« Fire and Fury » : Ce que nous apprend le livre de Michael Wolff

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le journaliste Michael Wolff a suivi toute la campagne de Trump puis, après sa victoire surprise, a passé plus de six mois à la Maison Blanche, où dans le chaos caractérisant la mise en place de la nouvelle administration, il a pu s’entretenir librement avec nombre de ses occupants. Son best-seller Fire and Fury – Inside the Trump White House (Le Feu et la fureur – A l’intérieur de la Maison Blanche de Trump), paru le 5 janvier 2018, n’est pas un ouvrage d’analyse politique, mais il présente nombre d'éléments qui aident à tirer des conclusions politiques.

On sait que la personnalité de Trump est un sujet de dérision dans les talk-shows des chaînes télévisées comme dans de nombreux médias. Plus surprenant est que ce soit aussi le cas dans son entourage et de la part de ses plus proches collaborateurs.

Certaines descriptions sont connues, comme celle du magnat de la presse et propriétaire du très droitier Fox News, Robert Murdoch, traitant Trump de « fucking idiot » (on évitera de traduire les différents termes), ou le « fucking moron » lancé par le secrétaire d’Etat, Rex Tillerson. Mais le phénomène est beaucoup plus général. Dès les premières pages, Wolff nous apprend que le personnel de la Maison Blanche plaisante quotidiennement à propos des épithètes qu’utilisent les différents membres du gouvernement, de Gary Cohn, directeur du Conseil national économique et l’un des principaux conseillers de Trump, qui le considère « dumb as shit », jusqu’au général H. R. McMaster, conseiller à la Sécurité nationale, qui le qualifie de « dope ».

Le Trump qui ressort du livre est un personnage caricatural, un milliardaire arriviste, qui a construit sa fortune immobilière grâce à des trafics d’influence et au recyclage d’argent sale, un type méprisé par un establishment auquel il a toujours voulu appartenir, et qui s’est présenté à la présidence avant tout dans le but de se reconstruire une image alors que son statut de star de la télé-réalité s’était considérablement érodé. Les tweets présidentiels, les commentaires racistes envers des nations africaines ou latino-américaines, ou bien dénigrant d’autres pays, de l’Europe à la Corée du Nord, son ignorance du fonctionnement de l’Etat et l’ennui profond que cela suscite en lui (selon un conseiller, invité à expliquer au président la Constitution des Etats-Unis, « j’ai pu arriver jusqu’au quatrième amendement avant qu’il ne se tripote les lèvres et roule des yeux en rejetant la tête en arrière »), viennent confirmer et renforcer le tableau.

 

Un résultat totalement imprévu

L’information la plus intéressante est certainement que ni Trump, ni personne de son équipe, à l’exception de son conseiller stratégique d’extrême droite, Steven Bannon (pour qui la présidence Trump ne représentait que la phase préliminaire de la révolution conservatrice qui devait désormais s’engager), n’imaginait qu’il puisse être élu président.

Quelques jours avant le scrutin, Trump avait fait des déclarations à la presse affirmant que l’élection passée, il utiliserait l’exposition médiatique de sa campagne pour lancer un grand réseau de télévision. « Il sortirait de cette campagne, assura Trump à [Roger] Ailes, avec une marque bien plus puissante et d’énormes possibilités. "C’est plus gros que tout ce à quoi j’ai pu rêver", dit-il à Ailes dans une conversation tenue une semaine avant l’élection. "Je ne pense pas à la défaite parce que ce n’est pas une défaite. Nous avons totalement gagné." Plus encore, il avait déjà préparé sa réponse publique expliquant pourquoi il avait perdu l’élection : elle avait été volée ! »

Au même moment, sa directrice de campagne et actuelle conseillère, Kellyanne Conway (l’inventrice des « faits alternatifs ») estimait que « Donald Trump allait perdre – de cela, elle était sûre – mais il était très possible qu’il maintienne cette défaite sous une différence de six points, ce qui constituerait une victoire substantielle (…) Conway, qui n’avait jamais participé à une campagne électorale et, avant Trump, dirigeait une minuscule et méconnue société de sondages, comprenait parfaitement qu’après la campagne elle deviendrait une des principales voix conservatrices sur les chaînes d’information câblées. » Selon Wolff, elle passa toute la journée du 8 novembre – date de l’élection – à passer des coups de fil depuis son bureau de la Trump Tower afin de rechercher du travail…

Trump était si convaincu de sa défaite qu’il ne s’était jamais préoccupé de disposer d’un programme de gouvernement qui aille plus loin que les trois points agités tout au long de ses incohérents discours de campagne : construire le Mur avec le Mexique, liquider l’Obamacare et baisser les impôts.

Une loi de 2010 organisant la « transition présidentielle » alloue des fonds aux candidats afin qu’ils puissent étudier les dossiers des éventuels futurs membres de leur administration et donc commencer à composer celle-ci. Dès qu’il apprit que ces fonds devaient être exclusivement consacrés à cela et qu’il faudrait rendre compte de leur utilisation, Trump refusa d’en demander le versement et exigea de son équipe de campagne qu’elle ne lui en reparle plus. Résultat, selon le Washington Post, 245 postes élevés de l’administration restaient encore non pourvus au 12 janvier 2018.

Wolff dépeint également la stupeur et la crise qui s’abattent lorsque, le 8 novembre peu après 20 heures, l’information est donnée qu’une victoire est possible si ce n’est probable. « Donald Junior dit à un ami que son père, DJT comme il l’appelle, semblait avoir vu un fantôme. Melania, à qui Trump avait apporté sa garantie formelle [qu’il ne gagnerait pas], était en pleurs – et pas de joie. »

On peut compléter le tableau par le caractère chaotique de la campagne électorale de
Trump, avec la valse de ses responsables, démissionnés les uns après les autres (quelque chose qui a également caractérisé la première année de la nouvelle administration), son manque de moyens financiers par rapport à la campagne d’Hillary Clinton (Trump lui-même refusant d’y aller de sa poche), ainsi que ses relations pour le moins compliquées avec le Parti républicain.

 

Un sérieux problème de leadership

En quoi tout ceci peut-il avoir de l’importance ? En ce que cela tend à montrer (en venant renforcer les autres éléments allant dans ce sens) que l’élection de Trump a bien plus relevé de « l’accident industriel » que d’une volonté consciente des secteurs les plus concentrés du capital, ou même d’une fraction significative de la grande bourgeoisie étatsunienne, sur la base d’un plan économique et politique défini. Bien sûr, cela ne ne veut pas dire que ces secteurs – qui pour l’essentiel étaient alignés, par conviction ou par défaut, derrière l’option Clinton – ne soient pas maintenant capables de s’accommoder de la présidence Trump et n’en tirent pas profit (aucun d’eux n’a protesté devant la spectaculaire baisse des impôts des entreprises), en même temps qu’ils s’efforcent, à travers leurs représentants au sein de l’administration, de garder sous contrôle l’incontrôlable 45e président des Etats-Unis.

Le limogeage en août 2017 de Bannon, dont l’agitation permanente et les positions fascisantes aggravaient le chaos au sein de l’administration et, selon de nombreux responsables et élus du Parti républicain, risquaient de mener ce dernier au désastre dans les élections intermédiaires de la fin 2018, est entré dans le cadre des efforts visant à limiter les excès et à ramener la présidence vers davantage de « normalité ». Mais peu y fait : la valse des responsables a continué et l’incohérence ressurgit pratiquement à chaque moment.

C’est sur le plan de la politique internationale, de « la place des Etats-Unis dans le monde », que la situation est la plus préoccupante pour l’impérialisme étatsunien. Sur nombre de « dossiers chauds », la position américaine apparaît illisible ou contradictoire et, surtout, la capacité des Etats-Unis à imposer leurs solutions ou du moins à exercer une influence décisive n’a jamais été aussi affaiblie. On en a encore vu deux expressions début février 2018.

D’abord, vis-à-vis de ce qu’il est convenu d’appeler le « conflit israélo-palestinien ». Le 6 décembre 2017, Trump avait satisfait une revendication phare de la droite et de  l’extrême droite sionistes, en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël et en annonçant en conséquence le déménagement de l’ambassade US – tout en menaçant les Palestiniens. Or ne voilà-t-il pas que, deux mois plus tard, il déclare n’être « pas complètement sûr non plus qu’Israël cherche à faire la paix », exprime des inquiétudes sur l’extension des colonies en Cisjordanie et affirme que « les deux parties devront faire des compromis difficiles pour parvenir à un accord de paix », avant d’ajouter qu’Israël et les Etats-Unis sont deux pays amis mais que leur amitié se trouverait renforcée si Israël choisissait la voie de la paix…

L’autre épisode marquant s’est produit lors de la cérémonie d’inauguration des Jeux olympiques de Pyeongchang, où le vice-président US Mike Pence était venu menacer une fois de plus la Corée du Nord de l’apocalypse. Pence s’est retrouvé totalement isolé et même ridiculisé face à la politique du président sud-coréen prônant la détente et la paix – avec le défilé commun des athlètes sud et nord-coréens, l’invitation faite à la nouvelle membre du bureau politique et sœur du dictateur Kim Jong-un, que le vice-président a refusé de saluer et même de rencontrer, s’abstenant de ce fait de participer au dîner officiel.

Là encore, cela ne signifie pas que l’administration Trump ne dispose pas d’un terrible pouvoir de nuisance, qu’elle pourrait même utiliser dans des proportions dramatiques si elle se sentait vraiment poussée dans ses retranchements. On sait ainsi qu’une série de membres du gouvernement plaident en faveur d’une attaque nucléaire « préventive » contre la Corée du Nord – à laquelle s’opposent d’autres membres du gouvernement ainsi que les responsables du Pentagone.

 

La filière russe et le spectre de l’impeachment

Michael Wolff consacre de longues pages à l’ingérence russe dans l’élection présidentielle de novembre 2016, aux complicités avérées dans cette affaire de membres de premier plan de l’équipe du candidat (à commencer par son gendre, Jared Kushner, et son fils, Donald Junior), ainsi qu’à l’épée de Damoclès que cela représente pour la présidence Trump, alors que les investigations du procureur spécial, Robert Mueller, se poursuivent. Qui voudrait connaître tous les détails les trouvera ici.

L’auteur cite largement, à ce propos, Steve Bannon. Pour autant que l’on puisse accorder quelque crédit aux capacités d’analyse et prévision de l’ancien stratège en chef de la présidence (qui a tout perdu, y compris son poste à la tête de Breitbart News, suite à la publication de ce livre où il « débine » allègrement son ancien patron), Bannon estime qu’il y a un tiers de chances que Trump parvienne au bout de son mandat (mais que dans tous les cas, il serait incapable d’en remporter un second) ; un tiers qu’il soit contraint de démissionner avant terme (sur le fondement de l’amendement 25 de la Constitution qui permet au gouvernement d’écarter le président pour « incapacité ») ; et un autre tiers que suite à l’enquête de Mueller il subisse une procédure d’impeachment.

Compte tenu de la situation concrète et des rapports de forces, la décision reviendrait nécessairement au Parti républicain (dont Mueller, notamment, est membre). Et comme nous l’avons dit dans ces pages à plusieurs reprises, le facteur décisif, si ce n’est unique, qui pourrait abréger le mandat de Trump est le développement et la force de la mobilisation populaire par en bas.

Virginia de la Siega

 

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