Le Hezbollah, une force contre-révolutionnaire

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Parti politique et militaire né dans la communauté chiite du Liban, le Hezbollah a longtemps été considéré par des secteurs d’extrême gauche comme une force plébéienne et anti-impérialiste. Au rebours de telles perceptions, l’auteur analyse ici la composition sociale et les intérêts de classe – de plus en plus clairement bourgeois – que défend le Hezbollah, ainsi que son rôle contre-révolutionnaire tant au Liban même que dans la guerre de Syrie, au côté du régime d’Assad.1

Malgré des racines dans les quartiers des populations chiites pauvres du Liban, le Hezbollah est devenu un parti dont les membres et les cadres reflètent de plus en plus la fraction chiite de la classe moyenne et la bourgeoisie grandissante – en particulier à Beyrouth. Dans sa banlieue sud, de nombreux membres des familles les plus riches et la plupart des commerçants ont été intégrés au sein de cette organisation, tandis que les activités et les institutions du parti (en particulier celles qui sont liées au tourisme et aux loisirs) répondent aux besoins et fournissent des services aux chiites de la classe moyenne.

Cette transformation se reflète dans le profil des cadres du parti, qui ne sont plus composés de religieux provenant généralement des milieux de la classe moyenne inférieure, comme ils l’étaient au moment de sa fondation en 1985, mais sont maintenant largement issus d’une classe professionnelle qui détient des diplômes universitaires « séculiers » (non religieux).

L’implantation dans les associations professionnelles

Le poids croissant des militants dans les associations professionnelles illustre cette transition. L’ordre des ingénieurs et des architectes, par exemple, a été dominé par le Hezbollah depuis 2008, lorsque le parti a remporté la plupart des votes lors des élections de la corporation. Le Hezbollah estime qu’au moins 1300 ingénieurs étaient adhérents en 2006. Ce nombre élevé d’ingénieurs est notamment lié à la reconstruction du Sud et de Dahyeh [banlieue sud de Beyrouth] suite aux différents conflits armés, surtout après la fin de la guerre civile, la guerre de 2006 et le développement de projets immobiliers qui ont suivi.

Au sein de l’association médicale des médecins, le Hezbollah était présent sur la liste victorieuse aux élections de 2013. De même, dans l’association libanaise des dentistes, le vice-président Muhammad Kataya est soutenu par le Hezbollah. En ce qui concerne l’ordre des pharmaciens libanais, qui compte 7000 membres inscrits, un représentant du Hezbollah a manqué de peu de remporter le leadership au cours des élections de 2012 – perdant par seulement 131 voix face à un candidat soutenu par le « Courant du futur » [principal parti de la majorité parlementaire]. La seule exception à cette tendance est l’association des avocats où, malgré un nombre grandissant d’affiliés et une remise en cause croissante de la direction contrôlée par le mouvement Amal, le Hezbollah n’a pas encore réussi à devenir dominant.

Les dirigeants politiques du Hezbollah sont généralement issus de couches instruites et prospères de la communauté chiite. Ainsi, lors des élections nationales de 2009, cinq des dix députés élus avaient obtenu un doctorat et au moins quatre autres étaient impliqués dans des entreprises libanaises de premier plan. Le plus ancien député du parti au parlement, Ali Ammar, vient de l’une des familles les plus riches de Burj Al-Barajneh. Au niveau municipal, nous retrouvons ces caractéristiques avec des candidats choisis parmi les familles chiites les plus puissantes telles que Al-Khansa, Kazma, Kanj, Kumati, Farhat, Rahhal et Slim.

Qu’en est-il des appuis et sympathisants de l’organisation ? Judith Palmer Harik, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, a examiné la diversité sociale de la base du Hezbollah. Elle a constaté qu’à partir du milieu des années 1990, ses partisans pouvaient être trouvés dans toutes les classes sociales, et non plus largement limités aux couches pieuses les plus pauvres de la population chiite. Cette tendance à la diversification a continué au cours des années 2000, comme indiqué par les résultats très élevés du parti aux élections législatives de 2009 dans les zones chiites qui ne sont pas traditionnellement les plus pauvres, tels Nabatiyeh et Jbeil. Dans une interview réalisée pour cet article, Abd Al-Halim Fadlallah, directeur du Centre consultatif des études et de la documentation, un centre de recherches affilié au Hezbollah, a également confirmé qu’un grand nombre des jeunes des classes moyennes et supérieures de la population chiite soutiennent (ou ont rejoint) le parti – y compris parmi les élites tribales de la vallée de la Bekaa, traditionnellement opposées à l’organisation.

Autre exemple, l’évolution de la base sociale du Hezbollah se traduit par les frais de scolarité très élevés requis pour s’inscrire dans les écoles du réseau al-Mustapha, contrôlées par le numéro deux du parti, Naim Qassem. Selon Catherine Le Thomas, ces écoles visent les enfants des membres la direction, ainsi que les fractions supérieures et classe moyennes de la population chiite. L’école al-Bathoul, une école de filles qui fait partie du réseau al-Mustapha, a des frais d’inscription annuels de l’ordre de 1600 dollars, un montant inabordable pour la majorité des Libanais. C. Le Thomas conclut que « le réseau des écoles Al-Mustapha, qui peut être considéré comme faisant partie de la catégorie supérieure des écoles du Hezbollah, fournit un service à la classe chiite riche et propage l’idéologie politique du parti sous la supervision de Naim Qassem ».2

D’autres institutions affiliées s’orientent également vers ces couches les plus aisées de la population chiite. L’hôpital Rasul Al-Azam en est un exemple. Son site affirme : « il est vrai que les soins médicaux sont un service de base, mais la direction administrative n’oublie pas de fournir les meilleurs services hôteliers à ses patients en ayant deux ailes VIP et deux ailes Super Suite. »

Concurrence et coopération inter-capitalistes

Ces caractéristiques de l’évolution de la représentation politique et de la base sociale du Hezbollah indiquent que même si l’organisation continue d’attirer le soutien de personnes issues de toutes les couches de la société, ses priorités sont de plus en plus orientées vers les plus hautes strates de celle-ci. Le député Ali Fayyad a reconnu cette tendance en 2010, quand il a fait remarquer que « le Hezbollah n’est plus un petit parti, c’est une société tout entière. Il est le parti des pauvres, oui, mais en même temps il y a beaucoup d’hommes d’affaires en son sein, nous avons beaucoup de gens riches, certains issus de l’élite. » Le chef de l’organisation, Hassan Nasrallah, a également confirmé – de manière indirecte – cette évolution dans un discours de septembre 2009, en exhortant ses membres à abandonner l’« amour du luxe », les invitant à croire en Dieu simplement à cause de « la peur de la fin ».

D’autre part, une nouvelle fraction de la bourgeoisie liée au parti par le biais des capitaux et investissements iraniens s’est développée, tandis que le reste de la fraction chiite de la bourgeoisie, que ce soit au Liban ou dans la diaspora, est tombé de plus en plus sous son égide – ou du moins se montre plus proche du parti – en raison de ses pouvoirs politiques et financiers. En parallèle à son importance économique croissante et à son intégration dans le système politique, le Hezbollah a d’ailleurs également été lié à des affaires de corruption et à diverses pratiques clientélistes.

Son importance économique et politique au Liban en a fait un rival de plus en plus significatif pour la fraction de la bourgeoisie libanaise réunie autour de Hariri et de l’alliance politique du « 14 Mars », liée aux capitaux des monarchies du Golfe, en particulier après le retrait de la Syrie du pays en 2005. L’opposition politique du Hezbollah aux forces du 14 mars3, soutenues par les Etats occidentaux et les monarchies du Golfe, doit être aussi comprise comme une rivalité inter-capitaliste entre deux forces liées à différentes puissances régionales. En dépit de cette concurrence, ces deux blocs capitalistes ont coopéré l’un avec l’autre à plusieurs reprises dans des moments de crises – comme le montrent leurs attitudes similaires envers divers mouvements sociaux et ouvriers, leur orientation favorable aux réformes néolibérales et leur rapprochement mutuel au sein du gouvernement après le départ de l’armée syrienne du Liban en 2005.

 Soutien à l’Etat confessionnel et bourgeois

L’opposition radicale initiale du Hezbollah au système politique confessionel et bourgeois libanais a de fait diminué considérablement après son entrée au parlement et sa participation au sein du système politique sur des lignes confessionnelles, même si sa critique rhétorique et populiste continue.

Partant d’un refus total de participer au système confessionel, l’organisation s’y est progressivement intégrée comme l’un de ses principaux acteurs, tout en déclarant maintenir son objectif initial d’établir un Etat islamique. Cette évolution est liée à divers facteurs : tout d’abord, au changement de leadership politique au sein la République islamique d’Iran (RII) qui s’est orientée (à la suite du décès du Guide suprême, Khomeini) vers une politique plus pragmatique, cherchant à améliorer ses relations avec les pays occidentaux et les monarchies du Golfe ; ensuite, au développement du Hezbollah comme un parti de masse qui n’est plus majoritairement composé de jeunes clercs radicaux ; enfin, à la nécessité de protéger son appareil militaire et ses intérêts politiques et économiques grandissants dans le pays.

La base, qui comprend de plus en plus des fractions des classes moyennes et bourgeoises chiites, surtout à Beyrouth, n’aspire pas nécessairement à vivre dans une République islamique selon le modèle iranien et se satisfait d’une perspective de retour à la paix accompagnée d’une amélioration en termes de représentation politique. Ces évolutions reflètent aussi la nouvelle importance politique et économique de la population chiite au Liban, notamment suite à l’accord de Taëf4. De plus, le retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005 a contraint le parti à participer à tous les gouvernements libanais depuis lors, renforçant encore son intégration.

A la lumière de ces développements, il est évident que le Hezbollah ne constitue d’aucune manière, et cela depuis un certain temps désormais, un défi pour le système confessionel et bourgeois libanais. Au contraire, ainsi que tout autre parti politique du système, cette organisation voit le système politique comme un moyen de protéger ses propres intérêts. Le parti a ainsi cherché à conclure des accords et à coopérer avec le reste des élites libanaises, en dépit de quelques différences politiques, en particulier pendant les périodes de mobilisation sociale accrue.

On a pu le constater lors des mobilisations populaires de l’été 2015 autour de la campagne « tu pues », qui s’est radicalisée au cours des semaines pour mettre en question l’ensemble du système politique libanais confessionel et bourgeois. Comme à son habitude, le Hezbollah a vu avec suspicion cette nouvelle tentative de remettre en cause ce système de l’extérieur du parlement et, tout comme il n’avait pas participé aux manifestations du début de 2011 appelant à la fin du régime confessionel, il n’a pas mobilisé ses membres en 2015.

En outre, le Hezbollah, bien qu’il ait soutenu ces manifestations en paroles, après les avoir initialement accusées d’être contrôlées par des acteurs étrangers, a ensuite affirmé que la lutte contre les takfiristes [extrémistes islamiques sunnites] et l’Etat sioniste étaient devenues les questions centrales. Hassan Nasrallah a fait valoir que le parti avait adopté une « position neutre à l’égard du mouvement parce que nous ne connaissons pas son leadership, son projet et ses objectifs ». Le mouvement fondamentaliste islamique libanais a également soutenu, comme un moyen de résoudre la crise, le dialogue appelé par le président du parlement Nabih Berri et l’élection de Michel Aoun, chef du Courant patriotique libre (CPL), en tant que président de la République, des propositions qui maintiennent complètement le cadre politique existant du pays. Le Hezbollah, comme les autres partis politiques confessionnels et bourgeois, voulait en fait coopter le mouvement pour son propre bénéfice politique, et surtout pour mettre un terme aux mobilisations.

La position « participative » adoptée par le Hezbollah à l’égard de l’Etat reflète à la fois une tentative de modérer les contradictions structurelles du capitalisme libanais, ainsi que les rivalités qui existent au sein de la bourgeoisie entre les fractions hégémoniques et non-hégémoniques. Les fractions non hégémoniques de la bourgeoisie libanaise, comme le marxiste libanais Mehdi Amel5 l’avait noté, reflètent « la conscience des couches non hégémoniques de la bourgeoisie dans leur aspiration légitime à occuper des positions hégémoniques occupées par d’autres fractions, ou d’atteindre leur niveau en s’identifiant si possible à elles dans le domaine politique et économique. Cette couche non hégémonique de la bourgeoisie veut la fin de la fraction hégémonique sans supprimer la domination de la classe bourgeoise. »

Cette évolution est également liée aux alliés régionaux du Hezbollah, la Syrie (ou du moins le régime d’Assad) et l’Iran, qui voulaient tous deux une intégration du parti au sein de la scène politique libanaise après la fin de la guerre civile libanaise. Dans le même temps, l’appareil militaire du Hezbollah a été subordonné à ses intérêts politiques, orientés en particulier vers le maintien de la stabilité au Liban. Cela a conduit à une collaboration accrue avec les services de sécurité et l’armée libanaises afin d’empêcher un conflit militaire dans le sud du Liban avec Israël, de collaborer dans la lutte contre les groupes salafistes et djihadistes, et finalement de garantir la sécurité de certaines régions et zones composées de populations chiites. Cela ne signifie pas que la composante militaire du Hezbollah n’ait pas joué et ne joue pas un rôle contre les agressions et les menées guerrières d’Israël, mais que l’armement du Hezbollah a été de plus en plus utilisé à d’autres fins, en particulier après la guerre de 2006.

 Harmonie et coopération entre les classes

Le Hezbollah croit en l’unité de la communauté et en la coopération entre les classes. Comme Khomeini avait l’habitude d’affirmer, les travailleurs ne devraient pas exiger plus que ce qui est accordé par la bourgeoisie et celle-ci a l’obligation d’être charitable envers les pauvres. La lutte des classes est considérée négativement parce qu’elle fragmente la communauté (Oumma). L’islamisation de large secteurs de la population chiite poursuivait cet objectif, afin de fragmenter et affaiblir les solidarités entre les différentes communautés confessionnelles au Liban, alors qu’ avant la guerre civile libanaise les chiites étaient les plus nombreux dans les partis nationalistes et progressistes, qui étaient à la tête des luttes sociales. Au Liban, le confessionnalisme a toujours été un outil utilisée par la bourgeoisie pour empêcher toute mobilisation sociale d’ensemble, et le Hezbollah n’y fait pas exception.

Le piètre bilan du Hezbollah sur le terrain des questions sociales et des mobilisations de travailleurs reflète l’évolution des intérêts de classe défendus par le parti, ainsi que son opposition à une autonomisation et à un renforcement politique des classes populaires. La possibilité de mobilisations interconfessionnelles et du développement de mouvements sur des bases de classe représente une menace potentielle pour tous les partis confessionnels et bourgeois de la classe dirigeante, dont le Hezbollah fait maintenant partie. C’est la raison pour laquelle il n’a jamais mobilisé sa base populaire sur la base de revendications purement socio-économiques dans une perspective interconfessionnelle, même s’il soutient en paroles la CGTL et/ou ses revendications sociales.

La réticence du Hezbollah à intervenir et participer aux luttes ouvrières s’est avérée particulièrement frappante au cours des douze dernières années. Depuis 2004, on a observé un accroissement significatif des luttes syndicales et ouvrières, caractérisé notamment par des appels à la grève générale en 2004 et 2008, le débat tumultueux autour de l’initiative en 2011 de Charbel Nahas [ministre du travail, démissionnaire après l’adoption de mesures défavorables aux salariés] et les mobilisations organisées par le Comité de coordination syndicale (CCS). Ces luttes ont montré les contradictions du Hezbollah, qui affirme représenter les couches pauvres et marginalisées de la population chiite tout en étant engagé dans un processus d’intégration au sein de l’élite politique, marqué par ses liens croissants avec la bourgeoisie émergente chiite.

A chaque occasion importante, le Hezbollah a exprimé une préoccupation verbale sur des questions telles que les privatisations, les implications d’accords du type de Paris-3 [plan d’aide internationale adopté en 2007, en échange de réformes structurelles néolibérales] et la baisse des salaires réels. Cela, alors qu’il résistait et s’opposait fortement à toute tentative de mobiliser sa propre base populaire d’une manière qui soutienne réellement des initiatives indépendantes dépassant les clivages confessionels. De manière générale, ces tensions ont été « résolues » par la mise en place de réformes néolibérales, en particulier dans les périodes au cours desquelles le Hezbollah a occupé des postes gouvernementaux.

La lutte contre la détérioration des conditions d’existence du peuple libanais a toujours été subordonnée à la reconnaissance de la légitimité de la structure armée du Hezbollah, et c’est la raison pour laquelle le Hezbollah a appelé Saad Hariri – à plusieurs reprises – à rechercher des collaborations et une participation à un gouvernement fondé sur les accords que le parti avait conclus avec son père, Rafiq Hariri. Cela était compris de la manière suivante : le Hezbollah s’occupe de la « résistance » à Israël et Hariri prend en charge les politiques économiques et sociales du pays, chacun n’interférant pas dans les affaires de l’autre.

Le Hezbollah, comme nous l’avons vu, en dépit de ses critiques et de sa rhétorique populiste contre qu’il a appelé dans son manifeste de 2009 le « capitalisme sauvage », n’a pas développé d’alternative. Au contraire, il continue de soutenir le capitalisme, le libre marché et les politiques néolibérales. La présence du Hezbollah au sein de tous les gouvernements depuis 2005 a conforté les politiques menées par tous les gouvernements libanais précédents. Le Hezbollah est ainsi devenu partie intégrante de la bourgeoisie libanaise, au sein de laquelle des rivalités existent mais sont surmontés à chaque fois que des révoltes ou mobilisations populaires menacent le système politique établi, confessionel et bourgeois.

Domination masculine, culture confessionnelle

En ce qui concerne les femmes, le Hezbollah promeut une vision conservatrice dans laquelle la domination des hommes sur les femmes est la règle et qui attribue des rôles spécifiques aux femmes dans la société, le premier et le plus important étant celui de la « maternité », afin d’éduquer les générations futures selon des principes islamiques. Dans le mouvement islamique libanais, les femmes ne sont pas présentes au sein des organes de prise de décision. Les structures patriarcales de la société ne sont en aucun cas contestées par le parti, tandis que les vêtements et le corps des femmes doivent se conformer à des normes particulières afin, selon les explications données, de préserver leur honneur et celui de leur famille.

Le modèle islamique est le seul chemin juste pour les femmes, sous peine d’être considérées comme étrangères à leur propre société, sinon soupçonnées de relayer l’influence de l’impérialisme culturel occidental. Comme le chercheur Adam Hanieh l’a noté, « les structures conservatrices concernant le rôle des femmes font partie intégrante d’objectifs contre-révolutionnaires plus larges »6.

En dépit de critiques et condamnations du confessionnalisme politique, le Hezbollah est un mouvement qui use d’une propagande confessionnelle fait la promotion d’une culture confessionnelle « chiite » à travers ses institutions et médias. Il utilise également de plus en plus, parmi ses membres, un discours chiite religieux afin de légitimer et justifier son intervention militaire en Syrie.

Hassan Nasrallah, par exemple, a déclaré que le Hezbollah devait intervenir en Syrie, non seulement pour protéger la « résistance », mais aussi pour défendre les villages chiites par l’envoi de soldats du Hezbollah à la frontière. Il a également souligné le rôle du Hezbollah dans la protection des symboles religieux chiites comme le mausolée de la petite-fille du prophète Mahomet, le sanctuaire d’al-Sayyida Zaynab à Damas qui « a déjà été ciblé à plusieurs reprises par des groupes terroristes ». Nasrallah a ajouté que c’est une question très sensible, vu que certains groupes extrémistes ont annoncé que s’ils atteignaient ce sanctuaire, ils le détruiraient.

Des rapports signalent que les soldats du Hezbollah portaient autour de la tête des bandeaux avec l’inscription « O Husayn »7 Durant les célébrations de l’Achoura8 de 2013, des slogans tels que « Y a-t-il quelqu’un pour nous défendre ? Nous sommes tous à tes ordres, Zaynab ! », « Oh Zaynab ! Nous sommes tous vos Abbas ! » et « Nous le jurons par Hassan et Hussein, Zaynab ne sera pas capturé deux fois ! »9, ont été scandés pour appeler à la défense du sanctuaire de Zaynab, protégé par le Hezbollah et d’autres groupes confessionels chiites contre d’éventuelles attaques de groupes armés de l’opposition syrienne.

Il faut également se souvenir que, suite à l’invasion de l’Irak en 2003 par les armées américaine et britannique, le Hezbollah avait envoyé des conseillers militaires pour soutenir la formation et les opérations de l’Armée du Mahdi et d’autres groupes islamiques politiques, confessionnels chiites, sous la direction des Gardiens de la Révolution iraniens, connus sous le nom de Pasdaran. Ces groupes ont été impliqués dans la lutte contre les forces d’occupation occidentales et contre des groupes confessionels sunnites irakiens, mais ont aussi attaqué des civils sunnites irakiens. Ils ont été impliqués dans la guerre civile confessionnelles en Irak entre 2005 et 2008.

Face aux processus révolutionnaires au MOAN

Rappelons d’abord qu’avant le début des soulèvements populaires, en 2010-2011, le Hezbollah n’avait absolument pas une position radicale vis-à-vis la région du MOAN (Moyen-Orient et Afrique du Nord). Sheikh Naim Qassem [le numéro deux du Hezbollah] a d’ailleurs écrit que cela aurait une erreur, que lutter contre les régimes autocratiques et despotiques dans le monde arabe était erroné, que les mouvements populaires devaient au contraire lutter pour la libération de la Palestine afin de libérer les régimes arabes et leurs peuples.

Quelques mois après la première guerre lancée par Israël contre Gaza [« opération Plomb durci », décembre 2008-janvier 2009], Nasrallah avait déclaré que le Hezbollah n’avait « pas de conflit ou de problème avec qui que ce soit, le système politique arabe dans tel ou tel pays arabe, qu’il soit démocratique ou dictatorial, royal ou dynastique, religieux ou laïc, légal ou illégal (…) Indépendamment de la description, nous n’interférons pas dans ce genre d’affaires ». Le Hezbollah ne « veut de querelles avec aucun régime (…) Nous ne voulons de conflit avec aucun régime arabe, nous ne voulons de rivalité avec aucun régime arabe, nous ne voulons évidemment entrer en conflit avec aucun régime arabe, que ce soit au niveau sécuritaire, politique ou militaire, ou même dans les médias ».

Au début de 2011, le Hezbollah avait déclaré que les soulèvements populaires dans la région faisaient partie du « projet de résistance » et s’opposaient aux Etats-Unis et à ses alliés dans la région, tandis que Hassan Nasrallah condamnait les accusations et explications conspirationistes prétendant que les États-Unis se trouvaient derrière ces révolutions. Mais le discours officiel du Hezbollah et de ses cadres a ensuite radicalement changé. Les processus révolutionnaires étaient maintenant devenus une conspiration fomentée par les puissances étrangères contre le « projet de la résistance », avec pour cibles l’Iran, la Syrie et le Hezbollah. En 2013, le « Lebanese Communication Group » (LCG), bras médiatique du Hezbollah, présentait des excuses officielles au régime de Bahreïn pour sa couverture médiatique du soulèvement populaire dans ce pays depuis trois ans.

Cela a toutefois changé à nouveau changé, notamment du fait de la montée des tensions entre d’une part, l’Arabie Saoudite et les autres monarchies du Golfe, d’autre part, l’Iran et le Hezbollah, sachant que le Hezbollah soutenait totalement et avec des moyens importants le régime d’Assad en Syrie. Début 2015, Hassan Nasrallah a en outre salué le retour de l’Egypte dans les arènes arabe et régionale, sous la férule de l’ex-chef des forces armées égyptiennes et actuel président, Abdel Fattah al-Sissi, en affirmant l’importance de l’Egypte comme acteur essentiel de la stabilité régionale.

En ce qui concerne le Yémen, le Hezbollah – qui s’oppose à l’intervention militaire dirigée par l’Arabie saoudite depuis mars 2015 – est impliqué dans le soutien au mouvement des Houtis, en dépit de l’alliance de ces derniers avec l’ancien dictateur et ennemi Ali Abdallah Saleh, qui avait déclaré en mars 2011 que les soulèvements arabes n’étaient des révolutions que dans les médias, dirigées en fait par les Etats-Unis à partir d’un bureau à Tel-Aviv10. Selon certaines sources, le commandant de l’unité 3800 du Hezbollah, Khalil Harb, a été repéré au Yémen en 2012, entraînant des rebelles Houthis. Il a également été accusé de faciliter la circulation en leur faveur de grandes quantités d’argents.

Le tournant majeur du Hezbollah en ce qui concerne les événements dans la région est sans aucun doute intervenu avec le début du soulèvement populaire en Syrie. Le mouvement islamique chiite libanais a été un acteur étranger déterminant, assistant le régime d’Assad aux côtés de la République islamique d’Iran et de la Russie. Le Hezbollah est intervenu militairement aux côtés des forces armées du régime syrien, a apporté un soutien technique et logistique à Damas, et a aidé une partie de la population chiite de Syrie à développer ses propres milices d’auto-défense.

Le Hezbollah a également ouvert des camps d’entraînement dans des zones proches de la ville de Baalbek, dans la vallée de la Bekaa près de la frontière syrienne, pour former des jeunes de différentes confessions religieuses (bien que l’essentiel des stagiaires soient chiites) afin de développer des milices d’autodéfense similaires à celles qui sont à l’œuvre en Syrie. Le nombre des combattants du Hezbollah en Syrie est estimé entre 7000 et 9000.

L’expression par le Hezbollah de sa solidarité avec les opprimés du monde entier répond en grande partie à ses intérêts politiques, eux-mêmes étroitement liés à ceux de l’Iran et du régime d’Assad. La confrontation militaire avec Israël, qui a été au cœur de son identité, est subordonnée aux intérêts politiques du parti et de ses alliés régionaux. L’appareil militaire du Hezbollah a été de plus en plus orienté vers des objectifs autres que la lutte contre Israël, y compris à travers des attaques militaires contre d’autres partis politiques au Liban et des tentatives d’empêcher au Sud-Liban tout acte de résistance qui n’émanerait pas de lui.

La défense de l’« axe de la résistance » et de l’appareil armé du parti a été utilisée par le Hezbollah comme un outil de propagande afin de justifier sa politique et ses actions. Le dernier exemple en est son intervention militaire en Syrie sous le prétexte de défendre la « résistance » contre le « projet américano-israélien-Takfiri ».

Tout sauf une alternative

Ces éléments conduisent à affirmer que le Hezbollah ne construit pas une contre-société ou un projet contre-hégémonique en soi, comme le suggèrent certains issus de courants de gauche et/ou de milieux académiques, mais tentent d’islamiser les couches les plus larges de la population chiite. Le Hezbollah n’est en tout cas pas une menace pour le système politique dominant dans sa propre société, ni à un niveau plus large.

Son projet ne représente pas une alternative au système capitaliste et confessionel, dominant au Liban et dans la région. Au contraire il le soutient, comme l’illustre sa défense du système confessionel, des discriminations envers les femmes, mais aussi son absence d’intervention en faveur des travailleurs et des réfugiés palestiniens et syriens.

En outre, la fourniture de services par ses réseaux d’organisations ne diffère pas des autres communautés politiques et confessionnelles, sauf quant à son ampleur et à son efficacité, en favorisant et promouvant l’assurance et la gestion privée, confessionelle et patronale, des risques sociaux11. Sur le plan régional, il a participé à la répression, aux côtés du régime Assad, du mouvement populaire révolutionnaire en Syrie, tout en agissant en faveur d’une forme de statu quo de l’ordre impérial, dont les représentants souhaitent tous le maintien du régime d’Assad.

Tout projet véritablement contre-hégémonique au Liban exige une rupture avec le système politique confessionel et bourgeois. Or, comme nous l’avons vu, une telle rupture n’est nullement promue par le Hezbollah, pas davantage qu’une rupture avec le système impérialiste, régional et international.

Le rôle du Hezbollah dans les différents processus en cours au Liban et dans la région confirme qu’il ne présente pas un défi fondamental au cadre de l’économie politique actuelle du Liban. Au contraire, l’organisation a été progressivement intégrée dans ce système comme une fraction politique liée à la bourgeoisie confessionelle. En ce sens, la première étude réalisée par Mehdi Amel sur le comportement de la bourgeoisie islamique dans les années 1980 peut à bien des égards rendre compte de l’évolution du Hezbollah : « l’aspiration des fractions de la bourgeoisie islamique à renforcer leurs positions dans la structure du pouvoir, ou plutôt à modifier la place qu’elles occupent au sein du système politique confessionnel, afin de mieux partager l’hégémonie et de ne pas changer le système (…) Par leur participation, cela conduira à un renforcement et à une consolidation du système politique confessionnel et non à sa transformation ou à sa suppression. Cette solution ne constitue pas une solution, car elle ne peut conduire qu’à une aggravation de la crise du système ».

Voilà pourquoi tout mouvement populaire au Liban aspirant à un changement radical doit remettre en question tous les acteurs du régime, du Hezbollah au Courant du Futur, ainsi que tous les acteurs régionaux, de la Syrie et de la République islamique d’Iran à l’Arabie saoudite, au Qatar et à la Turquie. En même temps, il est absolument nécessaire pour les mouvements progressistes de saisir la relation intime entre la libération des classes populaires de la région et celle de la Palestine, et de rendre cette relation visible.

La libération de la Palestine et de ses classes populaires est liée de manière étroite à la libération et à l’émancipation des classes populaires dans la région, contre leurs classes dirigeantes et les diverses forces impérialistes et sous-impérialistes agissant dans le cadre régional. Une telle logique vaut également pour la libération du peuple kurde. De même, il faut s’opposer à toutes les tentatives venant des régimes autoritaires et des forces réactionnaires religieuses, de diviser les classes populaires en fonction de leur sexe, de leurs dénominations religieuses, de leurs nationalités, etc. Ces opérations de division ne peuvent qu’empêcher leur libération, tout comme l’émancipation des classes populaires palestiniennes et kurdes.

En termes plus positifs, il faut chercher à construire un grand mouvement liant les questions démocratiques et sociales, s’opposant à toutes les forces impérialistes et sous-impérialistes, tout en favorisant des politiques progressistes, une transformation sociale par en-bas par la construction de mouvements dans lesquels les individus sont les véritables acteurs de leur émancipation.

Dans une région qui a vu des soulèvements populaires continus depuis 2011, des changements politiques intenses et rapides, il va sans doute être de plus en plus difficile à la direction du mouvement islamique libanais de continuer, notamment auprès de sa base populaire, à proclamer son soutien aux « opprimés du monde entier » tout en demeurant soumis au néolibéralisme libanais et à l’élite politique du pays.

Joseph DAHER

  • 1. Joseph Daher, enseignant-assistant à l’université de Lausanne, est membre du Courant de la gauche révolutionnaire de Syrie, a fondé le blog Syria Freedom Forever et est l’un des co-auteurs du livre « The People Demand. A Short History of the Arab Revolutions » (Le peuple exige. Brève histoire des révolutions arabes) (Counterfire, 2011). Il est l’auteur du livre « Hezbollah, The Political Economy of the Party of God », (Hezbollah, l’économie politique du parti de Dieu) qui paraît ce mois-ci chez Pluto Press, Londres (320 pages, prix non encore communiqué, 30 dollars aux Etats-Unis via le distributeur Chicago University Press). Cet article est paru initialement le12 juillet 2016 sur le site de la revue Contretemps, http ://www.contretemps.eu/le-hezbollah-une-forc.... Quelques précisions – signalées entre crochets et en italique – ont été ajoutées dans le corps du texte. Les intertitres sont de notre rédaction et seule une partie des notes figurant dans le texte original est reproduite ici (note de la rédaction – celles qui suivent étant de l’auteur).
  • 2. Catherine Le Thomas, « Les écoles chiites au Liban », Paris, Karthala-IFPO, 2012, page 179.
  • 3. Le Courant du futur, avec à sa tête Saad Hariri, domine cette alliance avec le Parti socialiste progressiste (druze) de Walid Joumblatt et quelques composantes de partis chrétiens (Kataeb et Forces libanaises).
  • 4. L’Accord de Taef a été conclu le 22 octobre 1989 pour tenter de mettre fin à la guerre civile libanaise. Il est le fruit d’un accord entre l’Arabie saoudite, les Etats-Unis et la Syrie, imposé aux députés libanais et qui avait alors confirmé la position dominante du régime syrien au Liban.
  • 5. Mehdi Amel, de son vrai nom Hassan Abdullah Hamdan, dirigeant et penseur important du Parti communiste libanais, a été assassiné en 1987, très probablement par le Hezbollah.
  • 6. Adam Hanieh, « Lineages of Revolt, Issues of Contemporary Capitalism in the Middle East », Haymarket Books, Chicago, 2013, page 172.
  • 7. La plupart des chiites considèrent Hussein (le plus jeune fils d’Ali issu de son mariage avec Fatima, la fille du Prophète, et troisième imam chiite), qui a été tué à la bataille de Karbala en 680, comme un martyr.
  • 8. La fête chiite d’Achoura commémore le martyr de Hussein (cf. note précédente).
  • 9. Abbas – également tué lors de la bataille de Karbala – était le demi-frère de Hussein et son fidèle lieutenant. La mosquée Sayyidah Zaynab, à Damas, sépulture supposée de Zaynab, petite-fille du prophète Mahomet, est considérée comme un lieu saint dans la tradition chiite.
  • 10. Ali Abdallah Saleh avait mené six guerres brutales contre les Houthis entre 2004 et 2010, avec l’aide et le soutien du royaume d’Arabie saoudite (les combats avaient fait plus de 10 000 morts et de 300 000 déplacés). Il avait accusé le mouvement des Houtistes d’être asservi à l’Iran. Saleh était un vieil allié des monarchies du Golfe et des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme.
  • 11. Voir Myriam Catusse et Joseph Alagha, « Les services sociaux du Hezbollah », in Sabrina Mervin (dir.), « Le Hezbollah. Etat des Lieux », Sindbad, Actes Sud and IFPO, Paris, 2008.