« La France officielle veut garder à tout prix son emprise sur la Côte d’Ivoire »

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Entretien. Journaliste, Fanny Pigeaud a été correspondante pour des médias français dans plusieurs pays africains. Elle est l’auteure de France, Côte d’Ivoire, une histoire tronquée1. à l’occasion du procès devant la Cour pénale internationale (CPI) de l’ancien président de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo, nous lui avons demandé son point de vue. Elle revient sur la crise ivoirienne de 2010, les mécanismes qui ont mené la Côte d’Ivoire vers la guerre et le rôle de l’État français qui considère toujours
la Côte d’Ivoire, son ancienne colonie, comme sa propriété.

Peux-tu revenir sur les raisons du procès de Laurent Gbagbo ouvert le 28 janvier devant la CPI ?

Gbagbo, 70 ans, a été inculpé de « crimes contre l’humanité » par la CPI, après un processus chaotique : il a fallu trois ans au procureur pour convaincre deux des trois juges impliqués de l’inculper – le troisième a estimé que les éléments apportés par le procureur n’étaient pas probants. Gbagbo, à qui les Ivoiriens doivent le retour au multipartisme dans leur pays, est accusé d’avoir mis au point un plan pour rester au pouvoir à l’issue de l’élection présidentielle de 2010 qui l’a opposé à Alassane Ouattara, et pour cela d’avoir fait tuer des civils. En réalité, le récit du procureur, politiquement orienté, ne correspond pas aux faits. Le but évident de cette procédure CPI – financée en partie par la France – est de tenir Gbagbo loin du pouvoir et de la Côte d’Ivoire. Le procureur va donc peiner à prouver ce qu’il avance. On le voit déjà : les premiers témoins de l’accusation entendus par la CPI étaient imprécis, se contredisant... et se révélant même parfois défavorables pour le camp Ouattara. Les faits retenus contre Gbagbo, en prison depuis bientôt cinq ans, auraient fait 167 morts. Pendant ce temps, aucun élément des troupes de Ouattara, qui ont massacré des centaines, voire des milliers de civils en 2011, n’est poursuivi. La justice dite « internationale » a un sérieux problème d’indépendance.

Gbagbo se pose en victime de la Françafrique. Qu’en est-il et qui est-il réellement ?

Dès son arrivée au pouvoir, en octobre 2000, Gbagbo, de gauche et très populaire, a gêné la France, alors sous le régime de la cohabitation. Le président Jacques Chirac lui préférait le successeur du président Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié. Une autre partie de la droite politique française et du monde des affaires appuyait plutôt le libéral Ouattara. Gbagbo avait le soutien du gouvernement de Lionel Jospin, mais cela n’a pas duré. Dès janvier 2001, il y a eu une tentative de coup d’État contre lui, menée par des ex-soldats ivoiriens proches de Ouattara venus du Burkina Faso. En septembre 2002, les mêmes ex-militaires se sont emparés de 60 % du territoire. Certains affirment que les autorités françaises ont été surprises par cette attaque contre la Côte d’Ivoire, ce qui est invraisemblable : le parrain de cette rébellion pro-Ouattara dite des « Forces nouvelles », le président burkinabè Blaise Compaoré, pilier de la Françafrique, n’a pu agir sans l’aval de Paris. Les médias français ont véhiculé une image d’un Gbagbo détestable, « dictateur », « roublard ». Mais des hommes politiques ivoiriens, anciens ambassadeurs, militaires, français et européens, qui l’ont bien connu en dressent un tout autre portrait. Quand on se penche sur les événements depuis 2000, on voit que Gbagbo, accusé de « rouler dans la farine » ses adversaires, leur a fait en réalité un nombre incroyable de concessions. Les rebelles, eux, n’ont pas tenu leurs engagements : ils n’ont jamais désarmé. Je crois que la vérité sur les diverses opérations scandaleuses montées contre Gbagbo va peu à peu émerger, comme le montre l’affaire du « bombardement de Bouaké » : Paris a accusé Gbagbo d’avoir fait tirer en 2004 sur une base de l’armée française. Aujourd’hui, tout indique qu’il s’agissait d’une manipulation française visant à écarter Gbagbo du pouvoir qui a mal tourné. Une juge française vient ainsi de demander le renvoi devant la Cour de justice de la République des ministres de l’époque, Dominique de Villepin (Premier ministre), Michèle Alliot-Marie (Défense), Michel Barnier (Affaires étrangères)...

Que s’est-il vraiment passé en 2010 à l’issue de l’élection présidentielle ?

Les événements de 2010 sont la suite de la crise ouverte en 2002 par la rébellion. L’histoire officielle dit que Ouattara (autorisé à se porter candidat de manière exceptionnelle car il ne remplissait pas les dispositions constitutionnelles) a gagné l’élection. En réalité, les chiffres ont été truqués dès le premier tour en sa faveur par la Commission électorale dominée par son camp. Dans la zone sous contrôle rebelle, les fraudes ont été nombreuses : c’est ce qui a motivé le Conseil constitutionnel à annuler le scrutin dans plusieurs départements et à déclarer Gbagbo vainqueur. Ouattara et ses soutiens français ont refusé la proposition de Gbagbo de recompter les voix pour régler le contentieux électoral, et ont choisi de passer en force – se sachant minoritaire sur l’échiquier politique, le camp Ouattara préparait d’ailleurs la guerre avant même la présidentielle. La France de Nicolas Sarkozy, ami de Ouattara, a fait adopter à l’ONU une résolution autorisant les Casques bleus et l’armée française à intervenir militairement. La France a outrepassé ce mandat, fait la guerre contre l’armée ivoirienne et fait arrêter Gbagbo le 11 avril 2011.

Pourquoi la Côte d’Ivoire s’est-elle retrouvée engluée dans « l’ivoirité » ?

« L’ivoirité » est un concept, censé définir qui est Ivoirien et qui ne l’est pas, utilisé au début des années 1990 par l’entourage de Bédié pour écarter un rival de la course à la présidentielle : Ouattara, qui a des origines burkinabè. « L’ivoirité » a inspiré une réforme de la Constitution (votée par le parti de Ouattara), qui a imposé que les deux parents de tout candidat à la présidentielle soient ivoiriens, ce qui disqualifiait Ouattara. La mise en avant de « l’ivoirité » a aussi permis de masquer la vraie raison de la crise ivoirienne : une bataille féroce pour le contrôle des ressources du pays.

Peut-on dire que la Côte d’Ivoire est le meilleure élève de la Françafrique ?

La France officielle veut garder à tout prix son emprise sur la Côte d’Ivoire. Elle a lutté pour écarter Gbagbo, pas assez docile à ses yeux. Gbagbo « tient tête » à Chirac et « n’écoute pas ses conseils », a par exemple dit un diplomate français... Bien que Gbagbo ait fait, après 2002, de nombreux cadeaux aux entreprises françaises et à ses adversaires en général, il n’a pas réussi à inverser la tendance. Il faut dire qu’il s’est aussi prononcé pour la fermeture de la base militaire française en Côte d’Ivoire et la révision de certains marchés donnés à des entreprises de l’Hexagone. Aujourd’hui, les grands groupes français sont plus que jamais présents en Côte d’Ivoire, la base de l’armée française a été renforcée. Des personnalités ivoiriennes disent que Ouattara a été « élu par la France »...

Propos recueillis par Yvan Lemaitre

  • 1. Éditions Vents d’ailleurs, 2015, 24 euros