L’invasion turque du Rojava : encore plus de souffrance et de mort

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son assaut contre Afrin, un des trois cantons à majorité kurde du nord-ouest de la Syrie, qui forment une région semi-autonome où les Kurdes prédominent et est connue sous le nom de Rojava. Le Parti de l’union démocratique, une organisation liée au PKK (Parti des travailleurs de Kurdistan) de Turquie, contrôle le Rojava qui est défendu par son aile militaire, les YPG, Unités de protection du peuple (traduction, Jean-Philippe Divès).1

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a justifié l’invasion en affirmant que le PYD et les YPG représentent pour son pays une menace terroriste. Les Kurdes sont une nationalité opprimée en Turquie comme en Syrie, en Iraq et en Iran. Depuis des décennies, ils ont été victimes de violence et répression dans tous ces pays, mais particulièrement en Turquie.

Dans leur guerre contre l’Etat islamique (EI), les Etats-Unis en sont cependant venus à s’appuyer sur les combattants kurdes de Syrie, comme principale force capable d’attaquer au sol les bastions de Daesh. Lorsque la capitale de l’EI en Syrie, Raqqa, est tombée à l’automne dernier, c’est le drapeau kurde des YPG qui a flotté sur la ville.

Le mois dernier, les Etats-Unis ont annoncé qu’ils travaillaient à transformer les Forces démocratiques syriennes (FDS) – l’alliance militaire dirigée par les YPG, qui mène les opérations au sol en coordination avec l’armée de l’air US – en une « force frontalière » de 30 000 combattants.

La Turquie, bien qu’alliée de longue date de Washington, a lancé un avertissement aux  Etats-Unis à propos de leur soutien aux YPG. Erdogan a utilisé l’annonce de la « force frontalière » comme prétexte pour son attaque. Il semblerait que le gouvernement turc soit en train d’obtenir ce qu’il veut. Fin janvier, un porte-parole d’Erdogan a annoncé que le Conseiller à la sécurité nationale de Trump, H.R. McMaster, lui avait confirmé au téléphone que les Etats-Unis ne livreraient plus d’armes aux YPG.

La Russie, premier soutien international du dictateur syrien Bachar al-Assad, rival historique de la Turquie, a néanmoins donné son feu vert à l’invasion turque. Elle s’était rapprochée du gouvernement Erdogan en jouant sur son mécontentement face à la relation entre les Etats-Unis et les Kurdes de Syrie.

Pendant ce temps, dans d’autres zones du pays, la dictature d’Assad poursuit ses attaques meurtrières contre le peuple syrien.

Mais simultanément, certains unités de l’Armée syrienne libre (ASL) – le regroupement large d’opposants armés au régime d’Assad, qui combat dans la guerre civile depuis le soulèvement pro-démocratie de 2011 – participent à l’attaque contre les Kurdes, même s’il est évident que leurs ennemis à Damas et à Moscou collaborent avec la Turquie.

L’invasion turque ouvre un nouveau front dans la guerre civile qui ravage la Syrie depuis sept ans, en rendant encore plus inextricable une situation déjà extrêmement compliquée, qui voit différentes forces contre-révolutionnaires à la fois collaborer et s’affronter, chacune pour ses propres intérêts, tandis que les gens ordinaires en paient un prix mortel de tous les côtés.

La réponse le week-end dernier de la population d’Afrin – une grande manifestation contre l’invasion – représente un signe d’espoir au milieu de toute cette horreur. « Les manifestants se sont rassemblés sur les places de la ville avec des instruments de musique, en dansant et chantant pour dénoncer l’intervention militaire contre la province », rapporte Joseph Daher sur son blog Syria Freedom Forever.2

 

Le soulèvement et les Kurdes

Afrin est l’une des premières villes majoritairement kurdes à avoir soutenu le soulèvement contre la dictature d’Assad. Peu après les premières manifestations de mars 2011, plus de 10 000 personnes avaient manifesté à Afrin pour la chute du régime, l’unité du peuple syrien et les droits nationaux des Kurdes.

Bachar et avant lui son père, Hafez al-Assad, ont de longue date opprimé les Kurdes de Syrie – entre autres méfaits, ils ont dépouillé 120 000 Kurdes de leur citoyenneté, dénié à beaucoup le droit d’acquérir une propriété et interdit l'utilisation de la langue kurde dans les écoles. Ces mesures et d’autres ont également été infligées aux Kurdes de Turquie.

Le régime syrien est passé maître dans l’art de dresser des populations, y compris les Kurdes, les unes contre les autres. Mais lors de beaucoup des premières manifestations, le drapeau kurde flottait au côté de celui de la révolution syrienne. Des militants kurdes aussi bien qu’arabes ont été arrêtés, torturés et tués par la dictature militaire et ses forces de sécurité.

En 2012, ayant perdu le contrôle de larges portions du pays, le gouvernement Assad a abandonné les zones à majorité kurde situées dans le nord pour se consacrer à l’écrasement des soulèvements ailleurs dans le pays. Le PYD et les YPG en ont alors assumé le contrôle, avant d’y déclarer deux ans plus tard une région fédérale de la Syrie du Nord, également connue sous le nom de Rojava. Ces événements ont coïncidé avec une accentuation des divisions entre les forces kurdes et les forces rebelles combattant le régime syrien.

D’un côté, le gouvernement turc a offert son soutien aux rebelles de l’ASL, à la condition que ceux-ci s’opposent à l’instauration d’un Etat kurde au Rojava. De l’autre côté, et bien que certaines brigades kurdes continuaient à combattre dans le cadre de l’ASL, le PYD a refusé de s’unir à d’autres secteurs de la rébellion. En tant que force politique dominante parmi les Kurdes, il a cherché à exploiter le cessez-le-feu de facto du régime d’Assad par rapport au Rojava afin d’affirmer son contrôle sur ce qu’il espérait voir devenir une région fédérale auto-gouvernée au sein de la Syrie.

 

La politique du PYD et du PKK

Ce choix est conforme à la politique du PYD et à celle du PKK, son organisation-sœur qui existe depuis bien plus longtemps en Turquie. Dès les années ayant suivi sa constitution, en 1978, le PKK a résisté à la répression des Kurdes par l’Etat turc, en lançant une guerre de guérilla séparatiste que le régime turc a réprimée avec la plus grande brutalité, bien avant qu’Erdogan n’arrive au pouvoir.

Confronté à une impasse militaire, le PKK s’est tourné vers un nouveau projet que son leader Abdullah öcalan, emprisonné depuis 1999, a décrit comme « confédéraliste démocratique » en référence aux écrits du théoricien libertaire Murray Bookchin. Au lieu d’un Kurdistan indépendant, l’objectif devenait la construction de sociétés alternatives dans le cadre des Etats existants, basées sur une démocratie participative et une autonomie locale.

C’est à cette stratégie que le PYD s’est référé pour le Rojava. Bien qu’un système de conseils gouverne la région avec un quota impressionnant de 40 % des sièges occupés par des femmes, ce ne serait pas un modèle de démocratie par en-bas selon le militant socialiste Alex de Jong : « les conseils au Rojava sont cependant la création d’une force politique, non d’initiatives autonomes par en-bas. Le PYD est la force dominante dans le Tev-Dem [Mouvement pour une société démocratique, la structure de gouvernement du Rojava]. Les forces armées du Rojava (YPG, YPJ et les forces de sécurité, les Asayis) sont entraînées dans l’idéologie du PYD et prêtent serment à Öcalan. »3

La réalité est que le PYD a un lourd passé de répression contre des partis politiques rivaux et des militants kurdes dissidents. Dans le même temps, les réticences du PYD à se solidariser avec les objectifs de la révolution syrienne l’ont éloigné des forces opposées à Assad. Plutôt que de reconnaître le destin commun des Syriens en lutte pour la démocratie et du combat des Kurdes pour l’autonomie, le PYD s’est positionné de plus en plus ouvertement du côté d’Assad. Le refus de ce dernier de reconnaître le Rojava paraît toutefois indiquer que lui et ses soutiens impérialistes de Moscou projettent de reprendre tôt ou tard le contrôle de la région – ce qui rend l’invasion turque encore plus inquiétante.

 

Division et combats ASL-YPG

De l’autre côté de ce conflit, un secteur de l’ASL soutient l’invasion turque, ce qui réduit d’autant les possibilités d’une solidarité entre Arabes et Kurdes. Des secteurs de l’opposition syrienne se sont trouvés piégés par les mêmes tactiques de « diviser pour régner » qui ont conduit le PYD à une alliance de facto avec le régime. Le Conseil national syrien, formé dans l’exil alors que la guerre civile commençait et critiqué par la gauche, en Syrie et ailleurs, pour ses liens avec l’impérialisme US, a ainsi refusé de défendre le droit des Kurdes à l’autodétermination.

Dans le même temps, les YPG sont engagées depuis deux ans dans des opérations militaires dirigées non seulement contre Daesh mais aussi contre des forces rebelles, comme dans la région de Tal Rifaat-
Menagh, dans le but de relier les trois cantons qui forment le Rojava et n’ont pas entre eux de continuité géographique.

En juillet 2016, les YPG ont aidé le régime d’Assad dans son siège barbare d’Alep, en s’emparant d’une route clé d’accès à la ville. Le mois dernier, elles ont bombardé un hôpital psychiatrique dans la ville d’Azaz contrôlée par les rebelles. Depuis la libération de Raqqa par des forces dominées par les YPG, de nombreux résidents de la ville célèbrent l’expulsion de Daesh mais décrivent la domination du PYD comme une nouvelle occupation. Comme le signale l’analyste de gauche Michael Karadjis4, le soutien de l’ASL à l’offensive contre Afrin découle ainsi d’un ensemble de facteurs entremêlés, parmi lesquels un désir de vengeance, des dettes envers la Turquie qui finance des secteurs de l’ASL, de vieux sentiments sectaires envers les Kurdes. Quelles qu’en soient les raisons, le soutien de l’ASL à l’invasion turque doit être condamné. La Turquie tente d’écraser les aspirations nationales et démocratiques des Kurdes, en Syrie comme à l’intérieur de ses propres frontières.

Toutes les brigades de l’ASL n’ont cependant pas soutenu l’invasion. En août dernier, un commandant kurde du plus important courant kurde de l’ASL, Liwa Ahfad Salaheddin, a publiquement refusé de soutenir une attaque turque contre Afrin, en déclarant : « les gens d’Afrin sont mon peuple. Ils sont près de mon cœur. C’est au PYD que je suis absolument opposé. » Il a été séquestré et torturé par une fraction de l’ASL soutenue par la Turquie.

Les motivations de la Turquie sont transparentes. Qu’il soit entre les mains de militaires, d’un parti de centre-gauche aligné sur les militaires ou du Parti islamique de la justice et du développement d’Erdogan, le gouvernement turc a systématiquement combattu toutes les revendications kurdes d’autodétermination. Actuellement, il utilise l’opposition interne à l’invasion de la Syrie comme un prétexte supplémentaire à sa répression brutale de la dissidence. Selon Reuters, près de 600 personnes ont été détenues en Turquie à la suite de protestations ou de messages sur les réseaux sociaux condamnant l’invasion.

Le régime turc a toujours été profondément hostile à l’affirmation d’une autonomie ou d’une force militaire kurdes. Lorsque Daesh, encore au faîte de sa puissance, assiégeait en 2014 la ville de Kobané, située juste à la frontière syro-turque, l’armée turque – en principe alliée aux Etats-Unis contre Daesh – n’a non seulement rien fait pour aider les combattants kurdes mais s’est retournée contre ceux qui tentaient de rejoindre Kobané pour aider à sa défense. Kobané a survécu et les YPG sont devenues la principale force au sol dans le nord de la Syrie, collaborant avec les Etats-Unis dans leur guerre contre Daesh.

Le jeu des Etats-Unis et de la Russie

Les Etats-Unis entendaient parrainer des forces au sol qui s’engageraient explicitement à ne pas combattre le régime d’Assad. Les combattants des YPG sont alors devenus majoritaires au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance militaire « parapluie » qui représentait la tentative de Washington d’apaiser l’indignation turque face au fait que les Etats-Unis armaient une organisation étroitement liée au PKK.

Avec le soutien aérien des Etats-Unis et d’autres puissances, les FDS ont réussi à chasser Daesh du nord de la Syrie. Mais la Turquie a alors lancé son attaque contre les Kurdes d’Afrin, et les Etats-Unis ont évité de condamner les envahisseurs. A nouveau, il apparaît que les Etats-Unis trahiront les Kurdes – dont le partenariat offre bien moins sur le long terme que le soutien de la Turquie en tant que puissance régionale alliée au sein de l’OTAN.

L’autre pouvoir impérialiste de premier plan qui intervient en Syrie est la Russie, principal soutien international du régime d’Assad. Contrôlant l’espace aérien d’Afrin, la Russie devait donner son feu vert à l’attaque de la Turquie. Avant l’offensive contre Afrin, des responsables russes avaient rencontré des représentants kurdes pour leur proposer un accord au nom du régime d’Assad, qui aurait été prêt à protéger Afrin si le PYD renonçait à son contrôle de la frontière.

Le PYD a d’abord refusé, mais cinq jours après le début de l’attaque turque des dirigeants de ce parti ont appelé le régime syrien à défendre la frontière, en déclarant que « la région d’Afrin fait partie intégrante de la Syrie ». Le consensus international croissant en faveur du maintien en place d’Assad, s’ajoutant à la dernière agression de la Turquie, exerce ainsi une pression sur le PYD pour qu’il renforce ses relations avec le régime d’Assad. A défaut d’autres alternatives, le PYD pourrait rechercher des accommodements dans le cadre d’une Syrie dirigée par Assad.

 

Erdogan et Assad frappent de concert

Pendant que la Turquie envahit Afrin par le nord, la dictature d’Assad poursuit son siège brutal, engagé il y a quatre ans, de la Ghouta orientale, une enclave rebelle située à l’est de Damas. Depuis la mi-novembre 2017, ses 400 000 habitants subissent des bombardements quotidiens. Selon la Défense civile locale, le régime a utilisé le 20 janvier du gaz au chlore contre la ville de Douma. Une offensive du régime pour reprendre Idlib continue de tuer quotidiennement des dizaines de civils et d’en forcer des centaines au départ. Depuis le début de l’offensive sur Afrin, plus de 100 civils de la région d’Idlib ont été tués par des frappes aériennes du régime. Début février, une attaque au chlore a été dénoncée dans la ville de Saraqeb.

La guerre menée par le régime Assad contre le peuple syrien – avec le soutien de l’aviation russe et des milices sectaires soutenues par l’Iran – aggrave chaque jour le terrible bilan des victimes. En mars 2017, l’Observatoire syrien des droits de l’homme basé à Londres comptabilisait déjà 321 000 morts et plus de 145 000 disparus.

Quant aux forces turques d’invasion, elles ne sont pas parvenues à progresser significativement vers Afrin, en partie à cause du mauvais temps et d’un terrain qui leur est peu familier, selon des rapports de presse. Mais Erdogan a laissé entendre qu’il envisageait un nettoyage ethnique, en affirmant que « le but est de rendre Afrin à ses véritables propriétaires ». Une vidéo a circulé, montrant l’horrible capture et mutilation d’une combattante kurde par des forces de l’opposition syrienne travaillant avec la Turquie.

Erdogan a déclaré que son gouvernement entendait chasser les forces kurdes de tout le nord de la Syrie, et il a appelé les Etats-Unis a retirer ses troupes de Manjib, une ville à majorité arabe située à une centaine de kilomètres à l’est d’Afrin. Fin janvier, le général Joseph Votel, chef du commandement central des Etats-Unis, a cependant déclaré à CNN que les troupes US ne quitteraient pas Manjib.

 

L’indispensable solidarité face au consensus contre-révolutionnaire

L’éventualité d’une confrontation militaire entre ces deux alliés de l’OTAN menace ainsi de déchaîner encore plus de violence, en infligeant aux gens ordinaires de tous les côtés du conflit un plus lourd tribut de misère et de mort. Une déclaration récente de l’Alliance des socialistes du Moyen-Orient réitère l’importance pour les forces de gauche de s’opposer à toutes les interventions impérialistes et de puissances régionales en Syrie, ainsi que la nécessité de la solidarité avec les luttes pour la démocratie et la liberté :

« Un consensus s’est formé entre toutes les puissances internationales et régionales quant à la nécessité de liquider les mouvements populaires révolutionnaires apparus en Syrie en mars 2011, ainsi que de stabiliser le régime autoritaire et meurtrier de Damas, avec Bachar al-Assad à sa tête, au nom de la "guerre contre le terrorisme". C’est ce consensus qui a donné la dernière "carte blanche" pour la perpétration de ces crimes. Face à ce consensus contre-révolutionnaire, ce qui est absolument nécessaire est la solidarité de tous (Arabes, Kurdes et autres minorités ethniques) les révolutionnaires qui s’opposent au régime d’Assad et aux puissances impérialistes et régionales, et qui soutiennent les luttes pour la justice sociale, les droits des femmes et ceux des minorités
opprimées. »
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Par Emma Wilde Botta

 

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