DSA : une percée pour l’anticapitalisme aux États-Unis

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Incroyable mais vrai ? Les États-Unis traversent une période pleine d’opportunités pour les anticapitalistes. En 2016, alors candidat aux primaires démocrates pour l’élection présidentielle, Bernie Sanders avait décidé de se réclamer du « socialisme démocratique ». Ce qui aurait pu n’être qu’une anecdote dans une autre situation sociale et politique a pourtant contribué à un réel regain d’intérêt, notamment dans la jeunesse, pour une alternative socialiste au capitalisme. 

L’un des signes les plus remarqués de ce possible renouveau du socialisme (au vrai sens du terme) aux États-Unis est la croissance rapide d’une organisation de gauche appelée Democratic Socialists of America (DSA), passée de 6 000 membres environ (2011-2015) à plus de 50 000 aujourd’hui. Mais de quoi DSA est-il le nom ? Issue de courants anciens, mais encore très marginale il y a quelques années, cette organisation connaît une profonde transformation quantitative et qualitative, car des milliers d’exploitéEs et d’oppriméEs viennent y chercher un espace d’action politique commune.

 

Un peu d’histoire : anti-impérialisme tardif et réalignement démocrate

L’organisation tire une partie de ses origines du Parti socialiste d’Amérique, qui a joué un rôle central dans la gauche radicale des premières décennies du 20e siècle. Puis viennent la répression d’État, l’émergence du Parti communiste, la Guerre froide. Dans les années 1960, un Parti socialiste désormais marginal défend les bureaucraties syndicales et l’impérialisme. La jeune génération de la « Nouvelle gauche », engagée contre le racisme, le patriarcat et la guerre, se désintéresse alors de ce « socialisme », et crée ses propres organisations comme Students for a Democratic Society (SDS). Cet échec pour le Parti socialiste provoque tardivement une scission en son sein, en 1972. Dix ans plus tard, la minorité qui avait opéré un tournant anti-impérialiste s’unit à un autre petit groupe, issu quant à lui de la nouvelle gauche, pour former DSA. En 1982, ce nom désignait donc la fusion de résidus du Parti socialiste et des SDS.

Dès le départ, DSA est l’un des groupes membres de l’Internationale socialiste, même s’il évite la trajectoire majoritaire des socialistes étatsuniens qui finissent par se dissoudre de fait dans l’aile de « centre-gauche » du Parti démocrate. Son dirigeant historique Michael Harrington n’abandonne pas la perspective stratégique du « réalignement » du Parti démocrate, visant à en faire un parti social-démocrate dont DSA pourrait constituer l’aile gauche anticapitaliste. Une perspective pour le moins douteuse dès avant 1982, et plus encore par la suite, le Parti démocrate prenant la direction opposée tandis que toute la gauche semble disparaître. DSA dénonce alors la ligne des Démocrates, mais continue de soutenir beaucoup de ses candidats, affirmant que c’est « sans illusions » et pour mieux encourager la pression de masse par en bas. Bref, de sa fondation jusqu’à la présidence Obama, rien ne semble donc préparer DSA à sortir brusquement de la marginalité. C’est pourtant ce qui s’est produit depuis deux ans.

Une nouvelle génération en quête de socialisme

DSA traverse depuis 2016 un processus de transformation quantitatif si rapide qu’il constitue déjà un changement qualitatif, qui pourrait en appeler ou en permettre d’autres. Les membres officiels sont passés de 6 000 à plus de 50 000, essentiellement en trois temps. Printemps 2016 : succès populaire de Sanders aux primaires démocrates. Novembre 2016 : protestation face à l’élection de Trump. Juin 2018 : victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez dans une primaire législative démocrate, avec le soutien de DSA.

Cet afflux, qui a divisé par deux la moyenne d’âge de DSA (de 68 à 33 ans d’âge médian), est dû entre autres à un phénomène politique générationnel. Les mobilisations de jeunes sans-papiers (« Dreamers ») à partir de 2009, et le mouvement Occupy Wall Street en 2011, ont inauguré une nouvelle vague de mouvements sociaux. Pour la démocratie et la protection sociale, contre les violences policières et le racisme (« Black Lives Matter »), pour les droits des immigréEs et des femmes, pour la défense de l’éducation et de l’environnement, pour un vrai salaire minimum ou pour le contrôle des armes à feu, par les manifestations de masse, l’action directe de désobéissance civile et la grève, cette vague a entraîné dans la lutte des millions de personnes, le plus souvent des jeunes. Cette génération du nouveau millénaire (« millenials ») est une jeunesse massivement scolarisée mais aussi endettée et directement concernée par l’aggravation des inégalités, des discriminations et de la destruction environnementale. Elle a commencé à manifester son intérêt pour une alternative socialiste au capitalisme, qui s’est reflété dans plusieurs sondages, dans la sphère des réseaux sociaux et dans de nouvelles revues socialistes comme Jacobin. Et si Bernie Sanders, politicien démocrate blanc né en 1941, était un improbable représentant pour ce phénomène, Alexandria Ocasio-Cortez est quant à elle une militante portoricaine du Bronx âgée de 28 ans, qui vient d’infliger une cuisante défaite à un influent député démocrate occupant son siège depuis 20 ans, et paraît assurée de remporter ce siège dans une circonscription très majoritairement démocrate.

C’est l’entrée en politique de cette nouvelle génération qui a permis la métamorphose de DSA en la plus grande organisation socialiste des États-Unis (aujourd’hui et depuis un demi-siècle). L’organisation compte désormais plus de 180 sections locales, dont 140 nouvelles. Internet a sans doute facilité les prises de contact avec une structure jusqu’alors si petite, pour des jeunes cherchant à en savoir plus pour agir, et se raccrochant (faute de parti bien visible) à des mots-clés – « socialism », donc, mais aussi des perspectives concrètes comme « Medicare for all » (généralisation de la sécurité sociale existant pour les personnes âgées), ou encore « tuition-free college » (abolition des frais d’inscription à l’université pour lutter contre l’endettement de masse).

 

Nouveau mouvement socialiste, organisation et stratégie

Les dizaines de milliers de membres récents ne sont pas touTEs devenus des militantEs au quotidien. Mais c’est aussi parce que beaucoup l’étaient déjà. Ces militantEs des mouvements sociaux cherchent une stratégie politique générale, et une dynamique réciproque entre campagnes électorales et luttes sociales. DSA leur a offert un cadre pour cela, fait de centralisme, de commissions thématiques, de tendances, d’autonomie locale, de parité femmes/hommes et de sièges réservés aux minorités ethno-raciales dans la direction. Les nouvelles forces militantes ont déjà commencé à s’approprier cet outil, et même à le transformer à leur image. Le premier congrès biennal depuis le début du phénomène a eu lieu en août 2017. Environ 700 déléguéEs des quatre coins de ce vaste pays, comptant une assez forte proportion de femmes et de « people of color », ont débattu et décidé d’un déplacement vers la gauche des positions de DSA. L’organisation a rompu avec l’Internationale socialiste, pour son soutien à l’impérialisme et à l’austérité néolibérale. Une autre décision importante pour se démarquer de l’aile gauche des Démocrates a été de soutenir officiellement la campagne BDS. Le congrès a également été l’occasion pour les déléguéEs de consolider leur adhésion à un projet anticapitaliste et socialiste, rejetant un système basé sur la propriété privée et le profit, les inégalités et les discriminations, la violence d’État et la guerre – et d’entonner l’Internationale.

DSA se tourne donc vers les gauches antilibérales et anti-impérialistes du reste du monde... bien que dans le même temps certains secteurs de l’organisation misent encore sur le réalignement du Parti démocrate. Ce type de contradictions confirme qu’un processus de transformation est en cours, dans un espace politique où des social-démocrates proches de la ligne Sanders côtoient désormais des communistes, des libertaires, des socialistes favorables à une pleine indépendance vis-à-vis des Démocrates, et des milliers de jeunes militantEs du mouvement social qui cherchent encore à se déterminer dans les débats stratégiques.

L’influence séculaire du Parti démocrate fait que le mirage du réalignement ne sera pas aisément dissipé. La nouvelle jeunesse de DSA doit lui donner la confiance d’élaborer une ligne d’indépendance de classe, et de l’appliquer, sans quoi les forces centrifuges seront les plus fortes et emporteront les candidatEs aux élections devenus des porte-parole de fait. DSA aurait tort de se priver de la dynamique réciproque entre élections et mobilisations sociales, qui est à l’origine de sa croissance record et qui paraît vitale dans une situation où tout reste à reconstruire. Encore faut-il se demander jusqu’à quel point l’usage des primaires démocrates permettra d’ouvrir des brèches dans le champ politique sans contribuer à renflouer le « deuxième meilleur parti des classes dirigeantes ». En attendant, lorsqu’Alexandra Ocasio-Cortez, après sa victoire, a fait publiquement des concessions aux démocrates (sur BDS et sur le « vote utile »), le communiqué critique de la section de DSA qui l’avait soutenue ne s’est pas fait attendre. Les nombreux anticapitalistes cohérents au sein de DSA ne comptent pas se laisser voler leur opportunité de transformer durablement la situation politique et sociale.

Pour la première fois depuis des décennies, les États-Unis sont traversés par un mouvement socialiste en plein essor, qui commence à s’organiser concrètement, et qui renouvelle des débats stratégiques vitaux pour l’ensemble de la gauche radicale. Quelles que soient les limites des résultats actuels, ce n’est qu’un début. On ne peut qu’encourager le renforcement du mouvement et la poursuite des débats. Les anticapitalistes qui militent depuis des années dans la marginalité devront être prêts à prendre de sérieux risques pour en sortir, et la situation leur offre aujourd’hui des moyens de tenter de le faire. o

 

Quelques lectures utiles :

- Dan La Botz, « Une convention réussie fait glisser à gauche les Socialistes démocrates », Inprecor, n° 642-643, août-septembre 2017.

http ://www.inprecor.fr/article-États-Unis-Une_convention_réussie_fait_glisser_à_gauche_les_Socialistes_démocrates ?id=2063

- Joe Allen, « The Rebirth of Social Democracy in the U.S. », New Socialist, 4 avril 2018. http ://newsocialist.org/the-rebirth-of-social-democracy-in-the-u-s/

- et de nombreux articles sur
socialistworker.org et jacobinmag.com.

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