Inde : la mise à l’œuvre du programme nationaliste hindou

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Depuis le début de son deuxième mandat en mai dernier, Narenda Modi, le chef du gouvernement fédéral indien, a accéléré l’agenda politique du parti nationaliste hindou avec la mise en place de mesures discriminatoires en modification de la Constitution Indienne.

Révocation de l’autonomie de l’État du Cachemire accordée après l’indépendance, construction de camps de rétention en Assam pour les personnes ne pouvant prouver leur citoyenneté indienne, décision de la Cour Suprême d’autoriser la construction d’un temple hindou sur un site religieux musulman, vote de la loi sur la nationalité accordée sur une base religieuse… Toutes ces réformes appartiennent au programme de l’idéologie Hindutva qui prétend « purifier la nation hindoue » en visant en premier lieu les musulmans.

Mais Modi, le chef du gouvernement fédéral indien, n’a pas à s’inquiéter pour le prochain sommet Union européenne-Inde prévu en mars prochain : les parlementaires européens ont renoncé à voter une condamnation de l’amendement sur la citoyenneté indienne sur des critères religieux. Lors de la visite de Trump en février, le milliardaire et président des États-Unis a vanté la démocratie indienne tolérante et laïque. Un mur cachait le bidonville visible sur sa route, il pouvait regarder ailleurs. Priorité aux affaires !

 

L’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous.

Narendra Modi incarne un national populisme d’une longue tradition d’extrême-droite qui a des racines dans les années 1920 et qui a attendu d’accéder au pouvoir par les urnes. À cette époque, l’Association des Volontaires Nationaux (RSS, Rashtriya Swayamsevak Sangh) se donnait comme but de donner une formation militaire, une conscience nationaliste et un sentiment de solidarité hindouiste pour surmonter les divisions de castes en réaction aux musulmans organisés eux en tant que force politique, aux chrétiens et aux partisans du Congrès de Gandhi. Elle s’organise sur le modèle des faisceaux mussoliniens. Elle compte aujourd’hui 3 millions de membres avec des branches dans toute la société dont un syndicat étudiant (ABVP), un parti politique (BJP) qui se veut présentable et des milices qui mènent des actions souvent violentes au nom de la protection de la vache sacrée.

Le BJP ou Bharatiya Janata Party, le parti du peuple indien s’est constitué dans les années 1980 et s’est présenté à de multiples élections. Mais c’est le bilan économique de l’État régional du Gujarat, basé sur l’attraction des gros investisseurs à coup de baisses des charges et de son Premier Ministre Modi pendant quinze ans qui lui a fait gagner les élections nationales de 2014.

En 2014, la coalition nationale menée par le BJP avec le soutien de partis régionaux remporte les élections nationales parlementaires. La Lok Sabha, chambre basse du Parlement désigne Modi comme premier ministre. Son programme pour « l’Inde qui brille » met en avant le développement économique et l’emploi des jeunes, enjeu important pour un pays de plus d’un milliard d’habitants. 

Sur le terrain, très vite, la situation se dégrade. Les militants se sentent pousser des ailes. Entre 2015 et 2018, des actions de « vigilantisme » au nom de la protection de la vache sacrée se sont accélérées. Ces attaques, contre des musulmans accusés de transporter ou de vendre de la viande de bœuf, ont fait une cinquantaine de morts. D’autres campagnes sont lancées contre le « love jihad », colportant l’idée que les hommes musulmans séduiraient les femmes hindoues pour les convertir.

Des élections parlementaires régionales se tiennent sans que le BJP ne gagne, ni ne gouverne ces États : le Madhya Pradesh et le Chhattisgarh, le Rajasthan en 2018, le Jharkhand en 2019. Au Maharastra, c’est son allié, le Shiv Sena, un parti hindouiste régional qui le lâche.

Pourtant en mai 2019, et contre toute attente, alors que son bilan économique n’est pas bon (les promesses de millions de création d’emplois, la détresse du monde paysan, la lutte contre l’inflation, la croissance en baisse), le BJP obtient la majorité de la Chambre basse du Parlement. Il n’a pas besoin des autres partis, de sa coalition, l’Alliance démocratique nationale (NDA), pour gouverner. 

 

Les sept premiers mois du second mandat de Modi

La suppression du statut particulier du Cachemire et la construction d’un temple à Ayodhya ont toujours fait partie des programmes électoraux du Bharatiya Janata Party comme affirmation de l’idéologie du mouvement nationaliste hindou. La Cour Suprême vient d’entériner la deuxième mesure. Cette fois-ci, ils sont mis en œuvre en désignant les plus de 170 millions de musulmans indiens, soit 15 % de sa population, comme cible. 

Le gouvernement a amendé l’article 370 de la Constitution et mis fin au statut spécial du Cachemire, en le plaçant sous la tutelle du gouvernement central. Le territoire a été mis sous couvre-feu militaire, les hommes politiques cachemiri ont été arrêtés et emprisonnés, comme tous ceux et celles qui pouvaient protester, le blocus des nouvelles et d’internet a été total pendant 165 jours pour éviter toute rébellion. 

En Assam, peuplé de 32 millions d’habitants et frontalier du Bangladesh, le gouvernement ne reconnaît la nationalité indienne qu’aux personnes dont les parents y résidaient avant le 24 mars 1971, soit la date officielle de l’indépendance du Bangladesh. Des tribunaux ont été spécialement créés. Les plus pauvres sont fragilisés et leurs économies disparaissent dans cette quête de preuves de leur nationalité. Sont considérés comme immigrés illégaux des résidents qui ne peuvent la prouver avec un certificat scolaire, un titre de propriété, etc. Sur près de 1,9 million de personnes omises de la liste du registre national des citoyens (NRC - National Register of Citizens) de cet État, publiée en juillet 2018, environ 1,2 million étaient hindoues. Amit Shah, nouveau Ministre de l’intérieur et anciennement président du BJP, a qualifié les immigrés illégaux d’« infiltrés » et de « termites ». Pendant la campagne électorale, il avait promis qu’un gouvernement nationaliste « cueillera les infiltrés les uns après les autres et les jettera dans le golfe du Bengale ».

Avec le vote à la mi-décembre sur l’amendement à la loi sur la nationalité (CAA - Citizenship Amendment Act), la naturalisation de citoyens de pays étrangers est « facilitée », mais exclut les réfugiés musulmans du processus de régularisation. La nationalité est accordée sur des critères religieux. Seuls les hindous, sikhs, jaïns, bouddhistes, chrétiens, parsis, originaires d’Afghanistan, du Pakistan et du Bangladesh persécutés dans leur pays pour leur religion et arrivés en Inde avant 2015 peuvent demander leur régularisation. Les Amadis au Pakistan, les Tamouls ayant fui le génocide au Sri Lanka, les Rohingyas de Birmanie, etc. en sont exclus.

La citoyenneté basée sur des critères religieux s’attaque à des principes fondamentaux de la Constitution « séculariste », Le CAA rompt avec les principes de laïcité et d’égalité, encourageant formellement une attitude bienveillance de l’État à l’égard de toutes les communautés religieuses. Cette attaque vise tout d’abord les musulmans mais également les pauvres, comme l’exemple de l’Assam l’a montré. C’est ce qui a déclenché une réaction importante tout d’abord parmi les musulmans et ensuite parmi d’autres couches de la société, notamment des castes inférieures hindoues.

 

Une contestation massive

Depuis décembre dernier, la dernière mesure a généré des mobilisations massives en Inde de la part de citoyens indiens, de confession musulmane ou non. Le mouvement de protestation vise à contester l’utilisation de la religion comme critère d’accès à la citoyenneté. Depuis la partition de l’Empire Britannique, les musulmans sont sous-représentés dans la police, l’administration, l’armée et dans le champ politique. Les commentateurs parlent de mobilisation jamais vue depuis 1975 en intensité et en durée.

Des campus universitaires, déjà en lutte contre l’augmentation des loyers, ont démarré la contestation contre le CAA. Après le 19 décembre 2019, après l’attaque d’une université musulmane de Dehli par la police, des femmes d’un quartier proche se sont mobilisées car elles connaissaient un voisin, un fils victime de cette répression. En signe de protestation elles ont bloqué une route et installé un campement tout en se relayant jour et nuit, dans le froid, refusant de bouger sauf à obtenir justice. Le quartier de Shaheen Bagh est devenu un centre de la contestation grâce à la mobilisation de ces femmes musulmanes de tous âges et de toutes conditions qui l’occupent. Il a essaimé dans d’autres quartiers de Dehli et dans d’autres villes d’autres États. À Calcutta au Bengale, à Bombay, dans l’État de l’Uttah Pradesh, des manifestations importantes se sont déroulées. Le 24 décembre des manifestations monstres ont mobilisé 12 à 13 millions dans tout le pays contre le gouvernement. Le 8 janvier, une grève nationale a mobilisé 200 millions de personnes contre le chômage et la précarisation de l’emploi, mais également contre cette loi du CAA. Le 26 janvier, une manifestation monstre a eu lieu à Shaheen Bagh à New Dehli. Des associations de Dalits (“Intouchables”) ont rejoint le mouvement. Des manifestants dénoncent les centres de détention en construction en Assam, se revendiquent de Ambedkar, militant contre les discriminations entre castes et rédacteur de la Constitution indienne.

Des États ne veulent pas de cette loi, jugée discriminatoire contre les musulmans. Les États du Bengale-Occidental, Punjab, Kerala, le Bihar ont annoncé qu’ils ne l’appliqueront pas. Certains parlementaires de partis alliés du BJP l’ont pourtant voté. Or, normalement, un État régional doit appliquer une loi votée par le Parlement national. 

 

L’État encourage la violence contre ses opposants

« Être antinational », « heurter les sentiments de la nation », faire acte de « sédition » sont lancées à la figure de toutes celles et ceux qui osent critiquer Modi et son gouvernement. Les ténors du BJP venus participer à la campagne électorale à Dehli en janvier ne s’en sont pas privés. Le ministre en chef BJP de l’Uttar Pradesh s’est exprimé violemment contre les protestataires du CAA en disant qu’ils « devraient être tués comme des chiens »

À Delhi, ce sont deux facultés qui ont été attaquées : l’une, Jamia Millia Islamia, musulmane, a été mise à sac par la police, l’autre, Jawaharlal Nehru, centre séculariste et militant, par des nervis sous l’œil indifférent de la police. Des individus masqués, membres sans doute du syndicat étudiant ABVP proche du RSS, ont attaqué les étudiants, professeurs et militants de l’université JNU de Dehli. Les rescapés et victimes parlent des violences non seulement pour terroriser, mais pour causer des blessures mortelles. 

Dans l’État d’Uttar Pradesh, c’est le chef du gouvernement régional qui incite à la haine et au lynchage depuis son arrivée au pouvoir dans cet État en 2017. Les affrontements ont fait vingt-cinq morts. Les manifestations contre la nouvelle loi sur la citoyenneté ont été durement réprimées par la police qui a attaqué et saccagé des maisons et qui a été félicitée.

Dans des quartiers populaires du nord-est de la capitale New Delhi, pendant trois jours fin février, des partisans et opposants de la loi sur la citoyenneté se sont affrontés. Ces attaques se sont déroulées après qu’un dirigeant du BJP ait annoncé qu’il fallait que les rues soient « nettoyées » des manifestants anti-CAA et qu’un sit-in de protestation ait été ciblé par les nationalistes hindous. Des bandes d’hommes brandissant des bâtons, jetant des pierres ou des bombes à essence, criant des slogans à la gloire du dieu Ram ou « L’Hindoustan aux hindous », ont attaqué des boutiques commerçantes musulmanes, les tentes des protestataires du sit-in et ont roué de coups des musulmans. À ce jour, ces émeutes très violentes ont fait 34 morts et 330 blessés dont certains par balles. La police aurait été prise de court ou n’aurait pas anticipé les forces nécessaires ou aurait laissé faire et même été complice.

L’Inde est coutume des violences intercommunautaires meurtrières, comme dans l’État du Gujarat en 2002 ou à Dehli en 1984. Là, le gouvernement peut reprendre la main sur les manifestants protestataires à l’aide du couvre-feu. Après avoir allumé la mèche, lâché ses chiens et regardé le feu brûler, il utilise l’armée au prétexte de rétablir l’ordre.

 

wEt maintenant ?

Le gouvernement BJP va-t-il continuer dans la surenchère et la répression ? Va-t-il continuer à utiliser les forces militantes du RSS contre les protestataires ? 

Le CAA fait partie du programme du BJP. Modi a le soutien des conservateurs hindous, des castes supérieures qui sont au pouvoir malgré la discrimination positive envers les castes inférieures. La politique des nationalistes hindous a toujours été de dresser les castes inférieures hindoues contre les musulmans. Il le fait également en invoquant la menace sécuritaire et l’ennemi extérieur contre le Pakistan musulman. 

Va-t-il réussir alors que la situation économique est dégradée ? L’inflation a atteint 4,6 % fin 2019. La publication du taux de chômage avait été retardée après les élections. La baisse du développement économique a déjà généré des problèmes sociaux, notamment parmi sa population jeune. 

Dans cette politique, Modi a-t-il le soutien des milieux d’affaires ? Certes, l’agitation et les manifestations sont mauvaises pour le business. Les capitalistes indiens veulent la croissance alors que les prévisions sont à la baisse. Les tentatives de redynamiser l’économie se font par les investissements dans les infrastructures, la baisse des impôts sur les sociétés, les assouplissements pour les investissements étrangers, l’assouplissement du Droit du travail dans l’économie formelle, les privatisations pour stopper le déficit public comme la société d’assurance Life Insurance Corporation of India (LIC) ou la compagnie aérienne Air India.

La menace est réelle. Si tous les indiens devaient prouver leur nationalité, tous les pauvres ne le pourraient pas. Ce qui fait que des manifestants de castes inférieures s’indignent et protègent les minorités religieuses, pas seulement parce qu’ils croient aux valeurs non discriminatoires de la Constitution, mais parce que les menaces peuvent s’étendre au-delà des seuls musulmans.

Depuis deux mois, des centaines de milliers d’Indiens ont manifesté quotidiennement dans tout le pays contre le projet de réforme de la loi sur la nationalité, mais aussi contre la dégradation de leurs conditions de vie. L’union des classes populaires au-delà des barrières de castes et de religions,c’est l’enjeu des manifestations aujourd’hui et c’est ce que le gouvernement craint.

 

Pour aller plus loin : 

• Les rapports de Harsh Mander, militant des droits de l’Homme.

• « L’Inde de Modi. National-populisme et démocratie ethnique », de Christophe Jaffrelot, Fayard, 2019, 352 p., 25 €.

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