Maroc : Dans le Rif, une mobilisation de masse radicale

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Le Maroc aurait été « épargné » par la vague de soulèvements de 2011, en raison de la forte légitimité de la monarchie, à croire certains. Voire… Le feu couve,  comme le prouve la révolte actuelle de la population du Rif, dans le nord du pays.1

Commencée en octobre 2016 suite à la mort d’un jeune vendeur de poissons, broyé dans une benne à ordures alors qu’il tentait d’y récupérer sa marchandise confisquée par la police, la rébellion rifaine (le « Hirak », « mouvement ») se poursuit à ce jour. Elle repose sur des comités locaux ancrés dans les quartiers, villes et villages, ainsi que sur des exigences sociales communes élaborées avec les populations. Indépendante des forces politiques, elle anime une défiance organisée face aux « officines politiques » du pouvoir et de ses relais, en s’adressant directement à la monarchie.

La rébellion s’inscrit dans la longue histoire de résistance de la région contre le colonialisme et le pouvoir central. Cette continuité se traduit dans l’affirmation d’un « peuple » attaché à son identité historique et culturelle (amazigh) mais, loin de tout ethnicisme identitaire, le mouvement met en avant la lutte pour les droits fondamentaux.

Il a su innover dans les formes de lutte malgré le contexte répressif, donner une visibilité quotidienne à la contestation, élaborer un récit indépendant face à la propagande qui vise à le criminaliser. Par le passé, beaucoup de luttes s’arrêtaient du fait de la répression, ou s’essoufflaient en raison de leur isolement et des divisions/cooptations organisées par le pouvoir, y compris en s’appuyant sur les organisations traditionnelles, syndicales ou autres. 

Cette fois, le mouvement compte sur ses propres forces, s’appuie sur les larges masses non organisées, refuse de négocier en échange de l’abandon de la lutte ou de vagues promesses, et ne cherche pas à déléguer sa lutte. Il a également su cristalliser une solidarité réelle.

 

La réponse du pouvoir : réprimer et soumettre

Couvre-feux, barrages routiers, quartiers entourés de camions militaires, arrestations massives, militants enlevés dans la rue, violences policières à chaque grande action de masse – rien de tout cela n’a pu circonscrire la mobilisation. Les animateurs et animatrices de la lutte se sont renouvelés à la faveur de l’auto-organisation qui a permis à des milliers de jeunes d’expérimenter la lutte collective.

Le pouvoir ne peut libérer les détenus et dirigeants de la lutte, accusés de graves atteintes à la sécurité intérieure et qui ont refusé de demander une grâce royale, sans que cela n’apparaisse comme un recul de sa part. Il ne peut satisfaire les revendications, tant celles-ci sont étroitement liées à des politiques structurelles marquées par le sceau de la prédation et de l’austérité. Ce serait ouvrir la porte à une avalanche de revendications dans l’ensemble du pays. Il ne peut « dialoguer » avec le mouvement dont la légitimité vient du peuple, sans accentuer la crise de la façade démocratique, construite précisément pour éviter l’émergence et l’expression autonome des exploité-e-s et opprimé-e-s.

Le discours royal à l’occasion de la fête du trône, dix jours après la terrible répression de la manifestation du 20 juillet, est révélateur. Le pouvoir affirme que l’insuffisance du développement économique serait due à la faiblesse du secteur privé, ainsi qu’à l’omnipotence d’une fonction publique dont les agents seraient peu motivés, irresponsables et peu compétents. Le discours a tenu pour responsables les partis, les élus, l’administration, comme si la monarchie n’exerçait pas le pouvoir, n’organisait pas directement ou indirectement le champ politique et institutionnel, ne faisait et défaisait pas les partis. La monarchie fait le constat de l’existence d’un fossé séparant les institutions et le peuple pour ensuite se présenter comme étant au-dessus de la mêlée, comme si elle n’était pas l’institution centrale qui commande toutes les autres. 

Ce discours pointe la perte de la capacité d’encadrement des partis qui créerait un « vide regrettable et dangereux ». Il félicite les « forces publiques » qui, « avec courage, patience, retenue ont fait preuve d’un grand respect de la loi » et préservé ainsi « la sécurité et la stabilité ». Mais la fable selon laquelle le roi serait soucieux des intérêts du pays et des citoyens, alors que son entourage et « les politiques » ne suivraient pas, ne passe plus. La conscience selon laquelle c’est l’ensemble de l’Etat qui est corrompu dans tous les sens du terme, s’élargit à une échelle de masse.

 

Vers une intifada marocaine ?

Le 8 août a été annoncé officiellement le décès d’Imad el-Attabi. Ce jeune de 15 ans était tombé dans le coma après avoir reçu à la tête une grenade, lors de la manifestation du 20 juillet. La mobilisation, qui avait connu une accalmie relative, est repartie de plus belle. Le 11 août, le procureur du roi a annoncé la fin des enquêtes préliminaires. L’accusation s’appuie sur des articles du code pénal qui pourraient entraîner une demande de peine de mort ou de prison à perpétuité pour les dirigeants du Hirak !

La population sent que le pouvoir veut l’écraser. Mais quelle que soit l’issue de la lutte, la situation générale n’est plus la même. Nous sommes dans une phase de recomposition générale des forces sociales, d’accélération de la lutte des classes, d’affirmation d’une nouvelle génération politique reconfigurant les objectifs du combat social et démocratique. La question d’une intifada populaire et de la chute de la tyrannie pour arracher la liberté, la dignité et la justice sociale se pose d’une manière de plus en plus concrète.

 

Chawqui Lotfi

 

  • 1. Voir le dossier sur le Maroc publié dans notre numéro 83 de janvier 2017, avec notamment l’article « La question amazighe ».