Impeachment de Bolsonaro : une nécessité pour le Brésil

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Thais Bueno

Thais Bueno est géographe, militante du PSOL et membre du Groupe de Travail International du MES. Ce texte a été écrit à partir des « Notes Brèves sur la conjoncture », du secrétariat national du Mouvement de la Gauche Socialiste (MES), courant interne du PSOL.

Le Brésil entre dans une nouvelle phase de contagion du coronavirus, avec une explosion du nombre de nouveaux cas, de décès et du phénomène de sous-déclaration de la maladie. La complète impréparation au niveau de la gestion militaire du ministère de la Santé exige une lutte politique de grande envergure pour défendre les mesures sanitaires indispensables. La principale cause de cette aggravation de l’ensemble des problèmes sanitaires, économiques et politiques du Brésil a un nom, et occupe actuellement le poste de Président de la république. Il s’agit de Jair Messias Bolsonaro. 

Son gouvernement n’a jamais été aussi instable et, heureusement, diverses manifestations et protestations ont contribué à cette instabilité dans le but de virer le président pour mettre à bas sa politique et sauver le pays. La vague de manifestations internationales qui a commencé aux États-Unis passe par le Brésil, avec des manifestations qui unissent antiracisme et antifascisme, incarnées dans les mots d’ordre « Dehors Bolsonaro ! » et « Les vies noires comptent ! »

La révolte antifasciste est internationale

Les manifestations contre l’assassinat de George Floyd ont déclenché un grand mouvement antiraciste international, faisant descendre dans la rue de nombreux secteurs sociaux aux États-Unis et se diffusant dans le monde comme le premier grand mouvement international dans le contexte de pandémie du nouveau coronavirus. Ce mouvement représente un saut qualitatif et quantitatif, en se connectant aux luttes surgies avant le confinement social (comme les mouvements de 2019 ayant eu lieu en Équateur, Chili ou Hong Kong) et qui se sont maintenues latentes durant la crise mondiale, revenant sur le devant de la scène dans le contexte d’urgence économique et sociale.

La révolte antiraciste internationale acquiert toujours davantage un caractère antisystème, démontrant la relation indissociable entre le racisme et l’exploitation économique. L’unité entre la lutte du mouvement noir, des différentes communautés immigrées, et des travailleurs et jeunes des secteurs non-racisés est une des caractéristiques de ce nouveau mouvement et l’antiracisme, dans différentes parties du monde, a ravivé de manière combinée les différentes revendications antérieures à la période pandémique. Dans le cas du Brésil, cette révolte a rejoint les mouvements contre Bolsonaro, ainsi que les mouvements féministes. 

Une des similitudes entre le Brésil et les États-Unis est le danger des courants d’extrême droite, représentés par Donald Trump et Jair Bolsonaro. Dans le même temps, les deux pays ont été secoués par des mobilisations qui mettent en évidence la nécessité, pour toutes celles et tous ceux qui défendent la démocratie, de s’unir pour agir et affronter l’extrême droite et les dangers qu’elle représente. De plus, au Brésil, il est essentiel de construire une alternative politique indépendante de Bolsonaro, qui propose un programme d’urgence pour répondre aux intérêts de la majorité de la population brésilienne. 

La nature de la crise du gouvernement Bolsonaro

Sous le gouvernement Bolsonaro, le Brésil est devenu le nouvel épicentre de la pandémie de coronavirus. Nous atteignons la barre symbolique du million de cas, avec plus de 40 000 morts : le deuxième pays, en chiffres absolu, au classement mondial des victimes du Covid-19 (sans compter l’énorme quantité de morts et de cas non déclarés). Pourtant, c’est en Bolsonaro que les grands patrons ont trouvé un porte-parole de la politique de réouverture des commerces à n’importe quel prix, même si cela impliquait de sacrifier des dizaines de milliers de vies. À cause de la politique fédérale de « flexibilisation » du confinement, le Brésil s’apprêtait à devenir, au cours du mois de juillet, le premier pays au monde en nombre de morts dus à la maladie, dépassant les États-Unis.

D’un autre côté, le gouvernement Bolsonaro n’a jamais été aussi instable et fragile qu’actuellement. Semaine après semaine, des franges, groupes, intellectuels et personnalités publiques qui l’ont soutenu durant la campagne présidentielle de 2018 abandonnent le navire et, parfois, entrent dans l’opposition au gouvernement. C'est une évidence si l’on prend l’exemple du Parti social libéral (PSL), au nom duquel Bolsonaro a été élu, et qui, maintenant, agrège un groupe d’opposants au président. Bolsonaro a quitté le PSL avec l’intention de fonder une nouvelle organisation avec un profil plus à droite que son ancien parti. Il a échoué dans la tentative de créer ce parti, qui devait s’appeler Alliance pour le Brésil.

Il y a des divisions au sein des différents secteurs de la droite brésilienne, comme celle existant entre, d’une part, les secteurs les plus idéologiques et les plus extrémistes et, d’autre part, les militaires pragmatiques, qui ont des postes au gouvernement. Grosso modo, les premiers dénoncent les seconds, ainsi que les récentes manœuvres de Bolsonaro qui a tenté de négocier des accords et des postes avec des parlementaires du Centrão (extrême centre) – majoritaire au congrès fédéral. La contradiction qui caractérise ces manœuvres du président se situe dans l’opposition entre le discours contre les vieilles méthodes politiciennes à l’œuvre dans le pays, qui impliquaient des négociations et des accords entre le gouvernement et les parlementaires – méthode que Bolsonaro a combattues durant sa campagne, et le fait qu’il utilise désormais largement ces méthodes pour tenter de stabiliser son gouvernement.

Le départ de Sergio Moro (le juge qui avait joué un rôle majeur dans les accusations contre Lula) du ministère de la Justice est un autre élément important qui a intensifié la crise chez ceux d’en haut. En un sens, la nomination de Sergio Moro comme ministre de la Justice avait été une tentative de résoudre les contradictions entre le discours anti-corruption et les pratiques concrètes de la famille Bolsonaro. Contradictions qui, évidemment, ne pouvaient trouver de réelle solution. L’effondrement du positionnement bolsonariste anti-corruption a isolé encore un peu plus le gouvernement, et a même conduit à la rupture de mouvements de jeunesse de droite, qui avaient construit sa campagne et qui, dorénavant, organisent des campagnes de boycott d’entreprises de propriétaires bolsonaristes.

La conduite du gouvernement, dont les règles semblent être plus semblables à celles des milices de Rio de Janeiro qu’à celles de « compliance » du Département d’État US, a débouché sur l’impossibilité d’un mandat présidentiel stabilisé. La défaite du gouvernement dans sa tentative d’intervenir politiquement dans les universités publiques démontre que le mouvement de la jeunesse pour l’éducation est toujours vivant, et qu’il est en mesure de mettre le gouvernement sur la défensive, comme nous avions déjà pu le voir au moment des évènements de 2019, restés sous le nom de « Tsunami de l’éducation ».

Dans ce contexte, Bolsonaro a augmenté la présence des militaires au sein du gouvernement, comme au ministère de la Santé, concrétisant les menaces de rupture institutionnelle agitées par Eduardo Bolsonaro, fils du président et député, et par le président lui-même. Concernant le ministère de la Santé, après le départ de deux ministres en moins d’un an et demi de gestion Bolsonaro, c’est un militaire qui a été nommé à ce poste, le général Eduardo Pazuello. Mais Pazuello est rapidement devenu l’objet de moqueries après sa première conférence de presse la presse, où il a fait preuve d'une grande ignorance en comparant le climat de la région Nordeste (une des plus chaudes du pays) au climat des pays de l’hémisphère Nord (plus froids).

La fragmentation de la droite bolsonariste peut aussi s’observer dans les États brésiliens, dans lesquels des gouverneurs, élus grâce au phénomène Bolsonaro, ont récemment rompu avec lui pour entrer dans l’opposition. Les principaux exemples se trouvent à São Paulo, avec le gouverneur João Doria, et à Rio de Janeiro, avec le gouverneur Wilson Witzel.

La rupture de ces personnalités avec Bolsonaro a entraîné une radicalisation vers la droite des discours de ceux qui forment encore la base du soutien à Bolsonaro et, dans le même temps, des enquêtes sur des fake news ont été conduites contre ces soutiens. Par exemple, Sara Winter, une des leaders de l’extrême droite, a été arrêtée pour avoir été impliquée dans des opérations de diffusion de fake news sur les réseaux sociaux.

La compréhension de l’ensemble de ces processus n’est pas achevée, mais on peut identifier un facteur déterminant quant à leur origine : l’absence de politiques publiques pour résoudre l’immense crise sociale, économique et sanitaire au Brésil, résultant d’une politique mortifère contre les Brésiliens et aggravée par la situation causée par le Covid-19. La pandémie en est arrivée à une phase si aigüe qu’elle a fait faire machine arrière au président par rapport à son propre discours négationniste et anti-science, au point qu'il a eu parfois besoin d’utiliser des masques de protection, lors d’événements publics, pour se protéger du coronavirus.

La reprise des actions de rue 

La conjuration du risque d’une escalade autoritaire du gouvernement Bolsonaro au Brésil est liée à la mobilisation antiraciste internationale née de l’assassinat de George Floyd. Elle a amené à la reprise des actions de rue contre le gouvernement, cette même rue qui avait été jusqu’alors occupée seulement par les bolsonaristes. Ce pas en avant a déjà permis d’obtenir l’appui de l’opinion publique et de réduire l’impact des fréquentes manifestations d’extrême droite. Le soutien d'une partie importante de la presse à l'agenda démocratique a donné davantage de vigueur à cet ample mouvement d’opposition, qui, selon les enquêtes d’opinion, grandit chaque jour.

Malgré les doutes d'une partie de la gauche (aller manifester dans la rue ou pratiquer l’isolement social par peur du Covid ?), le principal axe qui ressort de la mobilisation est que virer Bolsonaro du pouvoir est la principale mesure de santé publique que nous devons obtenir actuellement au Brésil. Dans ce sens, l’intervention des mouvements sociaux et du PSOL ont été exemplaires. La présence de ses militants a été massive dans les actions anti-Bolsonaro, tout comme celle de ses parlementaires, comme Sâmia Bomfim, David Miranda, Glauber Braga et Fernanda Melchionna, cette dernière comme présidente du groupe parlementaire PSOL au congrès fédéral.

Le Brésil connaît un processus de lutte de la communauté noire, contre les violences policières et le racisme structurel, avec les cas emblématiques de morts d’enfants, comme João Pedro, Gustavo, Agatha ou le petit Miguel. Il faut, dans la même perspective, se souvenir que, dans divers États comme le Pará et Ceará, il y a eu une forte répression policière contre les manifestations anti-Bolsonaro, qui doit nous alerter quant au risque de devoir faire face à des actions politiques des forces policières en défense de Bolsonaro. Cette tension augmente de plus en plus, accroissant les risques d’actions autoritaires de la part des forces de « sécurité », mais aussi l’indignation d’une large majorité de la population contre les actions de ce type. Le risque d’une issue autoritaire ne peut être minoré, mais la ligne de crête est ténue et l’on ne peut exclure une démoralisation des officiers.

Les actions à São Paulo, Rio de Janeiro, Brasilia et Porto Alegre, parmi toutes celles qui ont eu cours dans le pays, sont l'expression du passage dans la rue de l’opposition à Bolsonaro, avec la participation du mouvement noir, qui pose l’antiracisme et l’antifascisme comme des problèmes intrinsèquement liés. L’entrée en scène de différents secteurs sociaux dans l’opposition au gouvernement provoque une radicalisation vers la droite de Bolsonaro. Mais celle-ci a lieu dans un rapport de forces beaucoup plus dégradé, en sa défaveur, qu’au début de son mandat.

Le futur est incertain, mais il sera sans aucun doute complexe et difficile. La crise sanitaire tend à s’approfondir encore plus, avec des plans de levée des quarantaines différenciées selon les États, et les difficultés pour le réseau de santé publique d’apporter les soins nécessaires aux malades en pleine crise du coronavirus. La tension entre les gouverneurs des différents États et l’administration fédérale s’approfondit, laissant peu de possibilité de retour aux relations de coopération qui ont précédé. Dans le même temps, la responsabilité de l’aggravation de la crise de la santé publique tend à se porter sur Bolsonaro et sa politique négationniste et anti-scientifique. Ce qui peut entrainer un renforcement de secteurs de la droite plus traditionnelle, différente de la droite bolsonariste, avec la possibilité que cette vieille droite se rapproche, malgré elle, des positions démocratiques, même si elle ne pourra pas les soutenir jusqu'au bout. Ainsi, alors que cette droite traditionnelle prétend défendre les récentes manifestations pro-démocratie, les États gouvernés par ce pôle ne défendront pas un développement des services publics, ni des changements dans le fonctionnement de la police, comme cela peut se passer à São Paulo ou Rio de Janeiro.

La crise sanitaire exige de la gauche qu’elle précise son programme et sa stratégie. Avoir repris la rue aux fascistes est une victoire, un gain qui doit être préservé, en maintenant le dialogue avec la population, dans l'objectif de la construction d'une majorité sociale renforcée pour mettre en déroute Bolsonaro. Pour la prochaine période, il est important de continuer à présenter des mesures concrètes de santé pour affronter la pandémie, ce qui passe par plus d’investissements dans le Système unique de santé (SUS), des conditions de travail sûres pour les personnels soignants, la mise en œuvre d’une politique de tests massifs dans la population, etc. Il est également fondamental de lutter pour prolonger l’allocation d’urgence de 600 reals (environ 100 euros) jusqu’à la fin de l’année, et pour que les gouvernements prennent des mesures pour lutter contre les nombreux cas de violence domestique durant la période du confinement. Ces demandes doivent être au cœur de nos revendications : ce sont les principaux éléments qui permettent de construire une polarisation entre, d'une part, la lutte pour la défense de nos vies, et d'autre part, la lutte pour la défense d'une économie mortifère, menée par Jair Bolsonaro et son ministre de l’Économie, Paulo Guedes.

Au Brésil, la demande d’impeachment de Bolsonaro est ce qui unifie l’opposition car le président est actuellement le plus grand obstacle dans la lutte pour une vie digne. Dans cet objectif, une déclaration internationale a été publiée, en défense de l'éviction de Bolsonaro de la présidence du Brésil. Sur le sol brésilien, elle compte déjà plus de 1,2 million de signatures. Nous avons besoin de toutes les forces, à l'intérieur et à l'extérieur du Brésil, pour dégager Bolsonaro du pouvoir et sauver le pays. Dehors Bolsonaro ! Les vies noires comptent !

 

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