Etats-Unis, les tueries et les armes

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le débat sur les armes ressurgit périodiquement aux Etats-Unis. La tuerie qui a fait dix-sept morts dans un lycée de Parkland, en Floride, mercredi 14 février, a suscité une immense émotion dans la jeunesse, qui s’est traduite par des manifestations de masse dans tout le pays et un motif supplémentaire de rejet de Donald Trump.

Les Etats-Unis sont le pays où la détention d’armes par les particuliers est la plus répandue : environ un tiers des ménages américains en dispose aujourd’hui. En 2016, il y a eu 11,8 décès par arme à feu pour 100 000 personnes – six fois plus qu’au Canada et près de 50 fois plus qu’en Grande-Bretagne – mais une petite minorité d’entre eux est liée à des tueries de masse : les deux tiers des morts résultent d’un suicide, quelques-uns d’accidents et le reste d’homicides, le plus souvent individuels. La libre-détention des armes à feu est considérée comme découlant d’une disposition constitutionnelle et est défendue bec et ongles par un puissant lobby, la National Rifle Association (NRA), liée aux milieux les plus réactionnaires.

La chose semble donc entendue : il faudrait interdire la détention des armes. Ce n’est cependant pas elle qui entraîne en soi les tueries. Ainsi, la Suisse détient le taux record de détention d’armes en Europe – 46 pour 100 personnes –, seulement devancée dans le monde par les Etats-Unis (89) et le Yémen, mais le taux de décès par arme à feu – 5 pour 100 000 personnes – y est nettement inférieur à celui des Etats-Unis.

Depuis la conquête de l’Ouest, les armes à feu sont en fait omniprésentes dans l’histoire des Etats-Unis. Mis à part l’intermède de la guerre d’indépendance contre la Grande-Bretagne, elles ont été largement utilisées contre les Indiens, contre les Afro-américains, voire contre les grévistes. Comme l’a souligné un universitaire, « il est important de noter que, dans le contexte américain, le droit aux armes est un garant de l’ordre établi, du fait de l’importance accordée à la question de la délinquance et à l’usage de cet arsenal pour l’autodéfense. Dans d’autres circonstances, le fait d’ouvrir le droit aux armes aux laissés pour compte pourrait être une revendication révolutionnaire ».1 Une restriction de l’accès aux armes ne changerait rien, par exemple, à la question des meurtres perpétrés par la police américaine : en 2016, celle-ci a tué environ 1100 personnes aux Etats-Unis, soit largement plus que dans toute autre nation « développée » – et bien plus que le nombre total de victimes des tueries de masse.

Un militant étatsunien résume ainsi la situation : « les Etats-Unis sont un pays très violent et l’accès répandu aux armes constitue autant un symptôme qu’une cause supplémentaire de violence, bien que la relation causale soit moins évidente que les gens ne le pensent. »2Il ajoute que parmi les propositions mises en avant, il faut distinguer celles qui réduiraient le pouvoir des fabricants et des fondamentalistes des armes de celles qui mèneraient à une répression et une surveillance accrues. Il n’y a par ailleurs aucune raison que les armes soient une marchandise exonérée des régulations communes en matière de santé et de sécurité. Il faut ainsi mettre fin à l’immunité judiciaire des fabricants et vendeurs d’armes si certaines d’entre elles se retrouvent, du fait de leur négligence, entre les mains de criminels.

Et pour ce qui est des conditions de vente, rien ne justifie que les armes ne soient pas sujettes au même degré de vigilance que le permis de conduire ou la délivrance de médicaments. Enfin, la fabrication et la vente de fusils semi-automatiques devraient être interdites. Nous soutenons évidemment le mot d’ordre qui s’oppose à « toute législation qui viserait à renforcer les écoles avec davantage d’armes ». Par contre, renforcer les pouvoirs de la police n’est pas une solution et ne conduirait qu’à un surcroît de répression, qui comme toujours s’abat principalement sur les Afro-américains.

Henri Wilno

  • 1. Didier Combeau, « Les Américains et leurs armes », Revue française d’études américaines, 2002/3, n° 93.
  • 2. Dany Katch, « Comment les socialistes affrontent-ils la question du fondamentalisme des armes ? », 6 mars 2018, socialistworker.org, traduit sur le site A l’Encontre : https ://alencontre.org/laune/etats-unis-debat-comment- les-socialistes- affrontent-la-question-du-fondamentalisme-des-armes.html

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