Etat espagnol - 2015, année électorale. 2016 : relance des mouvements sociaux ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Les urnes, ce totem du régime de la Transition démocratique, bafouillent désormais le langage de la confusion politique. Les ressorts du bipartisme ne donnent plus d’impulsion à la reproduction parlementaire du système. La logique contestataire du « Nous pouvons » est montée électoralement en puissance, mais reste en quête de la sortie populaire d’une crise capitaliste toujours plus sauvagement destructrice du tissu social.

Les élections générales du 20 décembre dernier ont bouclé en apothéose un cycle de 5 élections sur 2015. Apothéose ? Oui, par le double phénomène combiné d’une crise sans cesse approfondie des deux partis du régime, PP et PSOE (le PS espagnol) et de la montée en puissance de Podemos (nous verrons plus loin que, sur ce  dernier point, les choses sont en réalité plus complexes qu’il n’y paraît). 

« Démocratie de la Transition », la panne

Les Espagnols se retrouvent devant l’inédit d’une « ingouvernabilité » qui, à l’heure où ces lignes sont écrites, menace de déboucher sur… de nouvelles élections générales. Quelles sont les dynamiques en cours ? 

Le total des voix du PP et du PSOE s’élève à près de 12,8 millions, soit 51 % des exprimés alors que, quatre ans auparavant, ce chiffre s’établissait à 17,9 millions, soit 73 % (83,7 % en 2008 !) Coïncidence : pour un corps électoral relativement stable, le différentiel de moins 5 123 854 voix PP + PSOE obtenues entre 2011 et 2015, correspond quasi exactement au total des voix de Podemos et des coalitions auxquelles il participait (5 189 333 voix, soit 20,7 %). L’onde de choc du mouvement des Indigné-e-s de 2011 (15-M) est toujours là, qui vient de briser ce qui faisait l’ordinaire du régime né en 1978 : sa capacité, via le rituel des élections, à fixer très massivement sur les deux partis fonctionnellement abonnés à cette tâche le consensus populaire nécessaire à sa perpétuation. 

Parmi les dégâts collatéraux de cette fin de 2015, on note l’aggravation de la crise d’Izquierda Unida (le Front de Gauche espagnol), qui perd en quatre ans 54 % de ses voix (923 105 contre 1 700 000) dont on a tout lieu de penser qu’une partie est allée sur Podemos. Les efforts d’Alberto Garzón, la tête de liste de IU, pour  accrocher sa coalition à Podemos afin de la mettre en position de dépasser la formule politique caduque, que, selon lui, elle incarne désormais, auront été vains. La direction de Podemos n’acceptait que son intégration, en une humiliante position subordonnée, à ses listes.

A droite, la formation politique mise sur orbite pour contrer Podemos, sur son propre terrain de l’innovation politique « radicale », Ciudadanos, a finalement échoué à détourner vers elle une partie significative du corps électoral visé par le parti « morado » (mauve, la couleur emblématique de Podemos). Boosté par ses poussées, souvent au-dessus de 9 %, aux élections des communautés autonomes [les « régions »  de l’Etat espagnol],  il a créé en septembre la surprise catalane où, avec près de 18 % des voix (deuxième force électorale), il a relégué la candidature dirigée par Podem (la déclinaison catalane de Podemos) à moins de 9 %. A partir de là, il n’a cessé de progresser dans les intentions de vote pour la générale du 20 décembre jusqu’à figurer, dix jours avant l’échéance,  à 21,6 %, en deuxième position derrière le PP. Au final il se retrouve rétrogradé, victime directe du décoiffant effet Podemos de fin de campagne, à moins de 14 %, en quatrième position. Il recule y compris en Catalogne, avec à peine plus de 13 %, par rapport au score obtenu à l’élection de l‘« autonomie » trois mois auparavant.

Un hémicycle sans boussole 

Face aux 123 député-e-s du PP, aux 90 du PSOE, aux 40 de Ciudadanos, Podemos et ses alliés pèsent 69 député-e-s. Pour le PP, avec la perte de 63 sièges, c’est la majorité absolue (176 mandats) qui s’envole et l’obligation qui lui est faite de passer des alliances. D’où ses efforts désespérés pour créer le front uni anti-Podemos avec le PSOE, voire avec Ciudadanos, permettant de reconstituer une majorité parlementaire.

Cette situation créé un grave déséquilibre  : certes, dans le passé, la convergence des deux grands partis du système se réalisait, malgré leur communion autour de la « démocratie de la Transition », au détour « seulement » de tel ou tel vote : sur, par exemple, les scélérates lois antiterroristes (anti-ETA), ou encore sur l’infâme modification de l’article 135 de la Constitution qui, en 2011, véritable défi du gouvernement socialiste au mouvement des Indigné-e-s, fit du remboursement de la dette publique la priorité budgétaire absolue de l’Etat. Aujourd’hui, finie l’alternance/connivence menée en pointillés, il faut faire tomber, forcés par le cours des choses, le masque de ladite alternance au profit d’une union de gouvernement modulée comme partage des ministères (à l’allemande) ou comme soutien parlementaire des socialistes au PP ! Avec l’inconvénient que le bipartisme, ainsi dépouillé de la fiction qui occulte sa nature unipartiste procapitaliste, s’en trouverait encore plus discrédité et délégitimé. 

Podemos/PSOE, je t’aime, moi non plus…quoique…

Le PSOE hésite à basculer dans ce schéma sauve-qui-peut du « tous ensemble avec le PP » et, le cas échéant, avec Ciudadanos, qui lui ferait perdre ses frêles signes distinctifs « de gauche ». Non que cela lui soit rédhibitoire en soi, après presque 40 ans de bons et loyaux services envers le système qui ont fait du social-capitalisme sa seconde nature. Non, le problème est du côté du coût politique induit : la dynamique, désormais politique, du 15-M présente méchamment sa facture et c’est le PSOE qui en paye le prix le plus fort.

Podemos a beau déclarer (certes avec moins de fermeté qu’avant) qu’il est hors champ gauche-droite, sa poussée pénalise d’abord « la gauche » (PSOE et IU) tandis que le PP, malgré son énorme recul électoral, parvient encore à résister à l’ascension du vote podémite (deux millions de voix d’écart) mais aussi à celle du « Podemos de droite » (avec un différentiel de 3,7 millions de voix et de 15 points). Il reste la première force électorale avec une marge de près d’un million 700 000 voix sur son suivant immédiat, le PSOE (près de 7 points d’écart). Mais l’éventuel appoint ponctuel de Ciudadanos ne faisant toujours pas le compte majoritaire, il lui reste à se gagner les socialistes.

Ceux-ci se retrouvent ainsi placés au cœur des contradictions politiques du moment : Pedro Sánchez, leur fringant secrétaire général, ferait bien le pari d’attirer Podemos dans une alliance… de gauche. Objectif : transposer au gouvernement central les ententes post-municipales avec ce parti et ses alliés pour écarter le PP de certaines mairies. Soit par une union ouverte avec répartition de ministères (à l’allemande), soit par un appui parlementaire de Podemos à un gouvernement monocolore socialiste, en rééditant peu ou prou ce qui s’est mis en place chez le voisin portugais (pacte gouvernemental entre le PSP, le Bloco de Esquerda et le  PCP).

Mais cette option suscite une offensive de la vieille garde socialiste, autour de Felipe González, l’artisan « de gauche » de la Transition1, et de la puissante et retorse présidente de l’Andalousie, Susana Díaz. Ils agitent le chiffon rouge de l’indépendantisme catalan et donc la nécessité de faire bloc avec le PP et Ciudadanos pour préserver « l’unité » de l’Espagne. Le fait est que la réalité plurinationale de l’Etat espagnol pose un obstacle de taille à la mise en place d’un scénario à la portugaise : d’autant que Podemos fait de l’acceptation du droit à l’autodétermination un préalable, à ce jour  ferme, à toute discussion sur un pacte de « gouvernabilité » avec le PSOE (ce parti de la « caste » !).

Catalogne, la périphérie qui percute au centre !

L’autodétermination est l’un des points principaux de rupture avec la Culture de la Transition et son « régime des autonomies » : celui-ci, longtemps conçu comme le contre-feu idéal aux revendications nationalitaires historiques, laisse désormais apparaître avec la Catalogne que lesdites revendications conservent et même accroissent leur explosivité.

Le paradoxe de  cette contradiction centrale portée depuis la périphérie territoriale noue l’actuel blocage institutionnel. Signe des temps nouveaux, un positionnement en faveur de l’autodétermination des peuples de l’Etat espagnol ne constitue plus un épouvantail permettant aux partis du régime de se gagner une massive majorité des Espagnols grâce à leur diabolisation du souverainisme en termes d’assassin (celui des Basques « terroristes ») ou d’égoïste (celui des « riches » Catalans). La crise ouverte en 2008 est passée par là : les Castillan-e-s, les Andalous-e-s, etc. se découvrent  toujours plus frères et sœurs d’infortune et quasi-nécessairement solidaires des Catalan-e-s, Basques et autres Galicien-ne-s.

La rectification (déplaçant la balance plus vers l’autodétermination et moins vers la nécessité que celle-ci débouche sur une simple reconfiguration de l’unité de l’Espagne) qu’a opérée Podemos, suite à l’élection de Catalogne, sur la question clé, mais si complexe de cette autonomie amène à aborder le succès électoral qui en a, pour partie, résulté. Comme nous l’avons écrit ailleurs, après avoir connu l’embellie ouverte avec la spectaculaire percée aux élections européennes de mai 2014 jusqu’à l’impressionnante « Marche pour le changement » de janvier 2015, Podemos n’a cessé de perdre du souffle, ce dont les sondages à la baisse témoignèrent.

Les résultats en-deçà de ses espérances aux diverses élections intermédiaires furent le prélude à l’échec retentissant à l’élection de l’autonomie catalane, avant que ne se produise une « remontée » (la remontada) fulgurante sur les deux derniers mois de la campagne des législatives, qui a donné le score remarquable évoqué plus haut. La question « pourquoi un tel parcours en dents de scie » ne saurait trouver de réponse satisfaisante du côté de ce que la direction de Podemos a longtemps mis en avant : la forte campagne d’hostilité politique et médiatique menée à son encontre par le « système », une fois la surprise des Européennes passée. 

Podemos au risque de ne pas pouvoir 

C’est, plus profondément, dans l’orientation qu’a donnée la direction iglésiste au parti qu’il faut chercher les causes de cette importante baisse de régime.

Ainsi le mode de désignation des candidatures à la législative de décembre a réaffirmé le tropisme antidémocratique, verticaliste, monolithique et centraliste, qui avait présidé à l’élection des organes de direction du parti à l’assemblée de fondation fin 2014. Aucun-e candidat-e à la députation n’était extérieur à la mouvance, pour ne pas dire la fraction, iglésiste ! Par ailleurs c’est depuis Madrid, dans une totale dépossession du pouvoir de décision des structures locales, qu’ont été constituées les listes de candidatures pour une élection certes nationale mais, tout de même, avec représentation territoriale. Listes qui, une fois avalisées localement, ont parfois été recomposées, au gré des investitures, par la volonté de la seule direction, de personnalités comme celle de ce général de l’Armée de l’air qui fut chef d’état-major sous le gouvernement du socialiste José Luis Zapatero !

La mise en avant par les iglésistes, en guise de contre-feu aux critiques sur la vie interne et d’explication de la « remontada », de la grande qualité participative dont jouirait le parti, en particulier par recours aux outils informatiques, n’est pas très convaincante. La sociologue Héloïse Nez écrit à ce propos: « les instruments de participation mis en place par Podemos ont une dimension de plébiscite plus qu’[ils ne témoignent] d’une réelle volonté participative. Si certains outils favorisent le débat, comme "Plaza Podemos" sur Reddit, ils ne permettent pas un accès direct à la décision. A l’inverse, les instruments de vote, comme Appgree et Agora Voting, ne favorisent pas la délibération ». Plus précisément encore : « à Podemos, la préférence pour "des outils simples et rapides qui ne prennent pas trop de temps à l’usager" favorise la participation d’un nombre important de militants et de sympathisants, mais limite la qualité des échanges et des débats »2.

Pour Héloïse Nez le premier défi, à la veille de la législative, à relever par Podemos était donc bien celui de « l’organisation interne » : « comment résoudre les tensions au sein du parti et réagir face au départ massif des militants ? La nouvelle formation ne risque-t-elle pas de devenir une coquille vide si la désertification des cercles locaux se poursuit ? L’originalité de Podemos à ses débuts, marquée par l’auto-organisation des cercles et l’élaboration collaborative de son programme pour les élections européennes, a été très affaiblie au cours du processus d’institutionnalisation du parti, débouchant sur une structure verticale et une forte centralisation du pouvoir. La confrontation à la sphère électorale, institutionnelle et médiatique a ainsi transformé le projet initial des fondateurs de Podemos, qui promettaient de ne pas créer "un parti de plus" mais un mouvement politique capable de faire bouger les lignes. »3

Le fait est que Podemos a pu neutraliser, en environ deux mois,  ces facteurs d’affaiblissement et, ressuscitant l’enthousiasme militant et la ferveur de larges franges de la population, inverser la dynamique de l’échec annoncé.

Podemos gagne en perdant son monopole de l’indignation

Le salut électoral de Podemos lui est venu de l’extérieur : plus précisément des comunidades historiques où il a fait alliance, mais dans d’autres termes que ceux qu’il posait, avec des groupes dont la caractéristique est d’avoir maintenu un lien autrement plus fort avec le mouvement social, avec l’esprit du 15-M, que celui qu’il conservait avec eux.

Ainsi de Barcelona en Comú (auparavant Guanyem Barcelona) qui, organisant à la municipale de mai une « confluencia » (une convergence) de partis de gauche, dont Podemos, autour de la prestigieuse figure de sa dirigeante Ada Colau, décrocha la mairie de la capitale catalane. Et qui, devant le désastre électoral guettant Podemos, et donc menaçant les acquis municipalistes de la ville, décida in extremis (en octobre) de s’engager dans la législative. Ayant déjà pris, à la municipale, Podemos à sa contradiction d’avoir dérogé à sa règle hégémoniste sur les alliances électorales (inclusion des autres dans ses listes), elle a récidivé, avec succès, sur la base du rapport de force ainsi acquis, sur une élection, la législative, dont Podemos faisait pourtant la pierre de touche de sa stratégie politique et pour laquelle il était le moins disposé à céder le leadership. 

Ayant une première fois, à la municipale, contrarié l’intitulé des listes, prévu par Podemos sur la base de son nom, Barcelona en Comú devint tout naturellement, sans aucune mention de Podemos, le nom de la liste qui remporta l’élection. Pour la législative, contre la volonté d’Iglesias et de ses camarades, que le nom de Podemos apparaisse en premier, il fut relégué en seconde position pour une liste intitulée En Comú Podem et conduite par un proche de Ada Colau. Le rapport de force était on ne peut plus clair. Cette liste unitaire a obtenu un score de près de 25 % et 12 député-e-s (dont 3 pour ICV, une scission d’IU en Catalogne, 2 pour Podem et 4 pour Barcelona En Comú) qui l’a placée comme première force catalane.

« Nous pouvons » au péril électoraliste

La même mésaventure est arrivée en Galice où la liste unitaire pour la législative, forgée sur la dynamique des municipales également, a fait l’impasse sur le nom de Podemos pour s’appeler sobrement En Marea, en claire référence aux structures  de lutte  des « Marées » qui, dans la foulée du 15-M, cherchèrent à développer les fronts de mobilisation sociale (petite concession à Podemos, son nom est apparu sur le bulletin de vote).

L’historique dirigeant du nationalisme galicien, Xosé Manuel Beiras, n’y alla pas par quatre chemins en déclarant lors des négociations de listes : Podemos « doit abandonner sa prétention de constituer en Galice une alternative qui se résumerait à Podemos plus quelques appoints » (sic), car la réalité est qu’il faut compter avec trois composantes essentielles, « les organisations politiques [sous-entendu non réductibles au seul Podemos], les «marées» et les mouvements citoyens » ; « les grandes marées qui dirigent les villes, depuis la municipale de mai, de El Ferrol, de La Corogne et de Saint-Jacques-de-Compostelle, nous ont demandé que nous nous mettions d’accord pour qu’elles puissent à leur tour s’engager [dans la liste unitaire des législatives] »4. En Marea a percé à 25 % et a obtenu 6 député-e-s (dont deux pour Anova, le parti de Beiras, et deux pour Podemos).

Dans le Pays valencien, c’est une liste Compromís-Podemos-És el moment (mais, là aussi, les sigles furent dénommés « Podemos-Compromís »)  qui a affronté les urnes avec succès (25 % et 9 député-e-s, dont quatre pour Compromís et trois pour Podemos). Enfin, « la différence » est venue d’Euskadi : c’est sur son seul nom que Podemos a créé l’énorme surprise de devenir le premier parti en voix (le second en élus) avec 26 % et 5 députés. Mais cette particularité tient au fait qu’au sortir d’une énorme crise de direction, la nette ligne de démarcation avec Pablo Iglesias l’a identifié comme un parti basque à part entière, non une « succursale de Madrid », mobilisant par ailleurs sur un droit à l’autodétermination dont les sondages disent qu’il est largement soutenu dans la population alors que la gauche nationaliste, EH Bildu, a été pénalisée pour avoir axé sa campagne sur l’indépendance appuyée, toujours selon les sondages, par seulement 14 % des Basques.5

Ces défaites dans les préparatifs électoraux de Podemos, qui lui valurent paradoxalement un  premier succès, par sa décision de jouer collectif aux municipales, lui auront permis de bénéficier de l’impulsion décisive pour opérer la percée électorale qu’il visait, depuis le congrès de fondation de la fin 2014, à la législative : ces alliances dépassant en effet le cadre de plus en plus étriqué, démobilisateur des énergies militantes et arrogamment  autocentré qu’offrait Podemos et ouvrant sur des dynamiques électorales gagnantes ont redonné confiance aux militant-e-s des cercles et à leurs sympathisant-e-s.

Cette confiance fut d’autant plus marquée qu’elle envoyait le signal au régime que les sujets actifs de la contestation étaient d’autant plus forts qu’ils étaient pluriels et rétifs à toute hégémonie de l’Un ! Belle revanche d’un 15-M, jusque là réduit à l’impuissance d’une statue de Commandeur que l’on honore de loin en loin. Cerise sur le gâteau : la place, sans cesse croissante, occupée par Ada Colau dans la campagne, sur tout le territoire, de Podemos décupla une ferveur et un enthousiasme particulièrement contagieux comme cela apparut au meeting central de Madrid où, à l’applaudimètre, elle l’emporta largement sur Pablo Iglesias lui-même.6

« Les institutions sont un costume taillé à la mesure de ceux qui l’ont dessiné » 

Nos camarades d’Anticapitalistas dans Podemos, arbitrairement écartés des listes de candidatures à la législative, ont décidé d’éviter toute polémique nuisible à la campagne mais ils n’en restent pas moins engagés à défendre le point fort engrangé dans ladite campagne : les inflexions gagnantes imposées par ce que le 15-M conserve de force propulsive et donc la nécessité d’une réorientation de l’organisation, tant, en interne, dans le sens d’un recentrage démocratique sur les cercles que, en externe, sur le développement des pratiques de « confluencia » avec la diversité des forces antisystème. Forces dont il convient cependant de ne pas surestimer la capacité à rester sur des logiques de rupture institutionnelle, mais qui auront permis de mettre du « jeu » dans les rouages de la machine de guerre podémite verrouillée pour « prendre d’assaut le ciel » électoral ! Nos camarades mettent également en garde contre l’illusion que le Parlement soit miraculeusement devenu « le » lieu de la victoire contre le régime : malgré leur crise, les bipartistes sont encore loin devant Podemos et les listes d’unité populaire et de toute façon, comme le souligne Teresa Rodríguez (Podemos/Anticapitalistas Andalousie), « les institutions sont un costume taillé à la mesure de ceux qui l’ont dessiné ».7

Les acquis indéniables de la campagne des législatives ne seront démultipliés que si enfin Podemos et ses alliés, loin des tentatives de se gagner, par la mécanique perverse des mécanismes institutionnels, « la caste » du PSOE,  deviennent des activateurs des mobilisations sociales dont le 15-M a puissamment esquissé qu’elles sont le dynamiseur incontournable de la crise du système de domination. La facilitation de cette relance du social, par-delà l’électoral, ne pourra opérer que par l’affirmation de la nécessité de la rupture et de  l’alternative sur des bases programmatiques comme celles exprimées, par exemple, par « le projet de loi 25 »8 porté par Podemos à ces élections, un projet de loi d’urgence sur le droit au logement, à la santé ou à l’approvisionnement énergétique.

Mais ces bases programmatiques  doivent (ré)intégrer nécessairement le refus de payer la dette, que Podemos a hélas mis de côté, au profit d’un illusoire processus de restructuration des remboursements à négocier avec les instances de l’UE. Comme le regrette l’économiste Michel Husson, « l’une des leçons essentielles de l’expérience grecque, c’est sans doute que la rupture doit venir en premier sous la forme d’un moratoire unilatéral, autrement dit d’une suspension des paiements liés à la dette. Ensuite viennent l’audit et la recherche d’élargissement, et, surtout, des mesures immédiates visant à asseoir la légitimité populaire d’une telle mesure, quelque chose comme : "en suspendant les paiements de la dette, nous pouvons augmenter le salaire minimum" […] Le projet [de programme économique de Podemos] ne fixe que des objectifs sous-dimensionnés et imagine un processus de transformation des institutions européennes fondé sur une logique coopérative. C’est pourquoi on peut dire que ce projet […] ne tire pas vraiment les leçons de l’expérience grecque. Chacun a pu constater que la volonté de convaincre la Troïka de trouver une issue rationnelle et coopérative s’est heurtée à un mur. Certes, le poids économique de l’Espagne est bien plus grand que celui de la Grèce, mais la seule façon d’avancer réellement vers un allègement significatif de la dette est de créer un rapport de forces initial en déclarant un moratoire unilatéral. Il faut "commencer à faire les premiers pas en solitaire", oui "commencer", sans attendre le constat prévisible d’une "absence de volonté collective de l’Eurogroupe" ».9 

A l’élection législative, le boulet de l’échec est passé tout près, une récidive dans les « erreurs » commises  pourrait définitivement aliéner à Podemos le capital de sympathie in extremis récupéré.

Antoine Rabadan

 

Podemos prêt à gouverner avec le PSOE et IU

Ce vendredi 22 janvier, Pablo Iglesias a tenu une conférence de presse, au sortir d’une entrevue avec le roi. Il a fait la proposition de constituer un gouvernement d’union des gauches, PSOE compris, en escomptant que la fraction postulée « sensée » de celui-ci, autour de son actuel secrétaire national, saura s’émanciper de la vieille garde favorable à une alliance avec le PP et Ciudadanos. Ce qui pourtant n’assure pas une majorité parlementaire.

Sur fond d’un hommage réitéré à la figure du roi et d’une déclaration également répétée de « loyauté institutionnelle », celui qui se réclame encore de l’esprit du mouvement des places, le libertaire 15-M, estime possible la mise en œuvre d’un programme d’urgence sociale et de réformes démocratiques, dont celle du droit d’autodétermination des nationalités, en premier lieu en Catalogne, en faisant le pari hasardeux que le « bon » PSOE suivra. 

Par ailleurs, confirmant implicitement l’abandon de toute idée d’audit de la dette et de refus d’en payer la part illégitime, il compte obtenir un aléatoire aval des instances européennes pour un simple rééchelonnement des remboursements dont on peut, au demeurant, douter qu’il autorise la mise en place d’une authentique politique anti-austérité.

Il n’est nullement acquis que le PSOE, lucide sur la manœuvre visant à faire éclater ses contradictions internes, facilite un projet global de réforme de l’intérieur du système. En revanche, le signal aura été donné que Podemos est disposé à s’institutionnaliser dans l‘utopie de pouvoir piéger ledit système et l’amener à jouer suicidairement contre lui ! Ses militant-e-s et sympathisant-e-s seront-ils convaincus qu’il y a là une « utopie concrète » crédible ? Ils et elles constateront en tout cas que  la question qui donne le titre de cet article, « 2016 : relance des mouvements sociaux ? », reste sans réponse car elle est, tout compte fait, hors sujet pour la direction de Podemos. 

A. R. 

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