En Grèce, résister au piège nationaliste

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Dans le cadre des grandes manœuvres de l’UE et de l’OTAN visant à renforcer l’intégration des Balkans au dispositif stratégique occidental (ce dont témoigne la récente tournée de Jean-Claude Junker dans la région), la question gréco-macédonienne vient de connaître de nouveaux développements. Avec, côté grec, une inquiétante flambée nationaliste – qui pose bien des questions, notamment à gauche.

Soucieux d’accélérer l’adhésion de la République de Macédoine à l’OTAN, les Etats-Unis ont poussé Tsipras et le premier ministre macédonien Zoran Zaev à relancer le processus de négociation autour du nom de l’Etat macédonien, contesté par tous les gouvernements grecs depuis sa proclamation d’indépendance en 1991. 

Cette pathétique question du nom

Dénonçant un rapt mémoriel dans l’utilisation par la République de Macédoine du nom et des symboles du royaume d’Alexandre le Grand, héritage exclusif de l’actuelle République hellénique selon l’Etat Grec, celui-ci revendique en outre une révision de la Constitution macédonienne afin de l’expurger des articles qu’il juge irrédentistes.

Il semblerait que les deux parties soient décidées à régler cette pathétique question dans les délais prescrits par les « partenaires » américains et européens, en dépit des contre-coups internes révélés par les manifestations nationalistes de ces dernières semaines. Ainsi, Zaev a d’ores et déjà accepté de rebaptiser le principal aéroport du pays ainsi que l’autoroute qui le traverse, afin que n’y figure plus la référence à Alexandre le Grand. D’autre part, plusieurs noms composés 1 seraient sur la table afin de satisfaire aux exigences de Tsipras et d’établir un clair distinguo entre l’Etat macédonien et la province éponyme du nord de la Grèce.  

Côté grec, cet épisode diplomatique a été immédiatement exploité par les franges les plus réactionnaires du spectre politique et de la société. Dès le 21 janvier, une première manifestation nationaliste a rassemblé des dizaines de milliers de personnes à Thessalonique, se concluant par l’attaque et l’incendie d’un local militant. Puis, le 4 février, c’est sur la place Syntagma d’Athènes qu’ont convergé les manifestants mobilisés par la droite de la Nouvelle démocratie, l’extrême droite (dont bien sûr Aube dorée), l’Eglise, les associations de descendants de réfugiés d’Asie Mineure, les médias de droite…

Même si les chiffres avancés par les organisateurs culminent à 1,5 million, très au-delà des 150 000 recensés par la police, il est clair que l’on est loin des manifestations de masse ayant eu lieu dans les années 1990 sur le même thème. Pour autant, deux ans et demi seulement après le grand rassemblement pour le « non » au référendum, le fait de voir la place Syntagma remplie d’une telle foule dénote un retour de bâton significatif.

Les mots d’ordre exprimaient le refus de tout usage du nom « Macédoine », y compris couplé à un déterminant géographique. L’état d’esprit général tient dans cette citation de l’orateur-phare du rassemblement athénien, le compositeur Mikis Théodorakis2, 92 ans : « la Macédoine a toujours été, est, et sera toujours grecque ». Plus grave pour le personnage lui-même, et générateur d’encore plus de confusion compte tenu de son passé : après avoir dénoncé le gouvernement comme « négateur de la patrie », il a dit « mépriser et combattre le fascisme sous toutes ses formes, et avant tout sa plus rusée, perfide et dangereuse, sa forme de gauche »

A droite, remous contrôlés

En dépit de leur caractère foncièrement conservateur, ces rassemblements ne soufflent pas dans les voiles du leader de la Nouvelle démocratie, Kyriakos Mitsotakis. D’une part, le personnage est plutôt enclin à « poser au centre », contrairement à son prédécesseur Samaras. Ce qui, sur des questions mettant en jeu les objectifs de l’UE et de l’OTAN, le place naturellement sur le terrain « raisonnable » de Tsipras. D’autre part, la Nouvelle démocratie s’était positionnée sous le gouvernement Karamanlis en faveur d’un nom composé incluant le nom de « Macédoine ». Mitsotakis a donc été contraint de durcir la position de la ND en se prononçant contre cette solution, attitude que Syriza a largement exploitée.

Dans ce contexte, et compte tenu de la stagnation d’Aube dorée depuis 2015, l’hypothèse de l’émergence d’une nouvelle force « à droite de la droite » est évoquée. La présence du général Frangos Frangoulis à la tribune de la manifestation de Thessalonique est venue alimenter ces conjectures. Il est vrai qu’il a tout du candidat idéal : ancien membre de l’état-major des armées, ultranationaliste coutumier des propos belliqueux envers la Turquie, il fut brièvement ministre de la défense sous le gouvernement mémorandaire de Pikrammenos (mai-juin 2012), puis signataire d’un appel d’officiers de réserve appelant à voter massivement « oui » au référendum de 2015. Autrement dit, une parfaite synthèse de nationalisme agressif et de loyauté indéfectible envers l’UE et l’OTAN. Il demeure cependant très réservé quant à son éventuel avenir politique et, pour l’heure, la ND et Aube dorée parviennent à maintenir l’espace qui les sépare relativement clos.

Rien de quoi véritablement inquiéter Tsipras, d’autant que la coalition Syriza-Anel pourrait bien résister aux contradictions générés en son sein par la négociation avec Zaev : de fait, les Grecs indépendants (Anel) de Panos Kammenos3, nationalistes et très proches de l’armée et de l’Eglise, se trouvent en porte-à-faux avec leur base et font face à un vrai dilemme. Toutefois, le compromis qui semble se dessiner entre Syriza et Anel permettrait à ces derniers de s’abstenir, laissant Syriza faire voter l’accord gréco-macédonien par les députés du Pasok et de Potami4… tout en poursuivant la co-gouvernance « as usual » dans le cadre de l’alliance en vigueur depuis 2015.

La gauche embourbée dans le nationalisme

Le cas tragique quoique peu surprenant de Mikis Theodorakis est emblématique d’un problème structurel dans la gauche grecque. Sous couvert d’opposition aux stratégies otaniennes et aux velléités d’élargissement de l’UE dans les Balkans, on n’hésite pas à se faire le relai du pire chauvinisme, et à défiler avec l’ensemble des représentants de la réaction.

Ainsi, les maoïstes de KOE (Organisation communiste de Grèce, anciennement membre de Syriza et désormais indépendante) ont soutenu et participé aux rassemblements. De même que Zoé Konstantopoulou, ex-présidente du Parlement et porte-parole de son micro-parti Cap vers la Liberté, fondé il y a quelques mois en présence de Jean-Luc Mélenchon. Prête à faire feu de tout bois contre le gouvernement, elle a salué « une page d’histoire » écrite par « des centaines de milliers de citoyens (…) en défense de la dignité et de notre patrie », n’hésitant pas à revendiquer son soutien aux rassemblements comme une volonté de contester le terrain aux fascistes.

D’autres ont dénoncé une inversion des priorités, rappelant que pour la Grèce la menace principale est à Ankara plutôt qu’à Skopje. C’est la position que l’on a pu lire sur le site du Courant de gauche de Lafazanis (Unité populaire/LAE), agrémentée de commentaires sur la menace potentiellement dangereuse que représentent l’irrédentisme macédonien et le nationalisme albanais. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu qu’Unité populaire appelle officiellement aux rassemblements, tant les discours de ses dirigeants y étaient favorables.5 Persistant à désigner la Macédoine sous l’appellation d’ARYM (« Ancienne république yougoslave de Macédoine », nom « provisoire » que la Grèce est parvenue à lui imposer en… 1993), Unité populaire s’oppose à tout accord « sous la tutelle de l’OTAN ».

Le KKE (parti communiste), tout en dénonçant le caractère expansionniste de l’ARYM au milieu d’une rhétorique anti-impérialiste convenue, a condamné les rassemblements nationalistes comme une diversion et un piège pour les peuples de la région, s’accordant de fait avec la proposition gouvernementale d’adoption d’un nom composé pour la Macédoine.

Pour une réponse internationaliste

Bien que l’ensemble de l’extrême gauche s’accorde à dénoncer les rassemblements nationalistes et à s’opposer aux projets impérialistes dans les Balkans, des divergences existent en son sein quant aux revendications à mettre en avant et à l’analyse du rôle spécifique de la Grèce dans le dispositif impérialiste occidental.

Ces divergences d’appréciation renvoient à des héritages idéologiques anciens, la nature de l’Etat grec ayant toujours été un discriminant majeur entre les courants issus du stalinisme et ceux issus du trotskysme (et de la majeure partie de l’anarchisme). Pour les uns, la Grèce est un Etat dominé par l’impérialisme occidental, dont les intérêts nationaux sont naturellement en butte à celui-ci : l’épisode des mémorandums vient bien entendu apporter de l’eau au moulin de cette thèse. Pour les autres, la Grèce constitue un chaînon indispensable à la domination impérialiste dans la région : membre fondatrice de l’OTAN, premier Etat Balkanique à intégrer l’UE et la zone euro, ses entreprises (notamment dans le secteur bancaire et le BTP) ont massivement et depuis longtemps pénétré les marchés des pays voisins, en particulier la Macédoine !

Dans la coalition anticapitaliste Antarsya, une partie du NAR (Courant de la nouvelle gauche, issu d’une scission des Jeunesses communistes en 1989), ainsi que d’autres composantes, d’origine maoïste, considèrent la solution du nom composé comme bonne et renvoient dos-à-dos l’ensemble des nationalismes balkaniques, sans y introduire la moindre hiérarchisation, position proche de celle du KKE. D’autres (OKDE-Spartakos, SEK…) revendiquent la reconnaissance du nom de « République de Macédoine » ainsi que de la minorité slavo-macédonienne vivant dans le nord du pays, et refusent le renvoi dos-à-dos des deux nationalismes, la Grèce jouant un rôle impérialiste prépondérant dans les Balkans.

Il n’en reste pas moins que c’est à la gauche anticapitaliste ainsi qu’à la mouvance libertaire que revient le mérite d’avoir tenté de formuler une réponse politique digne de ce nom au poison nationaliste, et à la traduire par des mobilisations. Dès le 3 février, à la veille du rassemblement athénien, alors qu’Aube dorée appelait à une manifestation au départ de ses locaux nationaux, un rassemblement de 2500 antifascistes6 est parvenu à empêcher des néonazis peu nombreux de défiler. Le lendemain, alors que l’ensemble des locaux militants situés dans le quartier d’Exarcheia, à quelques centaines de mètres de Syntagma, étaient sous bonne garde grâce à la mobilisation des réseaux anarchistes, 2000 antifascistes (essentiellement libertaires ou d’extrême gauche) se sont rassemblés devant les Propylées. De sorte qu’en dépit de la présence massive de fascistes de toute sorte dans le centre d’Athènes, aucune attaque n’a eu lieu le 4 février.

Des initiatives de taille plus modeste ont eu lieu depuis. Le 17 mars, la journée antifasciste initiée depuis plusieurs années par le SEK et ses correspondants internationaux sera l’occasion de réaffirmer qu’en aucun cas, l’intérêt des travailleurs et des peuples des Balkans n’est de céder aux sirènes nationalistes. 

Par Emil Ansker

  • 1. Macédoine du Nord, Haute-Macédoine, Macédoine du Vardar (du nom du fleuve traversant le pays), République de Macédoine-Skopje, Nouvelle Macédoine…
  • 2. Héros de la résistance au nazisme puis à la dictature, longtemps membre du KKE (le parti communiste grec), Theodorakis a aussi été ministre sous le gouvernement de droite (Nouvelle démocratie) de Constantinos Mitsotakis, entre 1990 et 1992.
  • 3. Depuis janvier 2015, le parti des Grecs indépendants (acronyme, Anel) est le partenaire de Syriza au gouvernement, où Kammenos occupe le poste de ministre de la Défense. Syriza n’aurait pas de majorité sans son appoint.
  • 4. Le Pasok est le parti « socialiste » autrefois largement dominant et désormais déchu, Potami une formation plus récente et dite « centriste ».
  • 5. Un autre courant interne d’Unité populaire, formé de DEA (Gauche ouvrière internationaliste) et du Red Network, a au contraire défendu une position anti-chauvine. Voir ici sa déclaration traduite en français : https ://alencontre.org/europe/grece/grece-a-propos-des-manifestations-sur-le-nom-de-la-macedoine.html
  • 6. Depuis les libertaires de Rossinante (proches d’AL en France) jusqu’à des éléments d’Unité populaire, en passant par l’essentiel des forces d’Antarsya.

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