Droit à l’autodétermination et mouvement ouvrier : Pour une politique démocratique, révolutionnaire, internationaliste

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Le gouvernement de la droite espagnole de Rajoy, après avoir tout fait pour interdire le référendum du 1er Octobre 2017 décidé par le Parlement catalan, poursuit sa politique répressive de mise sous tutelle de la Catalogne dont des membres du gouvernement et des élus de l’assemblée catalane, ainsi que les dirigeants de deux associations indépendantistes, ANC et Omnium, sont encore en prison. La campagne électorale pour les élections du 21 décembre se déroule dans un climat de tensions exacerbées. 

Dans l’affrontement en cours nous sommes bien évidemment totalement solidaires de toutes celles et ceux qui se battent pour le respect de leurs droits démocratiques, le droit à l’autodétermination. Nous défendons ce droit. Mais cette solidarité signifie en même temps mener la discussion du point de vue des travailleurs et des classes populaires sans se laisser subjuguer par l’affrontement des deux nationalismes. C’est aussi la seule façon de prendre au sérieux le droit à l’autodétermination car qui peut croire que si l’ensemble du prolétariat dominé par la bourgeoisie et l’Etat espagnol ne s’en mêle pas, ce droit à l’autodétermination puisse réellement être respecté.  Notre devoir de solidarité est de contribuer à  formuler une politique pour la classe ouvrière seule capable de garantir ce droit tout en défendant ses propres perspectives politiques sans se laisser enfermer par le mouvement indépendantiste catalan dans le piège du nationalisme

Cet article est écrit avant les élections du 21 décembre mais il est d’ores et déjà certain que les travailleurs et les classes populaires n’y gagneront rien, ils n’y ont pas de représentants. « La révolution démocratique » dont parlaient certains, aura accouché d’une situation piégée qui leur est défavorable. On voit bien dès maintenant  que la belle histoire à laquelle on a voulu nous faire croire n’était qu’une illusion. Mais la question n’est pas là. Ce qui nous importe ce sont les conséquences sur le terrain de la lutte de classe, au sein de la classe ouvrière en Catalogne et dans le reste de l’Etat espagnol.  

Les grandes luttes de 2011 ont été captées, détournées, confisquées. La politique de Puigdemont, avec le soutien de l’ERC et de la CUP, a été de reprendre la main en canalisant le mécontentement en sa faveur par une fuite en avant dont le seul résultat, prévisible, a été de diviser la classe ouvrière.

Dans cet affrontement entre indépendantistes catalans et l’Etat espagnol l’essentiel pour le monde du travail est de sauvegarder son indépendance et de militer pour son union par-delà les origines ou les frontières. 

Notre internationalisme ne peut se réduire à la solidarité et encore moins confondre solidarité avec alignement politique. Il est une politique pour la classe ouvrière en toute indépendance des forces nationalistes bourgeoises ou petite-bourgeoises.

 

Une vision dogmatique et suiviste 

Dans la discussion, Lénine est très souvent invoqué. A juste titre car il a été celui qui a le mieux formulé le lien entre droit à l’autodétermination et politique pour la conquête du pouvoir par les travailleurs, l’art de combiner revendications démocratiques et lutte pour le pouvoir. C’est de ce point de vue qu’il raisonne et que nous devons raisonner. Il écrit : « Le fait que la social-démocratie reconnaît le droit de toutes les nationalités à la libre disposition, ne signifie nullement qu’elle renonce à porter son propre jugement sur l’opportunité pour telle ou telle nation, dans chaque cas particulier, de se séparer en un Etat distinct. Au contraire, les social-démocrates doivent porter un jugement qui leur appartienne en propre, en tenant compte aussi bien des conditions du développement du capitalisme et de l’oppression des prolétaires des diverses nations par la bourgeoisie de toutes nationalités réunie, que des objectifs d’ensemble de la démocratie, et au tout premier chef, des intérêts de la lutte de classe du prolétariat pour le socialisme.»1

Il s’agit donc bien de raisonner concrètement plutôt que d’invoquer de façon dogmatique une formule toute faite pour justifier un alignement politique. Lénine ajoute dans le même texte : « c’est pourquoi l’ouvrier qui place l’union politique avec la bourgeoisie de "sa" nation au-dessus de l’unité complète avec les prolétaires de toutes les nations agit contre son propre intérêt, contre l’intérêt du socialisme et contre l’intérêt de la démocratie. » Nous reprenons pleinement à notre compte cette démarche politique.

Des esprits formalistes nous diront, mais alors comment combiner les deux pôles du raisonnement ? D’abord, en reconnaissant clairement, au sein de l’Etat espagnol, le droit à l’autodétermination, c’est à dire à l’indépendance si la majorité du peuple catalan le souhaite. Cela veut dire qu’il est impératif pour le mouvement ouvrier et démocratique de dénoncer la politique de l’Etat espagnol tout en œuvrant à l’union du monde du travail pour renverser le pouvoir du capital, instaurer son propre pouvoir qui, seul, pourrait garantir une réelle indépendance démocratique.

Ensuite, cela veut dire en Catalogne n’accorder aucun soutien politique au gouvernement et à la république bourgeoise catalane tout en défendant les droits démocratiques. Défendre face à Madrid le droit d’organiser un référendum ne veut pas dire voter avec les nationalistes pour l’indépendance. Au sein même de la mobilisation démocratique nous défendons nos propres mots d’ordre. Une telle politique suppose l’existence d’un parti des travailleurs au niveau de l’Etat espagnol capable de formuler une politique pour l’ensemble des travailleurs, catalans, andalous, castillans ou... immigrés... Ou la volonté et le choix politique d’œuvrer à le construire.

En 1931 Trotsky, guidé par les principes exposés par Lénine,  ne se pose pas la question de la légitimité dans l’absolu des revendications d’indépendance de la Catalogne. Il se place du point de vue de la politique que doivent porter les « communistes » : affirmer leur soutien au droit à l’autodétermination du peuple catalan si c’est une volonté majoritaire de ce peuple  (ce qui aujourd’hui est au moins un peu douteux ; même au niveau catalan les désaccords parmi les travailleuses et travailleurs pourront s’intensifier) tout en mettant en avant le mot d’ordre de constitution d’une « Fédération ibérique de républiques socialistes ».

 

Alignement derrière l’indépendantisme ou indépendance de classe ?

La Déclaration unilatérale d’indépendance lue par Puigdemont le 10 octobre avant d’être « reportée » dans les secondes qui ont suivi nous donne une idée du genre de république qu’il promet au reste du « peuple catalan ». On y apprend en introduction que « la justice et les droits humains individuels et collectifs intrinsèques, fondements essentiels qui donnent la légitimité historique et la tradition juridique et institutionnelle de la Catalogne, sont la base de la constitution de la République catalane. La nation catalane, sa langue et sa culture ont mille ans d’histoire » ; que « pendant des siècles, la Catalogne a été dotée et a bénéficié de ses propres institutions qui ont exercé l’autonomie avec plénitude, avec la Generalitat comme la plus grande expression des droits historiques de la Catalogne » … 

Ce retour millénaire, c’est la référence à la Catalogne de la bourgeoisie marchande qui s’était enrichie à travers le commerce en Méditerranée, à l’instar de Venise et quelques autres, faisant de la Catalogne, effectivement, un des pays les plus avancés de l’Europe médiévale et des débuts de la Renaissance. Du moins pour ses classes dominantes, dont les touristes peuvent visiter les palais, les musées à la gloire de cette « Catalogne millénaire ». Beaucoup moins pour les exploités et les peuples dont ces bourgeoisies ont pillé le travail pour accumuler leur richesse, bâtir leurs palais et leurs cathédrales. 

Le problème central du mouvement pour l’indépendance nationale de la Catalogne est là. Il masque les rapports sociaux, détourne la colère populaire du combat pour l’émancipation de classe vers l’impasse d’une illusoire émancipation nationale. 

Le succès de l’indépendantisme traduit une vieille aspiration nationale avec en toile de fond un passé, pas si ancien, de la répression sous le franquisme contre la culture, la langue catalane, et tous les mouvements catalanistes. Mais le nationalisme, ce sont aussi des préjugés, comme celui qui affirme que les Catalans payent pour le reste de l’Espagne, pour des régions plus pauvres. Qu’on ne puisse pas réduire la montée de l’indépendantisme au slogan « L’Espagne nous vole », certes. Que des indépendantistes de gauche s’en démarquent clairement, c’est aussi vrai. Mais, dans l’espèce d’unité nationale catalane qui s’est constituée et qui va de la droite libérale et anti-ouvrière, toujours à la tête du gouvernement régional avec Puigdemont, à des formations d’extrême-gauche, en passant par des syndicats de travailleurs et des associations patronales, avec toutes les classes sociales, exploiteurs et exploités ensemble… ce sont les premières qui donnent le ton.

 

Notre boussole, l’indépendance de classe 

L’escalade politique et répressive du pouvoir central, qui exacerbe en retour les mobilisations populaires, est un choix délibéré de l’Etat espagnol. Il veut aller jusqu’au bout de l’affrontement avec les classes populaires poussées à la révolte par la crise, le chômage, les reculs démocratiques, l’arbitraire, la corruption qui s’affiche au sommet du pouvoir, les inégalités sociales qui touchent toute la société. 

La classe ouvrière se trouve certes aujourd’hui désarmée, désorganisée par des années de recul du mouvement ouvrier et de collaboration de classe. Elle n’en constitue pas moins toujours la classe capable de porter par ses mobilisations, son organisation, la seule issue possible à une crise dont la situation en Catalogne est une des expressions particulièrement profondes. 

La classe ouvrière de Catalogne est à l’image de la classe ouvrière de l’Europe, métissée, des travailleurs qui viennent de Catalogne, d’Andalousie, du Maroc, ou d’Amérique latine. Il faudrait qu’ils se retrouvent tous, ensemble, contre Rajoy, contre Puigdemont, contre les patrons catalans, espagnols ou d’ailleurs. 

La montée en puissance des nationalismes catalan et espagnol tend au contraire à raviver des divisions dans la classe ouvrière, et à couper la classe ouvrière catalane de celle du reste de l’Espagne. Elle met les travailleurs « catalans » à la remorque d’organisations bourgeoises, ne contestant ni de près ni de loin le capitalisme.

A l’époque de la mondialisation libérale et impérialiste, encore plus que par le passé, les droits démocratiques dont le droit à l’autodétermination de la Catalogne ne peut être garanti que par les travailleurs agissant ensemble pour la transformation révolutionnaire de la société, travailleurs catalans main dans la main avec la classe ouvrière du reste de l’Espagne, aussi de l’Europe.

Yvan Lemaitre

 

  • 1. « Thèses sur la question nationale », 1913.

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