Guyane : Retour sur une mobilisation victorieuse

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Publié par Inprecor, par Vincent Touchaleaume et Adrien Guilleau1

21 avril 2017 – une date qui restera dans l’histoire de la Guyane : après cinq semaines de luttes l’État colonial a dû céder et signer la promesse de plus de trois milliards d’euros pour le pays. Même si le gouvernement Macron choisissait d’ignorer l’accord signé par son prédécesseur, le peuple de Guyane a la légitimité pour reprendre la lutte. Ce n’est pas rien !

 

1. Chronologie d’un mouvement victorieux

 

Prémices :

• Juillet 2016 : meurtre d’un notable à Montjoly suivi d’une manifestation contre la délinquance. Des collectifs citoyens se fédèrent.

• 11 février 2017 : meurtre d’Hervé Tambour, jeune Guyanais, au lavomatic de son quartier. Les 500 Frères apparaissent et organisent la première marche vers la préfecture le 22 février.

• 15 mars : blocage de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) et du Port par les transporteurs, le MEDEF et la CGPME en demandant le respect du Pacte d’avenir.

• 17 mars : intervention des 500 Frères dans la conférence de Carthagène en présence de représentants de 25 pays dont la ministre Ségolène Royal. Revendication d’extradition des emprisonnés étrangers avec blocage des consulats d’Haïti, du Brésil et du Suriname. 

• 20 mars : blocage du Centre spatial guyanais (CSG) à Kourou par les salariées d’EDF, ENDEL et du CMCK.

• 21 mars : première tentative de marcher sur le CSG, les manifestants et quelques élus sont gazés. Le vol de la fusée Ariane est annulé. 

Montée en puissance :

• 23 mars : blocage de tous les axes routiers et de la préfecture. Naissance du Kolektif Pou Lagwyiann Dékolé (KPLD) qui fédère tous les mécontentements populaires.

• 24 mars : marche des élus guyanais sur le CSG.

• 25 mars : l’Union des travailleurs guyanais (UTG) vote la grève générale illimitée à compter du 27 mars.

• 28 mars : marches historiques regroupant entre 15 000 et 50 000 personnes dans tout le pays.

Négociations :

• 29 mars : arrivée précipitée des ministres de l’Intérieur et des Outre-Mer et ouverture des négociations. 

• 1er avril : engagement de l’État français sur 1 milliard d’euros de plan d’urgence.

• 2 avril : le KPLD demande une rallonge supplémentaire de 2,1 milliards.

• 4 avril : des milliers de personnes montent en car à Kourou et marchent sur le CSG. Occupation de 24 heures du site.

• 5 avril : validation du plan d’urgence d’un milliard en Conseil des ministres.

Vers les Accords de Guyane :

• 7 avril : échauffourées devant la préfecture de Cayenne. Jets de lacrymo, division des 500 Frères.

• 15 avril : le KPLD envoie une proposition de protocole d’accord au président de la République.

• 19 et 20 avril : finalisation d’une ultime version du protocole avec les élus guyanais.

• Nuit du 21 au 22 avril : négociation avec le préfet de Guyane en contact permanent avec le cabinet du Premier ministre. 

• 21 avril : signature des Accords de Guyane qui reprennent plus de 95 % du protocole proposé par le KPLD. 

 

2. Les principales caractéristiques de la société guyanaise  

Une première caractéristique importante est le dynamisme démographique. La société change rapidement car la population double en moyenne tous les 20 ans depuis le milieu des années 1970. Cette croissance est alimentée par des flux migratoires importants depuis le Surinam et le Brésil, pays voisins, ainsi que depuis Haïti, mais aussi par le dynamisme interne notamment des populations bushinenge2 dans l’ouest guyanais. La moitié de la population a moins de 25 ans, avec un taux de fécondité encore très élevé : 3,5 enfants par femme en moyenne, plus fort dans les communes des fleuves frontières, Maroni et Oyapock, moins élevé autour de Cayenne. 

Cette forte croissance démographique est souvent montrée du doigt pour expliquer les problèmes du pays, et on l’associe souvent aux « étrangers » (environ un tiers de la population n’a pas la nationalité française) qui viendraient « profiter du système » et dont les femmes feraient des enfants « pour la CAF ». 

En réalité, la Guyane avec sa superficie de 83 534 km2 (soit un peu moins que la région française de Nouvelle Aquitaine, peuplée de 5 844 177 habitants) n’est pas très peuplée avec ses 300 000 habitants (dont seulement 92 601 sont inscrits sur les listes électorales) massés dans leur majorité sur une étroite bande littorale. L’espace ne manque pas et les richesses du territoire sont potentiellement importantes (or et minerais, biodiversité, pétrole). Le problème vient plutôt du décalage entre le système administratif et la réalité. Les chiffres officiels sont sous-évalués, ce qui provoque une insuffisance structurelle des services publics (hôpitaux, écoles, logements HLM, la Poste, les impôts, la préfecture). Le fonctionnement français et occidental en général est également clairement inadapté aux réalités d’un jeune pays amazonien comme la Guyane. 

La deuxième caractéristique est en effet un statut administratif particulier hérité de l’histoire, qui est celui d’une « colonie départementalisée ». Officiellement, le droit français s’applique pleinement. En réalité, il est régulièrement bafoué par les décalages géographiques, sociaux, économiques et culturels, ainsi que par le poids des rapports coloniaux avec la « métropole ». Face à cette contradiction, la plupart des gens sont souvent spontanément « assimilationnistes ». C’est le courant dominant après l’abolition de l’esclavage, selon lequel le combat pour l’égalité est pensé comme un alignement sur la France pour « rattraper le retard ». Ce combat a abouti en 1946 à la loi de départementalisation, proposée par le député communiste martiniquais Aimé Césaire, et des luttes importantes ont eu lieu depuis pour obtenir « l’égalité réelle », qui n’est toujours pas atteinte malgré la loi du même nom votée sous le gouvernement Hollande. 

En Guyane, dès 1946, un autre courant politique idéologique se développe autour de Léon-Gontran Damas, qui a fondé le mouvement de la négritude avec Césaire et Léopold Sédar Senghor et qui est le plus radical des trois. Damas critique l’assimilation en tant qu’aliénation coloniale et appelle les Guyanais à s’accepter en tant que peuple singulier et riche de son histoire. Trois fleuves coulent dans ses veines, comme il l’écrit dans un poème connu, Black Label, en 1955 : amérindien, africain et blanc. 

Depuis, un combat incessant a été mené pour la justice sociale, parfois au nom de l’assimilation, parfois au nom de l’autonomie qui sera le slogan du Parti socialiste guyanais de Justin Catayée dans les années 1950, parfois sous la bannière de l’indépendance, qui devient un mot d’ordre très populaire dans les années 1970 et qui oriente le combat de l’Union des travailleurs guyanais (UTG, créée lors du congrès de l’UD CGT de 1967). 

Ce n’est pas une caricature que de parler de colonie car la structure économique est quasiment inchangée depuis l’exclusif théorisé par Colbert au XVIIIe siècle : la colonie ne doit commercer qu’avec la métropole et dans son intérêt exclusif. L’industrie du spatial a remplacé le sucre comme principale exportation. Pour le reste, c’est une économie de transfert où l’argent, versée par l’État pour les fonctionnaires ou les allocations, revient de toute façon en France par le biais de la consommation. Les importateurs, souvent Békés martiniquais, se servent de gros profits au passage. 

La Guyane a connu des mouvements de masse assez réguliers (1992, 1996-97, 2001, 2008), mais l’État a toujours pu s’appuyer sur des élus conciliants pour empêcher le changement, qu’il soit statutaire ou économique et social. 

  

3. Différentes phases de la mobilisation et rôle des différentes classes sociales

La mobilisation a été impulsée par une partie du patronat guyanais (MEDEF, CGPME, Socioprofessionnels) qui ont profité de la venue le 15 mars de Ségolène Royal pour demander le respect des engagements financiers prévu dans le Pacte d’Avenir. Ce pacte avait été promis lors de la visite de François Hollande en 2013. 

Depuis décembre 2016, les négociations finales de ce pacte qui prévoyait plusieurs milliards d’investissement sur 10 ans étaient au point mort. Les problématiques sécuritaires portées par les 500 Frères contre la délinquance sont venues se greffer à ces revendications. Dans la foulée, les travailleurs d’EDF, d’ENDEL et du CMCK (hôpital de Kourou) ont profité de ce climat de défiance vis-à-vis de l’État pour entrer dans le mouvement en bloquant le Centre spatial guyanais (CSG) et la fusée Ariane, ce qui a ouvert une confrontation générale. Le 23 mars, une première réunion de coordination regroupant 19 collectifs, centrales syndicales et organisations professionnelles donne naissance au Kolektif Pou Lagwiyann Dékolé (KPLD).

Nous sommes alors passé dans une phase de mobilisation générale avec un blocage complet du territoire, la mise en place de la grève générale et les grandes mobilisations du 28 mars. Ce rapport de force a permis l’envoi express de deux ministres pour ouvrir les négociations.

La phase de négociation a conduit à amplifier les dissensions internes dans le KPLD. Pour répondre aux 400 pages de revendications, les ministres vont entraîner le KPLD vers des négociations sectorielles. Cette stratégie permettra à l’État de passer des accords avec le patronat sans l’aval du collectif. À l’issue de ces négociations, un plan d’urgence d’un milliard satisfaisant essentiellement le patronat et les revendications sécuritaires est acté par le gouvernement. Les revendications des autres pôles sont laissées pour compte et le KPLD demande une rallonge de 2,1 milliards d’euros. 

À l’issue de cette première phase de négociation, le KPLD connaît une période de flottement. Pendant deux semaines, le collectif va devoir affronter de nombreuses tentatives de déstabilisation internes. Ainsi, tour à tour, le MEDEF, la CGPME, la FEDOMG (opérateur minier), les 500 Frères, Tròp Violans, une partie du collectif des avocats, vont chercher à suspendre le mouvement, voire même à faire exploser le KPLD. Ils vont chercher par tous les moyens à garantir le milliard promis par l’État tout en proposant une suspension du mouvement jusqu’à la fin de la période électorale. Il faudra alors toute la détermination et la vigilance des militants de l’UTG, mais aussi des militants des pôles les plus organisés (éducation, santé, foncier) pour structurer le collectif et maintenir un cap. 

Finalement, ce n’est que le 15 avril que le KPLD va envoyer au Président de la République une première mouture de ce qui deviendra les Accords de Guyane, mettant ainsi fin à cette intenable instabilité. Le porte-parole du KPLD, leader des 500 Frères, Mika Mencé, en désaccord, notamment avec les demandes d’évolutions statutaires, va alors démissionner. Il sera remplacé le lendemain par Davy Rimane, secrétaire général de l’UTG Éclairage (EDF). Quatre jours plus tard, après une intense séquence de négociations, les Accords de Guyane sont signés. 

 

4. Protocole de fin de conflit arraché au terme du mouvement : Une victoire ? 

Plus de 95 % du protocole proposé par le KPLD sont validés. En plus du milliard d’euros du plan d’urgence, l’État s’est engagé sur une somme de 2,1 milliards supplémentaires et tous les engagements pris par les ministres lors de la première séquence de négociation sont garantis. Cela inclut notamment de nombreux engagements en termes de développement de structures sanitaires et de désenclavement du territoire. De plus, 650 000 hectares de terres sont rétrocédés vers la CTG et les peuples autochtones et la rétrocession totale du foncier sera discutée lors des prochains États généraux. Les États généraux sont prévus par les accords et doivent déboucher sur un référendum sur l’évolution statutaire de la Guyane. L’évolution statutaire fait écho à l’incompatibilité du système français à s’adapter aux réalités guyanaises. 

Au final, malgré de nombreuses tentatives de déstabilisation qui perdurent encore à ce jour, le mouvement qui a vu plusieurs dizaines de milliers de Guyanais se mobiliser durant plus d’un mois a accouché d’Accords de Guyane prometteurs. Charge à nous de rester vigilants et déterminés pour que l’État et les élus guyanais tiennent leurs engagements. 

  

5. Organisation de la mobilisation

Le Kolektif Pou Lagwiyann Dékolé a regroupé près d’une quarantaine d’associations, de syndicats et de collectifs. Il est animé par une équipe de militants peu connus au départ, assez jeunes, et assez indépendants des organisations traditionnelles. Les syndiqués ou les militants politiques étaient plutôt là à titre individuel. Le collectif est composé de sept pôles : Éducation, Santé, Insécurité, Foncier, Énergie, Économie et Peuples autochtones. Les 500 Frères représentent un mouvement ambivalent, parti de revendications réactionnaires mais exprimant une forte défiance vis-à-vis de l’État. Au fur et à mesure du mouvement, des divisions apparaissent en leur sein sur la stratégie. Ils représentent jusqu’à maintenant un symbole fort, malgré une scission récente, mais ils ont perdu leur rôle propulsif au bout de la troisième semaine. L’UTG a joué un rôle important en appelant à la grève générale, ce qui a permis le succès du 28 mars, puis en tenant plusieurs barrages centraux. 

Dès la mise en place des barrages, Radio Pèyi (partenaire du groupe RTL) va devenir le porte-voix de la mobilisation. Tous leurs programmes sont interrompus et la radio diffuse 24 heures sur 24 le mouvement social. Des correspondants sont en place sur chaque barrage, l’évolution de la situation sociale se vit en direct, tous les auditeurs peuvent prendre la parole toute la journée, des personnalités politiques, notamment indépendantistes, sont invitées à parler pendant, parfois, plusieurs heures non-stop. Radio Pèyi devient « Radio Barricade » et permet à toute la population de ressentir ce mouvement. D’ailleurs tous les barrages sont rejoints par des milliers d’anonymes qui viennent y passer la journée, la soirée, voire la nuit. À compter du 24 mars, les barrages de Suzini et de la Crique Fouillé vont réunir chaque soir des milliers de personnes chacun. 

Les groupes Watsapp ont également joué un rôle prédominant. C’est à partir de ce réseau social que se sont formés les collectifs citoyens, puis que les informations ont circulé à une échelle de masse. Au plus fort du mouvement, on pouvait recevoir plus de 1500 messages par jour, ce qui est impossible à lire, mais les groupes ont permis à beaucoup de gens de s’informer et de s’organiser. 

Certains Facebook live ont aussi marqué les esprits, permettant aux gens d’apprendre que la police avait gazé et de rejoindre la préfecture, ou de suivre les débats sur les barrages. Le Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES) a monté une petite équipe vidéo et a contribué à alimenter les débats en popularisant l’idée qu’il fallait compter sur nous-mêmes pour gagner. 

 

6. Politique suivie par l’UTG et le MDES dans le mouvement

Les militants de l’UTG et du MDES ont une expérience importante des grands mouvements sociaux qui ont marqué la Guyane. Pourtant, dans la dernière période, les organisations anticolonialistes ont été affaiblies, l’indépendance est un mot utilisé comme chiffon rouge pour effrayer les gens. C’est d’ailleurs symptomatique que le mouvement ait été lancé par d’autres forces. Dans un premier temps, le MDES a décidé d’y participer mais en restant discret, afin de prendre le temps de comprendre ce qui se passait. Tout au long du mouvement, il a plutôt évité de se mettre en avant pour ne pas se prendre de coups, même si certains militants ont joué un rôle important dans différents cadres. 

Sa principale contribution a été l’initiative du protocole de fin de conflit, qui ouvre la possibilité de tourner une nouvelle page de l’histoire de la Guyane. Pourtant, les efforts menés depuis 25 ans ont payé dans le sens qu’elles ont transmis des réflexes, une vision globale, qui a influencé le collectif et les gens qui rentraient en lutte. Le mouvement a confirmé ce que dit le MDES depuis des années, à savoir que des thèmes comme la propriété foncière, le changement de statut, l’unité des différentes communautés sont les questions décisives pour l’avenir. 

 

7. Une expérience de lutte originale a été celle du barrage « Éducation »

Dans l’éducation, le syndicat a été contacté dès le départ par deux représentantes de l’UTPE (petites entreprises) très engagées dans le collectif Pou Lagwiyann Dékolé. Nous avons décidé de soutenir et nous avons organisé un barrage devant le Rectorat et l’Université, avec des lycéens et des étudiants, pour faire entendre la voix de l’éducation. Ce barrage est resté de taille modeste par rapport aux principaux ronds-points de Cayenne car les établissements avaient été fermés par l’administration dès le début du mouvement, sans permettre aux élèves et étudiants de s’y organiser. La deuxième raison est que les professeurs, souvent venus de France ou des Antilles pour quelques années, sont en majorité conservateurs et ne sont pas rentrés massivement dans la lutte. Les syndicats majoritaires, UNSA et FSU, sont restés plus ou moins au bord du mouvement. Seul un collectif étudiant et lycéen né pendant le mouvement, Sud Éducation et la FCPE se sont vraiment impliqués au côté du STEG-UTG. 

Cependant, nous avons réussi à tenir le barrage jour et nuit pendant 5 semaines en apprenant à nous organiser avec des personnes aux expériences très différentes. Nous avons organisé des débats réguliers en invitant des universitaires mais aussi en donnant la parole aux jeunes présents, en projetant des films. Nous sommes le seul barrage à avoir tenu des AG régulières pour prendre les décisions ensemble. Ce fonctionnement a permis d’élaborer une Plateforme de la co-éducation, pour l’école de Guyane, à partir des revendications exprimées sur tout le territoire. Une délégation de 21 membres (plus les suppléants) a été élue avec un tiers d’élèves, un tiers de parents et un tiers de professeurs, afin de rencontrer le Recteur, le Président de la Collectivité territoriale et les maires. 

Une Caravane de l’éducation se met en place pour sillonner les 22 communes du pays afin de rencontrer la population et les différents acteurs. Le but est d’établir un document-cadre à soumettre aux Congrès des élus prévu dans le cadre de l’Accord de Guyane. Programmes, recrutement et formation des professeurs, conditions de scolarisation, constructions en matériaux locaux, ouverture de filières... la démarche part des besoins pour tracer les contours d’une autre école. 

 

8. Depuis, l’ambiance a-t-elle changé ?

Plusieurs luttes sectorielles se sont engagées depuis. À EDF, les grévistes ont retardé les plans d’économie programmés au niveau national, et popularisé le besoin d’une politique énergétique plus ambitieuse pour améliorer la qualité du réseau et éviter les coupures régulières. À l’hôpital, un piquet est en place depuis 60 jours pour gagner des postes et améliorer les conditions d’accueil. À la SIMKO (société immobilière), l’annonce de la vente des parts détenues par le CNES a déclenché une mobilisation importante d’un personnel jusqu’alors non syndiqué. 

Davy Rimane, secrétaire général de l’UTG EDF et porte-parole du Kolektif Pou Lagwiyann Dékolé (KPLD) nous explique ainsi les sept semaines de grève menée à l’EDF : « Comme toute entreprise ou administration en Guyane, les compétences locales ne sont pas forcément reconnues et ça pose un problème, car on nous laisse souvent en arrière-plan. De plus, il y a une politique d’austérité qu’EDF applique depuis deux ans, en mettant en place deux plans sociaux avec des suppressions de postes et en Guyane nous n’avons pas été épargnés par ce plan de suppression. Le problème est qu’ici, le territoire se développe et grandit en terme démographique et les infrastructures manquent ou deviennent obsolètes, le besoin en énergie ne fait que croître. Donc évidemment, nous ne pouvons pas accepter cela. On s’est donc mobilisés pendant les cinq premières semaines. Nous étions aux premières lignes par rapport au mouvement global qui avait lieu dans toute la Guyane de mars 2017 et puis les deux dernières semaines avec les problématiques internes à EDF en particulier. »

Aujourd’hui, on sait que la lutte peut payer. Il est possible qu’une nouvelle période s’ouvre. Mais les enjeux sont élevés : à la présidentielle, Mélenchon est arrivé en tête (24,71 % des suffrages exprimés, soit 7,14 % des inscrits) juste devant Le Pen (24,30 % des suffrages exprimés, 7,02 % des inscrits), mais le score du Front national est inédit en Guyane comme dans les autres colonies françaises. Des gens semblent avoir oublié le suprématisme blanc de ce parti et sont tombés dans le piège du bouc émissaire. Les peurs et la haine s’expriment maintenant ouvertement contre « les étrangers » et pourraient déboucher sur des tensions très vives et très dangereuses. 

 

9. Aurait-il été possible d’aller plus loin ?

Ce mouvement historique a émergé sans que les organisations, qui luttent pour l’émancipation, ne l’ait anticipé. Il n’y avait pas de stratégie claire, et nous avons arraché tout ce que nous avons pu dans ce contexte. Pourtant, il aurait été possible d’aiguiser les contradictions. Après le 28 mars et l’échec des premières négociations, il y a eu une période de flottement qui aurait dû être mise à profit pour une agitation politique importante. Des initiatives comme la proposition d’un vote en faveur des revendications du collectif, organisé sur les barrages le jour même du premier tour des élections, aurait pu renforcer la cohésion et affirmer une légitimité plus forte que celle des élections françaises. 

Une révolution socialiste passerait par une mobilisation des travailleurs plus générale et plus profonde que ce que nous avons connu, sachant que la classe ouvrière au sens large est très divisée, entre la masse des travailleurs précaires, souvent étrangers, les fonctionnaires qui représentent la moitié des actifs, les techniciens et cadres de la base spatiale. L’anthropologue Isabelle Hidair a parlé d’une révolution participative de la classe moyenne3, dans laquelle des milliers de gens ont clamé que l’horizon était bouché par le chômage et les blocages structurels. L’ensemble de la société a participé d’une manière ou d’une autre et s’est identifiée au mouvement, mais la jeunesse et les plus précaires étaient effectivement sous-représentés dans la mobilisation. 

Un changement radical aurait forcément une dimension régionale, sachant qu’à la même période des manifestations fortes ont eu lieu au Surinam et au Brésil, mais sans relations entre les différents mouvements. La Guyane est encore très enclavée par rapport à son environnement, et prisonnière de son face-à-face séculaire avec la France. 

Pourtant, quelque chose de fort s’est produit dans cette « Sézon Wara 2017 »4, dont les conséquences se manifesteront peut-être dans l’avenir. La société s’est regardée différemment, comme si elle prenait conscience d’elle-même au cours de ces journées historiques où la confiance et la solidarité paraissaient sans limites. C’est cet « esprit du 28 mars » que nous allons essayer de faire vivre, en se préparant pour les prochaines batailles.  ■

Cayenne, le 3 juin 2017

  • 1. Vincent Touchaleaume, enseignant en lycée professionnel, vis à Cayenne depuis 2009, est secrétaire-adjoint du Syndicat des travailleurs de l’éducation en Guyane (STEG-UTG). Il a milité au sein du NPA en France et fait partie du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), le principal parti de la gauche radicale guyanaise. Adrien Guilleau, syndiqué à l’UTG et militant du MDES, est maïeuticien (sage-femme) à l’hôpital de Cayenne depuis 2010. Il a milité au sein du NPA en France et est membre de la IVe Internationale.
  • 2. Les Bushinengue (hommes de la forêt) et leurs sous-groupes, également appelés Marrons ou Noirs Marrons, sont l’ensemble des peuples descendants d’esclaves emmenés en Guyane pour travailler dans les plantations. Les Bushinengue sont nés des grands mouvements de marronnage. Dès le XVIIe siècle, ils prirent la fuite et négocièrent très tôt les conditions de leur liberté.
  • 3. Cf. « En Guyane, on a aujourd’hui une révolution “participative” », le Monde du 30 mars 2017.
  • 4. La saison où on prépare le bouillon d’awara (Bouyon Wara), un met guyanais typique de Pâques, dont la préparation prend beaucoup de temps (jusqu’à 36 heures), constitué d’un grand nombre d’ingrédients (légumes, viandes, salaisons, crustacés, épices) liés par la pâte du fruit d’awara (wara en créole), un palmier cultivé en Guyane et au Brésil.