« Les réfugiés syriens au Liban n’ont pas le statut de réfugiés de la part de l’État libanais »

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Entretien. Docteur en sciences politiques, Nicolas Dot-Pouillard est chercheur à l’IFPO à Beyrouth. Il revient pour nous sur les grandes questions qui traversent aujourd’hui le Liban.

La situation au Liban passe souvent en France au second plan d’une actualité polarisée par la Syrie. Pourrais-tu nous faire un point sur l’après-élection de Michel Aoun et les nouveaux équilibres politiques qui en découlent ?

L’élection de Michel Aoun, qui est le principal représentant des forces maronites au Liban et notamment de ce qu’on appelle le Courant patriotique libre (CPL), est le fruit d’un compromis  entre toutes les forces confessionnelles, puisque le Liban fonctionne sur un système confessionnel et que les forces politiques représentées au Parlement sont toutes confessionnelles, représentant les communautés chiite, sunnite, chrétienne, maronite, druze, etc. L’élection à cette présidence est donc le fruit d’un compromis entre les différentes confessions, mais un compromis d’un type nouveau, puisque Michel Aoun était depuis février 2006 l’allié historique du Hezbollah. Il faisait donc partie de ce que l’on appelle la Coalition du 8 mars.

Pour cette élection présidentielle, il s’agissait d’un nouveau cadre, puisque Aoun a été soutenu d’un côté par le Hezbollah chiite, et de l’autre par le courant, sunnite, de Rafik Hariri, qui lui est opposé au Hezbollah, défendant plutôt l’orientation disons saoudienne... Cette élection est donc le fruit d’un compromis, mais c’est un compromis boiteux puisque l’élection d’un président ne résout pas tout. Ainsi il n’y a pas de gouvernement ! Il y a un mois, il y avait un gouvernement transitoire sans présidence, et aujourd’hui on est dans une situation inverse, puisqu’un gouvernement doit prendre en compte toutes les forces confessionnelles... D’où le côté problématique du système confessionnel institutionnel du Liban.

Par rapport à la situation dramatique en Syrie qui doit peser de façon importante sur le Liban, beaucoup de gens se posent la question de l’accueil des réfugiéEs. Ont-ils une intervention politique, sont-ils divisés ? Et y a t-il un rejet de la part des Libanais ?

Du point de vue du droit, les réfugiés syriens au Liban n’ont pas le statut de réfugiés de la part de l’État libanais. Ils sont considérés comme des « déplacés »... La grande peur de l’État libanais, tout du moins d’une partie des forces confessionnelles, c’est que se répète ce qui s’est passé pour les réfugiéEs palestiniens, ce qu’ils appellent « le danger de l’implantation ». S’ils emploient le terme de « déplacés », c’est qu’il faudrait que ceux-ci repartent au plus vite en Syrie.

De plus, il y a eu des comportements discriminatoires des autorités libanaises, y compris de la part du ministère des Affaires étrangères. Il y a le refus des autorités de faire de véritables camps de réfugiéEs : le refus de les reconnaître en tant que réfugiéEs fait qu’il y a des camps gérés par le HCR (Haut commissariat aux réfugiés). Beaucoup de réfugiéEs sont à la rue, c’est de plus en plus palpable dans les rues de Beyrouth et des grandes villes, beaucoup de réfugiéEs habitent dans des conditions vraiment précaires. Une partie des promoteurs immobiliers jouent aujourd’hui sur la concurrence entre pauvres au niveau des salaires, entre les réfugiéEs palestiniens, les réfugiéEs palestiniens de Syrie et les réfugiéEs syriens, c’est-à-dire que parfois ils vont moins faire travailler les uns ou les autres pour faire baisser les salaires... Il y a donc une concurrence entre travailleurEs précaires et réfugiéEs entre eux...C’est le côté horrible de la situation !

Il y a aussi des phénomènes de solidarité de la population libanaise avec les réfugiéEs syriens, en dehors de tout clivage politique sur la nature de la crise syrienne... Les uns vont aider les réfugiéEs au nom de la solidarité islamique, d’autres vont aider au nom de la solidarité arabe... Si on fait la comparaison avec la France, le Liban a accueilli 1,5 million de réfugiéEs pour un pays de 4,5 millions d’habitantEs, ce qui est énorme. Mais il faut voir la situation telle qu’elle est, il y beaucoup de lois discriminatoires.

Le comportement des réfugiéEs syriens, c’est plutôt de ne pas vouloir parler politique, de ne pas avancer de positions car ils savent que la question syrienne est très sensible au Liban. Avant la crise syrienne de 2011, le spectre politique libanais était découpé en deux : le 14 mars, anti-régime syrien et anti-Iran d’un côté, et le 8 mars plutôt pro-­régime et pro-Iran de l’autre. Les réfugiéEs savent qu’il y a une situation politique compliquée au Liban et il n’y a donc pas de tentative d’auto-organisation et de mobilisation parce que, l’avis général, c’est plutôt qu’il faut traverser cette période, avoir à manger, du travail, un toit, c’est ça la priorité. C’est la même chose pour les réfugiéEs palestiniens de Syrie. Ces derniers ne parlent pas des raisons pour lesquelles ils ont quitté la Syrie, on est dans la logique de la vie au jour le jour. Une autre raison sur le fait qu’ils ne parlent pas de politique, c’est qu’ils dépendent de l’ONU qui est considérée comme neutre en tant qu’organisation internationale...

L’appartenance à une même communauté entre réfugiéEs palestiniens de Syrie et du Liban amène-t-elle à des solidarités spécifiques ?

Il y a eu des solidarités réelles : les réfugiéEs palestiniens du Liban ont accueilli massivement les réfugiéEs palestiniens de Syrie. Il y en avait 42 000, donc une partie est retournée en Syrie et d’autres ont pris la mer avec les réfugiéEs syriens vers l’Europe, mais au début, tous les Palestiniens de Syrie ont été accueillis dans les camps de réfugiés du Liban. Donc il y a une solidarité de fait, et il y a aussi la solidarité de ce que l’on appelle les comités populaires qui gèrent la vie quotidienne des camps, comités qui dépendent de l’OLP, mais pas seulement. Mais avec le temps, il y a des réalités qui pèsent... Ainsi la promiscuité des familles, notamment à Chatila. Il y a aussi des problèmes entre des familles palestiniennes et syriennes. Sur la question du travail, on sent parfois des tensions.

Quelles est la situation des Palestiniens au Liban ? La crise syrienne a-t-elle remis en cause leur statut, leurs conditions de résidence, leurs droits ?

Les camps palestiniens au Liban vivent une situation extrêmement dure, cela bien avant la crise syrienne de 2011. Les grands problèmes sont les discriminations au travail : un certains nombre de travaux leurs sont interdits en dépit de réformes en 2005 et 2008. Ainsi, ils ne peuvent pas accéder à certains postes : médecins, ingénieurs, etc.

Le manque de travail amène une déshérence de la jeunesse. Beaucoup d’enfants quittent l’école très tôt, certains dès l’age de 7 ans. Il y a un problème de plus en plus inquiétant, celui de la drogue, qui est massif... Toutes les drogues, des médicaments psychotropes jusqu’à la colle... Un autre problème est celui de l’entrée massive des jeunes dans les groupes armés salafistes ou djihadistes. Plein de jeunes sont partis se battre en Syrie.

C’est aussi une réalité aujourd’hui dans les camps, qui rend la situation plus difficile, notamment dans les relations avec les autorités libanaises qui au lieu de développer une politique sociale vis-à-vis des Palestiniens préfèrent construire un mur de séparation à Ain al-­Hilweh, le plus grand camp du Liban. Vu qu’il y a eu des manifestations palestiniennes, des plaintes officielles de l’OLP et d’autres forces, les autorités libanaises ont été obligées d’arrêter les travaux, mais le symbole était extrêmement problématique ! Ça signifiait que l’on enclot les Palestiniens comme dans les territoires occupés : mêmes murs de béton, mêmes postes militaires, etc. La mobilisation a fonctionné : elle a des relais dans la société libanaise, et l’État a dû arrêter au bout d’une semaine. Il existe d’autres solutions pour régler les problèmes...

Comment le mouvement social intervient-il dans les affaires du pays ? Où sont les mobilisations et le mouvement syndical ?

Le Liban, comme la Tunisie est dans le monde arabe un pays où il y a beaucoup de luttes sociales. Il y a eu deux grandes vagues ces dernières années : celle de 2012, 2013 avec des grèves extrêmement massives dans le secteur public et des manifestations interprofessionnelles massives de plusieurs dizaines de milliers de personnes. Puis il y a la deuxième vague de l’été 2015 contre la « crise des ordures » : les mouvements de jeunes s'y sont engagés, mais aussi contre le confessionnalisme, ainsi que des mouvements syndicaux indépendants, des mouvements écologistes... Ce mouvement a marqué les consciences parce qu’il est passé de la thématique du non traitement des ordures à une thématique écologique et sociale plus large,sur des thèmes « on a pas de sécurité sociale, on a pas d’électricité, on a pas d’eau potable dans certaines régions »... On est vraiment passé de l’écologie au social et au politique, puisque ces manifestations remettaient aussi en cause le système confessionnel. Donc ça a vraiment été un cadre qui va marquer pour l’avenir.

Ce mouvement est un peu retombé, mais nous assistons à des mobilisations ponctuelles toute l’année : sur la question du droit des femmes, il y a régulièrement des manifestations sur les femmes battues... Avant, au Liban, on n'en parlait pas, c’était un sujet tabou. Maintenant quand une femme meurt sous les coups de son mari, les médias en parlent, les journaux en parlent, des manifestations se tiennent... C’est quelque chose de nouveau et de positif. Des manifestations également des travailleuses migrantes qui travaillent dans les appartements, qui sont très mobilisées et organisées dans un syndicat qui a été légalisé par l’État, et ça c’est nouveau et positif.

Il y a beaucoup de mobilisations autour de la question écologique sur la côte libanaise, toujours contre la volonté d’appropriation de l’espace public par les promoteurs immobiliers, par les chaînes d’hôtels. Dans certaines régions du nord, ils voulaient détruire une réserve naturelle, il y a une mobilisation des pêcheurs et de la population locale qui ont empêchés ce projet... Actuellement, à Beyrouth, ils veulent détruire une partie de la plage publique, il y a une mobilisation. Tout cela, ce sont de petites mobilisation mais on verra ce que cela va donner. Elle ne sont pas forcément connues en Europe et en occident, mais quand on vit à Beyrouth et ailleurs au Liban, il y a un calendrier de mobilisations et de manifestations intéressantes...

Comment ces nouveaux paramètres sont ils intégrés par la gauche libanaise, par le PCL, et les mouvements révolutionnaires libanais ? Se sont-ils adaptés à ces nouveaux thèmes de lutte ?

Le Parti communiste libanais était un peu en dehors de ces nouvelles formes de lutte jusqu’à il y a peu, parce qu’il était d’abord plongé dans une crise de direction. Il était très critiqué ,et surtout, jusqu’en avril dernier, ses militants le quittaient tout simplement. Mais depuis, il a tenu son 11ème congrès et a renouvelé sa direction, l’ancienne ayant été mise en minorité. Dans cette nouvelle direction est élu comme secrétaire général un syndicaliste qui avait animé des grandes grèves, ce qui a permis de remettre le PCL en selle dans les mouvements sociaux : ainsi, dans les mobilisations écologistes de ces dernières semaines, il était présent, ainsi que dans les grèves. Et ensuite, il y a d’autres petites factions de gauche comme le Forum socialiste dans lequel il y a les militants affiliés à la IVe Internationale qui eux sont très actifs sur la question de la solidarité avec les migrantEs, sur la question du droit de femmes. Ils ont une activité assez soutenue.

Le dernier aspect positif, c’est le renouveau du mouvement syndical. Jusqu’en 2012, celui-ci était sous la coupe de la CGTL (Confédération générale des travailleurs libanais) totalement phagocytée à 100 % par les partis confessionnels, au point qu’en 2012, quand le ministre du Travail qui était quelqu’un d’assez progressiste a voulu faire une réforme du travail pour augmenter les salaires, pour perfectionner le système de protection sociale, la GGTL s’est opposée à lui... et s’est alignée sur la position du patronat libanais ! Depuis 2012, plusieurs fédérations ont quitté la confédération, dont la FENASOL liée historiquement au PCL. Aujourd'hui il y a donc la Rencontre consultative syndicale qui regroupe la FENASOL - et ses travailleurs du privé aussi bien des marbreries, des paysans, mais aussi du secteur public (travailleurs des impôts par exemple) - ainsi que plus certains secteurs sociaux qui sont maintenant en dehors de la CGTL et qui essayent de se coordonner pour relancer un secteur syndical indépendant. On ne sait pas ce que cela va donner, mais c’est un cadre nouveau, en dehors de la CGTL qui n’est plus un syndicat depuis 2012, mais un appendice des partis confessionnels.

Autre spécificité libanaise, il est interdit aux salariéEs du secteur public de se syndiquer. C’est pourquoi il y a des ligues des travailleurs des impôts, etc. Leur revendication à eux, c’est le droit de se syndiquer dans le secteur public, une vieille demande toujours d’actualité. D’ailleurs, quand la ligue des professeurs a rejoint la Rencontre consultative syndicale, ses adhérentEs ont exprimé qu’ils se considéraient comme des syndicalistes. C’est aussi une expérience intéressante.

Pour conclure, revenons au paradoxe initial : il y a de nouveau un Président... mais il n’y a plus de gouvernement. Comment penses-tu que cette situation puisse se résoudre ?

Il y aura sûrement un gouvernement qui va être nommé, mais encore une fois, le problème est qu’ils veulent faire un gouvernement de 30 ministres, et que, vu que maintenant, on n'est pas dans le cas d’un camp qui veut la victoire contre un autre, du 8 mars contre le 14 mars, ou du Hezbollah chiite contre le sunnites du camp du futur... Il y a un accord entre tout le monde. Chaque parti demande sa place au gouvernement, dans les ministères de souveraineté. C’est une question extrêmement complexe, qui met en cause le problème fondamental que représente le système confessionnel.

On doit donner sa quote-part à chaque confession, mais aussi à chaque parti à l’intérieur de ces confessions. Il n’y a pas un seul parti qui dirige une confession, ça n’existe pas ! Ainsi dans la communauté chiite, il y a bien sûr le Hezbollah , mais le mouvement Amal, l’autre grand parti chiite, bloque la composition du gouvernement en réclamant une quote-part importante dans les ministères. Chez les chrétiens, les forces libanaises qui ont appuyé Michel Aoun disent « grâce à nous, il est président, donc on réclame des ministères de souveraineté » qui touchent à la sécurité. Les forces libanaises, traditionnellement liées aux américains veulent le ministère de la Défense... ce dont le Hezbollah ne veut évidemment pas ! On se bat pour les ministères, et ce qui est apparu dans la campagne présidentielle et aujourd'hui dans la composition du nouveau gouvernement, c’est qu’il y a très peu de débats politiques. Il n’y a eu aucune véritable discussion sur un programme économique pour le Liban, ni dans les médias ni dans les journaux. Et ça c’est le grand paradoxe !

Le seul débat qui a eu lieu, c’est celui sur les options de la politique étrangère...

Propos recueillis par Alain Pojolat

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