La nécessité d’une autre Europe

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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La liberté de circulation des êtres humains à l’intérieur de l’espace Schengen est un sous-produit de la liberté de circulation des marchandises que les capitalistes des pays européens ne tiennent probablement pas à voir disparaître. Pas plus qu’ils ne tiennent, sans doute, à la sortie de l’Union européenne de la Grande-Bretagne, déjà en marge de la zone euro et de l’espace Schengen. 

Pourtant, celle-ci pourrait devenir effective si les partisans du « Brexit » remportaient le referendum du 23 juin prochain dont David Cameron avait promis par démagogie la tenue, lors de sa campagne électorale. 

 

Le renforcement des extrêmes droites

Une tendance au repli national, à la fermeture des frontières, est à l’œuvre aujourd’hui en Europe, produit à la fois de la crise des migrants et de la pression qu’exercent les partis d’extrême droite ou de droite extrême (y compris des formations fascistes ou fascisantes comme Aube dorée en Grèce et le Jobbik en Hongrie), lesquels expriment sous une forme dévoyée, raciste et xénophobe, la révolte d’une fraction de la population contre les partis traditionnels qui mettent en œuvre l’austérité.

Si le Front national en France et l’UKIP en Grande-Bretagne restent encore aux portes du pouvoir, d’autres s’y sont installés, comme depuis 2010 le parti de Victor Orban en Hongrie, la Fidesz, par ailleurs membre du traditionnel Parti populaire européen, ou depuis le 25 octobre dernier le PIS (parti du Droit et de la Justice) de Jaroslaw Kaczynski en Pologne. En Autriche, le candidat du FPÖ (formation qui avait participé au gouvernement entre 2000 et 2007) vient de manquer de très peu son élection à la présidence de la République.

Les barrières aux frontières et moyens policiers par lesquels l’Union européenne mettait à distance les migrants ou réfugiés à travers des accords de partenariat avec les Etats en bordure de l’UE sont dépassés par l’ampleur des flux migratoires et impuissants à les contenir. La tendance au renforcement des frontières extérieures à l’UE conduit inévitablement au rétablissement et au renforcement des contrôles aux frontières internes de l’Union européenne.

On assiste à cette même logique sur le plan des droits démocratiques. Bien évidemment, il est certainement plus agréable pour les sommets de la bourgeoisie de diriger un pays sous un régime démocratique que sous un régime policier, avec l’assentiment d’une majorité de la population plutôt qu’en devant utiliser la répression contre la fraction contestataire. Mais c’est bien à cette tendance qu’on assiste depuis la mise en place de l’état d’urgence en France et la répression contre le mouvement contre la loi Travail, avec une multiplication des atteintes aux droits démocratiques, dont celui de manifester et l’augmentation des violences policières.

Les gouvernements font le lit des extrêmes droites aussi bien en s’attaquant à celles et ceux qui contestent l’ordre patronal de plus en plus injuste qu’ils ont mission de mettre en œuvre, qu’en infligeant aux migrants ou réfugiés des traitements indignes d’êtres humains, comme le gouvernement français le fait de celles et ceux de Calais ou des Roms. C’est une manière de les criminaliser, de les accuser d’être responsables des mauvais traitements qu’ils subissent, de les désigner  au reste de la population comme des indésirables, apportant ainsi de l’eau au moulin de la démagogie des forces réactionnaires, de l’extrême droite qui font des étrangers des boucs émissaires.  

 

Ouverture des frontières ! Liberté de circulation et d’installation !

Ni la construction  de barrières et de murs ni le renforcement des contrôles aux frontières n’empêcheront les millions de femmes et d’hommes qui n’ont plus la possibilité de vivre dans leur pays dévasté par la guerre ou la misère, chassés par les conséquences  du changement climatique de trouver d’autres routes par où pénétrer dans les pays les plus riches de la planète, dont les pays européens. Au risque de perdre leur vie et d’endurer de terribles souffrances au cours de parcours terrestres ou maritimes dangereux ou dans des camps de rétention ou bidonvilles aux conditions de vie épouvantables.

Les seules mesures efficaces pour mettre fin à ce désastre et y apporter une solution sont l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et d’installation. C’est aussi la seule politique capable de combattre l’extrême droite, la xénophobie et le racisme. Souvent, les gouvernements justifient leur politique répressive à l’égard de l’immigration par le poids de l’extrême droite dans l’opinion, mais ce sont eux aussi qui fabriquent l’opinion dans ce sens-là en calquant leur politique sur celle de l’extrême droite.

Qu’est-ce qui empêcherait les gouvernements d’ouvrir les frontières, d’accueillir dignement celles et ceux qui veulent échapper aux guerres ou à la misère ? De leur proposer un logement et un travail ? La même chose que ce qui les empêche de mettre fin à la misère, au chômage et au mal logement, la soif de profits de leurs commanditaires, gros actionnaires des multinationales et des sociétés de finance, les politiques qui consistent à consacrer de plus en plus d’argent public pour subventionner ces derniers au détriment des investissements qui seraient utiles à la population.

 

L’Europe de la BCE et de l’euro, l’Europe des capitalistes

L’Union européenne est incapable d’aller à contre-courant de cette logique parce que, contrairement à ce que voulaient faire croire les discours des « Pères fondateurs », elle n’est pas née d’une volonté de coopération entre les peuples mais d’une alliance économique entre des bourgeoisies reléguées au second rang par les Etats-Unis et qui voulaient résister à leur concurrence ainsi qu’à celle de l’Asie.

Les bourgeoisies européennes ont mis le monde à feu et à sang par deux fois au cours du 20e siècle à cause de leurs rivalités. Elles ne se sont « pacifiées » au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale que parce que dominées de façon incontestable par l’impérialisme états-unien. Celui-ci avait d’ailleurs tout intérêt, pour faciliter ses propres exportations, à ce que les marchandises puissent circuler d’un pays à l’autre de l’Europe sans les exorbitants droits de douane et taxes qui furent pratiquées jusqu’à la fin des années 1960.

L’intégration européenne s’est ensuite renforcée en tant qu’instrument des classes possédantes, de leurs fractions les plus puissantes et les plus riches, pour imposer les sacrifices de la concurrence économique qu’elles entretiennent avec leurs homologues des autres continents aux travailleurs et populations de leurs pays, dans le cadre de la mondialisation et de la mise en concurrence des travailleurs à l’échelle mondiale. 

Mais si les bourgeoisies des pays européens ont réussi à créer un marché unique, un espace intérieur de libre circulation, une monnaie unique, elles ont été incapables de se départir de leur Etat national qui garantit encore une grande part de leurs privilèges et qui leur sert également à créer l’illusion d’une communauté d’intérêts avec les travailleurs de leurs propres pays. Les différentes crises qu’a connues l’UE ont montré qu’il n’y a pas véritablement de politique européenne commune, tout au plus des compromis établis dans le cadre de rapports de forces imposés par les Etats des pays les plus  riches et les plus puissants, l’Allemagne et la France en premier lieu. C’est sur les pays les plus pauvres que les riches font peser la gestion des flux migratoires, les pays de la périphérie, Espagne, Italie, Grèce.

L’Europe de la BCE et de l’euro n’est pas autre chose que l’Europe des capitalistes. Les dirigeants de l’Union européenne n’ont jamais raisonné ni agi en fonction des intérêts des populations, pas plus la population européenne que la leur propre, jamais agi dans l’intérêt collectif. Ce qui dicte leur conduite est l’intérêt des classes possédantes, le maintien de leur pouvoir alors même que celles-ci s’attaquent au niveau de vie des populations pour accaparer plus de richesses. 

 

Pour une Europe des travailleurs et des peuples

Mais l’urgence de la situation, la faillite des Etats européens et de l’UE, les aspirations au progrès et à la démocratie peuvent renforcer la conscience de la nécessité d’une autre Europe, d’une Europe des peuples et des travailleurs.

Car deux tendances de fond s’opposent dans la société, celle de la défense des intérêts collectifs, de la solidarité et celle de la peur de l’autre, de l’étranger, qui sert la défense d’intérêts minoritaires et de privilèges. Sans la solidarité des populations, leur aide matérielle, le dévouement de milliers de bénévoles, les migrants ne pourraient pas survivre. Pas plus qu’ils ne le pourraient sans la solidarité réciproque qu’ils ont entre eux.

Mais pour que cette solidarité devienne une vraie force, il faudrait qu’elle soit comprise par les militant-e-s et les travailleurs/ses comme un complément indispensable de leur lutte pour leurs intérêts propres face au patronat et au gouvernement. Cette conscience est inséparable de la conscience du caractère parasitaire des classes possédantes et de la conviction qu’eux-mêmes sont capables de diriger la société. Migrant-e-s ou réfugié-e-s de la première, deuxième, troisième… ou dixième génération, nous sommes toutes et tous des prolétaires qui n’avons pas de patrie et ne connaissons qu’une frontière, la frontière de classe.

De toutes les crises qui ont ébranlé la construction européenne, celle causée par son incapacité à apporter une quelconque solution au drame des millions de femmes, d’hommes et d’enfants qui fuient la guerre et la misère est sans doute la plus grave.

A l’origine de toutes ces crises, il y a un vice de forme, une contradiction fondamentale entre la tendance à l’élargissement, au dépassement du cadre des frontières nationales et les intérêts propres de chaque bourgeoisie qui expliquent le maintien des Etats nationaux. A l’heure de la mondialisation et des multinationales, ce sont sans doute les apprentis-sorciers de la démagogie xénophobe et raciste qui sont à l’origine du mouvement de repli national mais, comme on peut le voir dans plusieurs pays, ce n’est pas l’apanage de la seule extrême droite.

L’ensemble des pays les plus riches de la planète, responsables qui plus est du retard économique et de la misère sévissant dans le reste du monde, avant que de l’être des guerres qui ensanglantent le Moyen-Orient et l’Afrique, ferment leurs portes aux migrants qui fuient les malheurs qu’ils ont engendrés.

L’Europe pourrait jouer un autre rôle si elle n’était pas l’Europe capitaliste, celle de la BCE, des multinationales et des sociétés de finance. C’est un des enjeux des luttes de classe à venir que de donner naissance à une autre Europe, une Europe sans frontières œuvrant à un monde sans frontières, une Europe de la paix et du progrès. C’est aussi à cette prise de conscience que conduit la crise actuelle.

 

Galia Trépère