Les grandes puissances face à l’« Etat islamique »

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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L’instrumentalisation à des fins politiques internes des attaques de Daech et de l’escalade guerrière déclenchée en riposte est une évidence, en particulier dans le cas du gouvernement français. Mais cela ne veut pas dire qu’il y aurait une quelconque convergence d’intérêts entre l’Etat islamique et les puissances occidentales. Autre chose sont les difficultés et contradictions auxquelles ces dernières sont confrontées dans leur action.

Les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux interviennent, en premier lieu, parce qu’ils ne peuvent pas laisser cette région, avec tous les intérêts qu’ils ont à y défendre (pétroliers et gaziers notamment, mais aussi, plus généralement, économiques et stratégiques), livrée à une force aussi incontrôlable. La campagne de bombardements a été lancée en août 2014, au moment où face à la débandade de l’armée irakienne, Daech menaçait de s’emparer de Bagdad. L’impérialisme US avait tout fait pour ne pas retourner dans le bourbier dont il venait à peine de sortir (ses dernières troupes avaient quitté l’Irak en 2011), mais a été contraint d’agir pour éviter la chute de la capitale historique des Arabes, qui aurait eu des conséquences incalculables dans tout le Proche-Orient.

En second lieu, c’était devenu une question élémentaire de crédibilité. Lorsque l’on prétend diriger le monde (ou, comme l’impérialisme français, continuer d’y jouer un rôle secondaire), on ne peut pas se laisser, sans réagir, insulter et ridiculiser en direct aux yeux de tous. Les images mises en scène des assassinats sordides des deux journalistes américains, James Foley et Steven Sotloff, n’ont ainsi fait que conforter la Maison-Blanche et le Pentagone dans leur nouvelle volonté d’affronter Daech. Et c’est la même chose pour le gouvernement français qui, à l’échelle bien plus modeste qui lui correspond, a accru qualitativement sa participation aux opérations après les attentats du 13 novembre.

L’autre acteur en Syrie est la Russie de Poutine, qui intervient directement depuis le 30 septembre 2015, avec sur place près de 5000 hommes et de nombreux avions et hélicoptères de combat, renforcés par l’action de navires de guerre et de bombardiers à longue portée. Dans son cas, il s’agit cependant moins de s’opposer à Daech que de défendre par tous les moyens l’un de ses principaux alliés, le régime sanglant de Bachar al-Assad. C’est pourquoi, même si des raids de rétorsion (visant de façon indiscriminée combattants et populations) ont suivi l’attentat contre l’airbus russe de Charm-el-Cheikh, l’intervention russe ne vise pas principalement l’Etat islamique, implanté surtout à l’est du pays, mais les forces qui combattent les troupes d’Assad et menacent son réduit côtier, qu’elles soient djihadistes (tel le Front al-Nosra, branche locale d’Al-Qaeda) ou non.

 

Des limites importantes

Les puissances occidentales, Etats-Unis en tête, restent fermes dans leur refus d’engager des troupes régulières sur les sols irakien et syrien. Une première raison est le traumatisme consécutif aux guerres d’invasion et d’occupation de l’Afghanistan (2001-2014, 3500 tués parmi les forces occidentales dont 2500 Américains) et de l’Irak (2003-2011, avec la mort de plus de 4000 soldats US), qui ont abouti pour elles à de quasi défaites militaires et dont le bilan s’est avéré globalement désastreux – engendrant notamment le monstre Daech.1 La seconde raison, elle aussi en rapport avec ce bilan, tient à la compréhension qu’une nouvelle invasion de troupes occidentales ne conduirait qu’à renforcer des sentiments d’hostilité parmi les populations, voire à fournir à l’Etat islamique de nouveaux outils de légitimation.

Mais en même temps, cette absence de troupes sur le terrain constitue une faiblesse. Tous les analystes s’accordent à souligner que des « frappes » aériennes sans action simultanée au sol sont en général d’une efficacité très limitée, quand elles n’ont pas des effets contreproductifs en aliénant davantage les populations civiles qui en sont le plus souvent les principales victimes. C’est pourquoi les ambitions de la coalition restent aujourd’hui limitées, fondées sur une stratégie à moyen terme consistant, selon les termes d’Obama, à « affaiblir et en fin de compte détruire » Daech. D’où aussi la recherche incessante d’alliés locaux capables d’affronter au sol les bandes djihadistes.

En Irak, les longs et coûteux efforts étatsuniens visant à armer et former les forces du régime (chiite, sectaire et ultra-corrompu) installé à Bagdad avaient abouti, courant 2014, à un véritable désastre. En juin de cette année, quelques milliers de djihadistes avaient ainsi réussi à faire détaler de Mossoul (deux millions d’habitants, seconde ville du pays) deux divisions de l’armée régulière irakienne, renforcées de plus de 10 000 policiers ; Daech s’était alors emparé d’énormes stocks de matériel militaire US et avait fait main basse sur des centaines de millions de dollars entreposés dans les banques. Côté syrien, un programme américain de 500 millions de dollars, visant à équiper et former une nouvelle force de 5000 combattants, a échoué tout aussi lamentablement.

Washington en a tiré la leçon qu’il lui faut s’appuyer sur des forces déjà constituées et ayant pu démontrer un minimum d’efficacité. Son scénario idéal était – et reste – la constitution d’une armée d’intervention sunnite dirigée par une coalition d’Etats de la région. L’Arabie saoudite, les autres monarchies du Golfe, la Turquie ont été sollicités dans ce sens. Mais un tel objectif semble aujourd’hui hors d’atteinte. Car ces régimes, qui ont été longtemps plus que complaisants envers Daech (des secteurs de leurs appareils d’Etat continuant apparemment de collaborer avec lui), défendent avant tout leurs propres intérêts.

L’Arabie saoudite, berceau et fief du salafisme, dont l’Etat islamique affirme incarner une version pure, est ainsi bien plus engagée dans sa guerre contre l’insurrection houthie (chiite) au Yémen que dans les bombardements de la coalition en Irak et en Syrie, auxquels elle ne participe que de façon marginale.

Quant au régime d’Erdogan, son ennemi clairement désigné n’est pas Daech mais le peuple kurde. Les complicités de l’Etat turc avec les djihadistes, dans le but d’affaiblir les Kurdes, sont notoires. En novembre dernier, Can Dündar et Erdem Gül, respectivement directeur et chef du bureau d’Ankara du quotidien Cumhuriyet, ont été emprisonnés à la demande expresse d’Erdogan, suite à la publication dans ce journal d’un article révélant des livraisons d’armes effectuées par les services secrets turcs à des groupes islamistes syriens ; les chefs d’inculpation de ces deux journalistes sont « espionnage » et… « divulgation de secrets d’Etat ».

Ajoutons que le grand allié régional, l’Etat d’Israël, adopte une attitude assez comparable. Un ancien responsable de ses services secrets a déclaré récemment que le problème principal dans la région n’est pas Daech, mais l’Iran.

 

Une alliance improbable

Faute d’une autre solution, les Etats-Unis ont très pragmatiquement fini par s’appuyer sur les forces kurdes ou sous hégémonie kurde. Leur alliance avec le régime clanique du PDK (Parti démocratique du Kurdistan) de Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan d’Irak, très lié aux intérêts des multinationales pétrolières, est ancienne et ne constitue nullement une surprise. Mais plus étonnante est la collaboration engagée en Syrie avec les YPG (Unités de protection du peuple), branche militaire du PYD (Parti de l’union démocratique) que l’on sait proche du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), une formation toujours inscrite sur la liste des organisations « terroristes » tenue à Washington et à Bruxelles.

Cette collaboration semble avoir commencé il y a un an à Kobané, où c’est la conjonction de l’action au sol des YPG et des frappes aériennes US qui a fini par faire refluer et infliger une lourde défaite à Daech. Elle s’est poursuivie depuis, au grand dam des dirigeants turcs. En juin dernier, quand la même combinaison de forces a permis la reprise de la ville de Tal Abyad (en rétablissant par là-même la continuité territoriale du Rojava), Erdogan a déclaré : « l’Occident, qui bombarde les Arabes et les Turcs, installe malheureusement les partis terroristes PYD et PKK à Tal Abyad. Comment pouvons-nous être d’accord avec cela ? Comment pouvons-nous considérer que l’Occident est sincère ? »

La formation en octobre des FDS (Forces démocratiques syriennes), associant aux YPG, composante principale, des milices chrétiennes – syriaques et assyriennes – ainsi qu’arabes sunnites, a apparemment été bien reçue à Washington, qui leur livre régulièrement armes et munitions (légères, il ne faudrait pas que par inadvertance les Kurdes aillent abattre un avion turc…). En décembre, un responsable du commandement US a confirmé l’envoi auprès des FDS de 50 conseillers militaires. De nouveaux gains territoriaux ont été réalisés et il y a régulièrement des annonces d’une offensive en préparation vers Rakka, la « capitale » de l’Etat islamique.

Signalons que pour autant, et toujours selon les mêmes principes de realpolitik, Obama comme les dirigeants européens n’ont pas manqué de réitérer leur soutien à Erdogan lorsque celui-ci a engagé, l’été dernier, sa nouvelle agression contre le peuple kurde de Turquie.1

 

Daesh peut-il être « détruit » ?

Sur le sol irakien, Tikrit, Sinjar, Ramadi ont été repris à Daech au cours des derniers mois ou semaines. Selon un rapport de l’institut d’études IHS, largement cité dans la presse en décembre2, le territoire contrôlé par les Kurdes de Syrie (YPG/FDS) s’est accru de 186 % en un an, tandis que Daech a dans la même période reculé globalement, Irak et Syrie confondus, de 14 %.

Même si cela s’annonce tout sauf facile, la coalition sera sans doute, tôt ou tard, en mesure de battre Daesh et d’éliminer son Etat en Irak et en Syrie. Mais le problème ne sera pas réglé pour autant. Déjà, l’organisation djihadiste étend son pouvoir en Libye, où elle contrôle plus de 250 km de bande côtière autour de Syrte et vient de lancer une grande offensive sur le « croissant » pétrolier situé à l’est du pays.

Et si l’Etat islamique venait à disparaître, d’autres groupes djihadistes prendraient probablement la relève. D’autant que leur berceau idéologique – Arabie saoudite, Qatar et Emirats Arabes Unis, les grands amis des gouvernements français, de Sarkozy comme de Hollande – serait, lui, toujours bien présent et sans doute même conforté par l’intervention militaire occidentale. En Afghanistan, Al-Qaeda contrôlait des territoires importants ; il en a été expulsé par les troupes occidentales et s’est retrouvé globalement très affaibli. Peu après a surgi l’Etat islamique…

La question principale reste donc bien d’éliminer les causes profondes de tels phénomènes. Là-bas, où un regain de la vague révolutionnaire de 2011 changerait certainement la donne, comme ici où c’est l’action du mouvement ouvrier qui pourrait empêcher que le racisme et l’exclusion ne produisent autant de dévoyés. Eradiquer le chômage et la pauvreté, l’oppression et l’impérialisme… Vaste programme, dira-t-on. Certes, mais il n’en est pas d’autre viable.

Jean-Philippe Divès