Le plan économique d’Hillary Clinton : Avec elle, l’Amérique restera sans « grandeur » pour les travailleurs

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Hillary Clinton a dévoilé son « nouveau » plan économique à grand renfort de tambours et trompettes. Mais ce plan ressemble terriblement au vieux programme de quelqu’un d’autre…1

Elle prend visiblement plaisir à tirer sur le programme économique de Donald Trump, qui prétend rendre à l’Amérique sa « grandeur », en le décrivant comme une version extrême de la théorie faillie des Républicains dite du « ruissellement »2.

Le plan de Trump serait bien sûr un désastre pour les travailleurs – et une nouvelle aubaine pour les riches, avec l’abolition de l’impôt sur les successions et de nouvelles exemptions fiscales pour les plus nantis. Mais le programme économique d’Hillary n’est ni nouveau, ni favorable aux travailleurs. Il ressemble beaucoup aux politiques de la présidence de Bill Clinton (1993-2000) et, quand bien même Hillary dénonce l’échec des politiques républicaines recyclées par Trump, la vérité est que les « Clintonomics » ont repris beaucoup de propositions des Républicains.

Les baisses d’impôt ciblées pour les entreprises, la réduction des « tracasseries administratives » et l’élimination de régulations économiques ont été des marques de fabrique de l’ère Clinton, en rupture avec l’image d’un parti attaché à l’Etat-providence. Et quoi qu’elle en dise dans sa campagne, une nouvelle administration Clinton aura peu à offrir en matière de politiques améliorant la situation de la classe ouvrière […].

 

« Libérer les capacités du secteur privé » ?

A l’occasion de sa « tournée pour l’emploi », la candidate s’est adressée aux journalistes lors de sa visite à l’usine Futuramic de Detroit, qui fabrique les nez des avions de combat F-35. Ce choix d’un fabricant de pièces détachées pour l’armée envoie déjà un message quant à ce que seront ses priorités. Mais au-delà, Clinton a un message à faire passer à ses partisans au sein des conseils d’administration […] : notre plan consiste en grande partie à libérer les capacités du secteur privé afin de créer plus d’emplois avec de meilleurs salaires, en créant une banque d’investissement capable d’attirer des fonds privés en complément de nos investissements publics ; 25 milliards de fonds gouvernementaux peuvent débloquer au total plus de 250 milliards et faire vraiment décoller les plans d’investissement dans le pays… Que penser de ces bonnes paroles ?

En premier lieu, Barack Obama avait déjà promis en 2008 la création d’une banque d’investissement – des fonds fédéraux pour reconstruire les infrastructures telles les ponts, le système des transports, les digues… Il s’était engagé sur un montant différent – 60 milliards pour créer deux millions d’emplois –, mais peu importe puisque cette proposition ne s’est jamais concrétisée. Alors, quand Hillary Clinton fait la même promesse, nous devrions nous rappeler deux choses à propos du bilan de son ancien patron : premièrement, que lorsque les Républicains ont contrôlé le Congrès, ils n’ont reculé devant rien pour faire obstacle aux propositions législatives des Démocrates ; deuxièmement, que même quand ces derniers y étaient majoritaires, dans les deux premières années de la présidence Obama, les Démocrates n’ont mené aucun combat pour appliquer leur engagement.

Hillary peut donc promettre la lune sans se sentir liée en rien. Ainsi que Doug Henwood, auteur de My Turn : Hillary Clinton Targets the Presidency (« C’est mon tour. Hillary Clinton vise la présidence »), l’a dit dans une interview à Real News, « je doute fort que quelque chose sorte de toutes ces propositions. Pendant les primaires, les gens se demandaient à propos des propositions de Sanders : comment les ferait-il passer au Congrès ? Je me pose la même question pour Hillary, mais on ne la lui pose pas avec la même fréquence et intensité. »

Quant à cette idée de « libérer les capacités du secteur privé », elle n’est pas non plus nouvelle. Les « Nouveaux » Démocrates, avec à leur tête Bill Clinton, avaient défendu cette ligne il y a des décennies. Sous Clinton, le vice-président Al Gore avait été en charge du « Partenariat national pour réinventer le gouvernement », qui avait élaboré des « réformes » signifiant en fait une réduction des dépenses publiques et l’adoption des solutions préconisées par les marchés, notamment les privatisations. La « réinvention »  de l’Administration de la sécurité et de la santé au travail  s’était traduite par un sabrage des fonds destinés à prévenir les accidents et maladies du travail, au profit d’un « partenariat » dans lequel les directions d’entreprise étaient censées s’autoréguler.

Tout cela n’est donc pas nouveau, et n’a pas non plus été très favorable aux travailleurs […] Entre 1992 et 2000, le soutien public à l’éducation a diminué de 24 %, celui à la recherche de 19 %, les indemnités de chômage de 18 % et les budgets des transports de 10 %, selon Robert Polling dans The Nation.

Les thèses néolibérales des Nouveaux Démocrates étaient basées sur l’idée que leur parti ne devait pas chercher à juguler, mais au contraire à accroître, l’influence des milieux d’affaires sur tous les aspects de la vie sociale. Quand Hillary Clinton parle des emplois à créer aux Etats-Unis, elle se préoccupe de savoir ce que le gouvernement pourrait donner aux grandes entreprises pour qu’elles aillent dans ce sens, sans aucune garantie que ces dernières le fassent effectivement. C’est ainsi qu’elle se vante de sa proposition de dépenser 10 milliards pour des partenariats « Faites-le en Amérique » – une tentative chauvine de soudoyer des multinationales basées aux Etats-Unis pour qu’elles y fabriquent.

Elle propose également un nouveau crédit d’impôt pour les sociétés adoptant un plan d’intéressement de leurs salariés, en l’appelant « un code fiscal plus progressiste, plus patriotique, qui priorise les emplois américains ». Selon Hillary, un tel projet « intéresse chacun aux résultats de l’entreprise, peut stimuler la productivité et faire entrer directement de l’argent dans la poche des salariés, c’est du gagnant-gagnant. » En d’autres termes, Clinton veut encourager la « coopération » entre travailleurs et patrons, en conditionnant les salaires aux résultats de l’entreprise […]

Clinton propose des crédits d’impôt pour les entreprises qui accepteront de prendre des apprentis, autrement dit de leur donner de l’argent pour embaucher de jeunes travailleurs à bas coût. Elle annonce également des initiatives nationales pour « réduire les tracasseries administratives » et faciliter l’accès au crédit des petits entrepreneurs. Ce n’est pas un plan pour créer des emplois, mais des incitations supposées encourager les patrons à créer des emplois. Cela sonne comme une variation des thèses républicaines du « ruissellement », que la candidate critique dans sa campagne.

Pour les travailleurs, Hillary Clinton propose plus d’éducation et de formation professionnelle. Afin de réduire le poids des prêts étudiants, elle ne propose pas des remises de dette mais de rendre « plus facile le refinancement et le remboursement, afin que vous n’ayez pas à payer plus que vous ne pouvez. » Mais si vous êtes à l’université et décidez de devenir un entrepreneur, là, Clinton pourrait vous accorder la remise de vos prêts étudiants !

 

Les conceptions de longue date des Démocrates à la Clinton

Mais si Hillary Clinton recycle beaucoup des politiques qu’elle avait soutenues sous l’administration Clinton-Gore, ce doit être que celles-ci avaient bien fonctionné ? Pour le monde des affaires, les années Clinton s’étaient passées au mieux. Comme l’a écrit Lance Selfa, auteur de Democrats : A Critical History, « du point de vue de Wall Street, les huit années de Clinton ont été un succès retentissant (…) L’inflation est tombée à des niveaux insignifiants et en mai 2000, le chômage a atteint son plus bas depuis 30 ans, à 3,9 %. Entre 1992 et 1997, les profits des entreprises ont augmenté en moyenne de 15 % par an. Les Etats-Unis se sont clairement affirmés comme la première économie mondiale. »

Selfa note que des emplois ont été créés sous l’administration Clinton, mais que la majorité d’entre eux étaient mal payés. La moitié était rémunérée à moins de 7 dollars de l’heure, et beaucoup de salariés voulant travailler à plein temps ne trouvaient que des emplois à temps partiel. Les travailleurs encaissèrent d’autres coups lorsque le boom de l’ère Clinton entra en faillite au début des années 2000, puis avec la Grande Récession de 2008. Ils avaient plus que jamais besoin de services sociaux mais ceux-ci, « réinventés » sous l’administration Clinton, avaient disparu.

Encore une fois, peut-être ne faut-il pas trop se préoccuper des propositions d’Hillary Clinton – qui ne figure pas en tête de liste des politiques susceptibles de tenir leurs promesses. Ainsi du Partenariat trans-pacifique (TPP), auquel en tant que candidate elle a promis de s’opposer. Non seulement elle l’avait clairement soutenu dans le passé mais l’un de ses principaux lieutenants, Terry McAuliffe, a assuré lors de la Convention démocrate qu’elle ferait volte-face une fois installées dans le bureau ovale. Cela ne serait pas surprenant, le TPP étant en harmonie avec les conceptions de longue date des Démocrates à la Clinton, comme l’avait été l’Accord de libre-échange nord-américain (entré en vigueur en 1994).

Autre exemple, quand Clinton parle de créer des emplois verts, on doit se rappeler qu’en tant que secrétaire d’Etat, elle avait fait la promotion dans le monde entier de la fracturation hydraulique, aux conséquences environnementales catastrophiques.

Clinton dit également soutenir les syndicats : ce n’est pas très compliqué à faire dans une campagne électorale, surtout quand les directions syndicales vous soutiennent et que les grands patrons savent que ce ne sont que des mots. Sur le papier, Clinton soutient l’Employee Free Choice Act (EFCA)3, qui contraindrait un patron à reconnaître un syndicat dès lors qu’une majorité de salariés déclarerait vouloir le rejoindre. Mais elle n’en parle pas vraiment, et il ne faut pas s’attendre à ce que cela change une fois qu’elle sera installée à la Maison Blanche. Pendant sa campagne de 2008, Barack Obama avait promis que l’adoption de l’EFCA serait une de ses priorités, mais il n’a rien fait même avec l’écrasante majorité de Démocrates dont il disposait au Congrès dans ses deux premières années de mandat. Ajoutons que dans le plan économique de Clinton, on ne trouve pas la plus élémentaire défense de mesures de protection sociale – parce qu’elle n’y est pas favorable.

Après une primaire démocrate pendant laquelle Bernie Sanders a mis en lumière les inégalités croissantes de revenus et défendu un retour aux dites valeurs du Parti démocrate, le programme économique d’Hillary Clinton semble pratiquement insensible à ces débats. Clinton n’avait qu’une hâte, tourner la page Sanders pour pouvoir se concentrer sur Trump. C’est un résultat inévitable de  l’impasse des politiques de moindre mal – quand une Démocrate qui se positionne un tout petit peu à gauche d’un Parti républicain toujours plus à droite peut être qualifiée d’« amie du monde du travail » parce qu’elle n’est pas aussi mauvaise que le « plus grand mal ».

 

Elizabeth Schulte

 

  • 1. Article publié le 18 août sur le site de l’ISO, https ://socialistworker.org/2016/08/18/shell-keep-america-not-so-great-for-workers
  • 2. « Trickle-down economics », une thèse libérale selon laquelle la richesse des plus riches a des répercussions positives sur l’économie et l’ensemble de la société.
  • 3. Projet de Loi sur le libre choix des salariés, qui amenderait le droit du travail en facilitant la formation de syndicats et la négociation collective.

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