que le PAM sorte vainqueur, bien que ce choix semblait diviser les hautes sphères. En effet, une victoire de ce dernier pouvait réveiller à nouveau le syndrome du M20F. Le basculement dans l’opposition du PJD pouvait avoir des conséquences politiques au niveau de sa base et de ses cadres intermédiaires.

Mais une campagne virulente s’est déployée contre le PJD : mise en épingle d’affaires de mœurs, interdiction de meetings politiques pour certains ministres, organisation d’une marche nationale « contre l’islamisation de la société » diligentée par le PAM et le ministère de l’intérieur. Le PJD a centré sa campagne contre le « tahakoum c (l’autoritarisme), en écho aux luttes contre le despotisme. Il a remobilisé sa base sociale et, au-delà, ceux qui refusaient l'arrivée annoncée du PAM. Cette campagne laisse entrevoir un nouveau schéma politique, qui verrait l'installation dans la durée de deux forces concurrentes dans une bipolarité artificielle : l’une, islamiste conservatrice et l’autre « moderniste », chacune satellisant le reste des partis alors même qu'elles sont des paravents de l’Etat profond.

Les résultats électoraux apportent d’autres enseignements. Si le PJD est sorti vainqueur suivi du PAM, il y a eu un effondrement des partis de la « gauche » gouvernementale  et un recul des partis traditionnels. Les élections ont été boudées par près de 78 % de la population, alors que l'on n'a pas connaissance des votes blancs au niveau national (près de 19 % dans les élections précédentes). La classe politique ne reflète pas les réalités sociales et politiques du pays, la coupure entre pays légal et pays réel ne cesse de s'étendre. Le PJD ne représente que 7 % des marocains en âge de voter.

Depuis ces élections, aucun gouvernement n’a été installé. Les règles du jeu imposées font qu’aucun parti ne peut disposer d’une majorité parlementaire, ni constituer un gouvernement homogène. On assiste à une vente aux enchères des places politiques et à une volonté du palais de rappeler que, même vainqueur, le PJD n’est rien. D‘ailleurs, les institutions ont fonctionné normalement, le gouvernement réel étant à l’œuvre.

Il n’en reste pas moins que cette séquence politique est le reflet déformé d’une crise politique en gestation. Historiquement le makhzen a cherché à bloquer/avorter le développement des expressions politiques des classes : la corruption, la cooptation, la subordination institutionnelle, la répression ont été utilisés pour éviter qu’émergent des voix politiques ayant une légitimité propre et une racine sociale. Or aujourd’hui le pays réel a une défiance massive vis-à-vis des expressions institutionnelles. Le pouvoir ne sait comment résoudre cette équation et il est plus difficile pour lui de maitriser et façonner la carte politique qu’il souhaite.

Chawqui Lotfi

  • 1. Le budget de l’armée représente 5, 1 % du PIB alors que la moyenne mondiale est de 1,9 %.Une partie des « caisses noires » sert de fonds de modernisation de l’équipement, soit 10,8 milliards de dirhams (un dirham marocain vaut environ dix centimes d'euro), plus que les budgets d’investissement des ministères de la santé et de l’éducation nationale réunis. Le Maroc vient de commander 1200 missiles antichars aux Etats-Unis.
  • 2. La ligne TGV doit relier Casablanca à Tanger. Ce contrat sans appel d’offres bénéficie essentiellement à Alsthom. La participation de l’ONCF (équivalent de la SNCF est de 100 milliards de dirhams, sans compter les emprunts à rembourser. Un exemple de gouffre financier sans utilité pour la population.
  • 3. Ses fonds ont chuté de 56 milliards de dirhams en 2012 à 15 milliards dans le budget prévisionnel de 2017. L’impact se fait sentir sur les denrées alimentaires de base et le gasoil, dont les prix ont flambé.
  • 4. Pour l'année 2017, les créations de poste prévues s'élèvent à 23 718 (pour un pays de 35 millions d'habitants, dont la population s'accroît au rythme d'un million par an),dont près de la moitié pour les ministères de l’intérieur et de la défense.
  • 5. Le gouvernement a décidé de la fin de la gratuité de l’éducation nationale, après l'avoir asphyxiée pendant des années et fermé des dizaines d’établissements.
  • 6. USFP : Union socialiste des forces populaires, issue historiquement de l’UNFP (Union nationale des forces populaires), qui était une scission de gauche du parti nationaliste l’Istiqlal. Principale opposition légale sous Hassan II, elle a participé au gouvernement à maintes reprises depuis 1997. Le même processus a concerné les autres forces de l’opposition légale : le Parti du progrès et du socialisme, héritier du Parti communiste marocain, et le parti de l’Istiqlal. L’Organisation de l’action démocratique populaire (OADP), issue d’une partie de l’extrême gauche des années 1970, est restée dans l’opposition et a constitué par la suite, avec d’autres courants, le Parti socialiste unifié. Ces différents courants avaient dans les années 1990 constitué un bloc national unifié.
  • 7. M20F : Mouvement du 20 février ,désignant le mouvement de contestation né dans le sillage des révolutions en 2011.
  • 8. En particulier Adl wa Ihssane (« Justice et Bienfaisance »), qui ne reconnaît pas le statut de commandeur des croyants du roi. Les courants salafistes-jihadistes sont quant à eux rentrés dans le rang et ont accepté de ne pas constituer de parti spécifique.