Destitution de Dilma Rousseff : que se passe-t-il au Brésil ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Une interview de Ricardo Antunes. Après le vote des députés à la majorité requise des deux tiers, le 17 avril 2016, le sénat brésilien doit confirmer au mois de mai, à la majorité simple, la destitution (« impeachment ») de la présidente Dilma Rousseff, qui avait succédé à Lula en 2011 puis été réélue fin 2014 pour un second mandat.

Les raisons de ce « coup d’Etat parlementaire » et l’analyse de la crise actuelle sont au cœur de l’interview que Ricardo Antunes a accordée fin mars au Correio da Cidadania (le « courrier des citoyens », www.correiocidadania.com.br/), une publication de gauche critique basée à Sao Paulo. Nous en publions ici de larges extraits.

Sociologue et professeur à l’université de Campinhas (Unicamp), Ricardo Antunes – qui a fait partie en 2004 des fondateurs du PSOL – est l’un des intellectuels marxistes brésiliens les plus reconnus. Le texte de cet entretien (publié le 2 avril 2016, titre original « O pântano no volume morto : degradação institucional brasileira atinge ponto mais agudo ») a été traduit et édité par Virginia de la Siega et Jean-Philippe Divès.

Comment analysez-vous la situation politique ouverte le 4 mars, avec l’arrestation de Lula, suivie de sa nomination en tant que ministre, puis avec le début du processus d’impeachment à l’encontre de Dilma Rousseff ? Peut-on parler d’un coup d’Etat parlementaire ?

Cette situation est très différente de celle du milieu des années 1980, au début de la dite « ouverture » [vers la restauration d’une démocratie parlementaire]. Les élections de 1989 ont été suivies d’une période relativement démocratique, mais la situation a profondément changé en 2015, du fait de plusieurs facteurs. Le premier et principal d’entre eux est que le cycle des gouvernements pétistes [du PT], de Lula jusqu’à Dilma Rousseff, s’est clos. A peine plus d’un an après le début du second mandat de Dilma, la crise atteint un paroxysme.

Comment en est-on arrivé là ? Premièrement, tout le projet du PT a été bâti sur la structure politique créée par Lula, un maître de la conciliation de classes. A la base, il y a l’idée que le Brésil ne peut avancer qu’à travers une alliance entre les deux pôles de sa société : la grande bourgeoisie financière, agro-exportatrice, industrielle, commerciale et des services – une bourgeoisie prédatrice qui depuis des décennies accumule des richesses grâce à la surexploitation et la misère des travailleurs –, et la classe des travailleurs. Ce projet prétendait profiter au plus riches, limiter les souffrances des plus pauvres et apporter aux classes moyennes des avantages relatifs.

Pourquoi la politique de conciliation de classes de Lula a-t-elle échoué ? Le PT ne s’est pas rendu compte de la profondeur de la crise économique ouverte en 2008, qui a été désastreuse pour les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) comme pour le Venezuela et d’autres pays latino-américains. Cette crise s’est aggravée à partir de 2013 et davantage encore de 2015. Même si ses facteurs sont globaux, il s’agit d’une crise inégale et combinée dont l’intensité varie selon les régions du monde et les pays. Elle a commencé au nord, mais a finalement affecté le sud et les pays intermédiaires de la périphérie.

La crise a réduit en cendres le mythe pétiste de la conciliation de classes et de ce qui a été appelé, à tort,  « néodéveloppementisme »1. Le mythe néodéveloppementiste s’est fracassé sur les rébellions de juin 2013. La dégradation de la santé, de l’éducation et des transports publics montrait que la fiction du pays néodéveloppementiste qui allait bientôt rejoindre le « premier monde » [des pays capitalistes développés] n’avait aucune base matérielle.

On a alors vu surgir un mouvement de révolte populaire pluri-classiste, unissant les pauvres des quartiers marginalisés aux jeunes travailleurs précaires des services et aux secteurs étudiants utilisant les bourses Prouni [Programme universel pour tous] afin de payer leurs formations dans des universités privées. Ces derniers étaient parvenus à la conclusion que tout n’était qu’une vaste tromperie, qu’ils n’obtiendraient jamais un emploi pérenne et de qualité. Puis les couches moyennes conservatrices entrèrent également en mouvement. Ceci, dans le cadre d’une conjoncture très particulière : la Coupe [de football] des Confédérations. La population se rendit compte alors que les fonds qui auraient dû être destinés à des politiques publiques de santé, éducation ou transport allaient à la FIFA. Les organisations situées à la gauche du PT (notamment les partis) n’ont pas compris que l’un des éléments fondamentaux dans le mouvement était la lutte contre des institutions totalement corrompues. C’est ainsi que ce mécontentement a été capitalisé par la droite.

Simultanément a été lancée l’opération Lava Jato [nettoyage à haute pression, kärcher], qui a décimé le secteur du PT ayant détourné de l’argent public à des fins électorales. Ces méthodes ont débouché sur de l’enrichissement personnel et de la corruption politique qui n’ont pas bénéficié au seul PT, mais aussi à tous les partis de son alliance.

Peu à peu, le PT s’était trouvé mêlé aux pires secteurs de la bourgeoisie brésilienne. Une symbiose s’était créée entre les diverses fractions de la grande bourgeoisie et le PT, les premières n’imaginant pas disposer d’un meilleur gouvernement. Le PT leur offrait une sorte de gouvernement bonapartiste qui, sans avoir ses origines dans la bourgeoisie, lui garantissait une croissance comme elle n’en avait jamais vu depuis les temps de la dictature militaire ou de Juscelino Kubitschek [président « développementiste » du Brésil entre 1956 et 1961].

Lorsque la crise a finalement frappé durement, les différentes fractions bourgeoises se sont mises d’accord pour la faire payer aux travailleurs. Elles ont imposé à Dilma des mesures toujours plus brutales : réduction des allocations de chômage, de la « bourse familiale »2, etc. Mais elles ont aussi commencé à discuter entre elles qui devait perdre le moins, en sachant qu’avec la crise tout le monde allait perdre un peu. Dilma a remporté les élections de 2014 avec le soutien d’une partie du patronat, l’autre soutenant les plans du PSDB [Parti de la social-démocratie brésilienne, droite] qui étaient de la pure barbarie. Lorsqu’après la seconde prise de fonctions de Dilma, toute l’étendue de la corruption a été mise à découvert, les classes dominantes ont décidé que ce gouvernement ne les intéressait plus et ont impulsé l’impeachment, en commun avec les anciens alliés du PT.

 

Vous avez affirmé que « le PT est complètement phagocyté par la politique de conciliation de classes à travers laquelle il s’est livré corps et âme au démon, au capital. Aujourd’hui ce démon le rejette parce qu’il ne l’intéresse plus et veut le retour des vieux exécutants de sa politique ». Comment reliez-vous cette affirmation à la crise du lulo-pétisme ?

Bien que ce gouvernement ait fait depuis 2003 tout ce que les classes dominantes exigeaient de lui, ces dernières disent que « le moment est venu de faire une grande lessive », d’écarter un gouvernement servile et de mettre en place leur propre gouvernement pour garantir leur domination. Les formes de la domination bourgeoise au Brésil ont toujours fait l’objet d’un débat entre la conciliation par en haut et le coup d’Etat.

Les classes dominantes ont réfléchi durant tout 2015 au fait de se débarrasser de Dilma et maintenant, elles passent à l’acte. La FIESP (Fédération des industries de l’Etat de Sao Paulo), la Febraban (Fédération brésilienne des banques), les associations commerciales, les grands médias disent tous que le gouvernement de Dilma ne les intéresse plus et que le cycle de la conciliation par en haut s’est refermé. Le mouvement est venu de frapper – mais pas par un coup d’Etat militaire comme en 1964. Le coup actuel est ourdi dans les méandres du parlement. La question n’est pas de savoir si l’impeachment est ou non un coup d’Etat. Cette disposition institutionnelle est prévue dans la constitution de 1988. Elle devient un coup d’Etat lorsque les causes qui pourraient justifier sa mise en œuvre sont créées de toute pièce. Aujourd’hui, 29 mars 2016, il n’existe aucune preuve que le gouvernement de Dilma ait commis un délit susceptible de conduire à son renversement par l’impeachment. La question n’est pas de savoir si ce dernier est légal ou non, elle est que l’impeachment en cours est une farce, qu’il n’y a aucune preuve pour le mettre en œuvre. Aujourd’hui, c’est donc un coup d’Etat.

Supposons que les fonds de la campagne de 2014 ayant servi à faire élire Dilma et Temer3 provenaient de la corruption de Petrobras. Ces mêmes ressources ont irrigué la campagne d’Aécio Neves [le candidat d’opposition du PSDB]. Logiquement, le Tribunal suprême devrait invalider les élections. Il y a de la corruption dans toutes les candidatures bourgeoises.

Lava Jato est un allié indispensable du coup d’Etat parlementaire. Il a d’abord conduit à l’emprisonnement d’entrepreneurs corrompus, quelque chose d’inédit au Brésil, mais a pris progressivement un tour politique : « le moment est venu d’en finir avec le gouvernement du PT ». Un coup d’Etat parlementaire et judiciaire a ainsi été préparé, et l’on a utilisé pour cela une législation d’exception en se basant sur des médias tout-puissants et un parlement corrompu. Le parlement qui impulse l’impeachment est dirigé par l’expression politique la plus corrompue depuis Collor4. Dire cela ne signifie pas être complaisant avec les gouvernements pétistes. Le lulisme est responsable de cette situation. Lorsque Lula a imposé Dilma pour lui succéder, j’avais souligné que c’était une grave erreur. Même si elle n’est pas tombée – jusqu’à présent – dans de la corruption pour enrichissement personnel, politiquement Dilma est une totale incapable.

La crise du projet du PT est terminale. Je ne vois aucune possibilité que le PT se recompose en tant que parti de gauche. Il y a au PT des figures importantes, comme Olivier Dutra et Tarso Genro, qui n’ont jamais eu ce type de pratiques, mais ils ne se sont pas pour autant affrontés au lulisme. Pour que le PT puisse sortir de cette situation, il faudrait l’épurer de ses cercles les plus compromis dans la corruption, ce qui impliquerait une critique radicale du lulisme et une séparation définitive entre pétisme et lulisme. Mais la crise est si profonde que ce lien est ombilical, et c’est le lulisme qui dirige le PT.

 

Comment analysez-vous les manifestations du mois de mars ? Que pensez-vous de la couverture qu’en ont faite les médias ?

Toute mesure impliquant une telle rupture, la destitution d’une présidente de la République sans preuves concrètes d’un délit, nécessite un soutien sans faille des médias. Dans la semaine précédant la manifestation du 13 mars et tout au long de cette journée, il y a eu une campagne féroce à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, incitant la population à descendre dans la rue afin d’exiger la démission du gouvernement. Les médias privés ont « popularisé » le coup d’Etat parlementaire et judiciaire. Les images de ces couples blancs se rendant à la manifestation avec leur domestique noire pour s’occuper des enfants sont emblématiques.

 

A quoi le monde du travail peut-il s’attendre, alors que le chômage continue d’augmenter ?

Globalement, nous sommes à un moment historique : on est en train de tenter d’arracher aux travailleurs les derniers droits qu’il leur reste. Grâce aux luttes de syndicats tels que la CUT, du PT et d’autres partis de gauche, de mouvements sociaux tels que le MST (Mouvement des travailleurs sans-terre), la Constitution de 1988 avait garanti certains droits. Aujourd’hui, les classes dominantes veulent détruire ces conquêtes. S’il n’y a pas de résistance, nous aurons une généralisation de la sous-traitance, avec une flexibilité totale et des contrats zéro heure. Il y a déjà des médecins, des salariés du nettoyage, des communications et d’autres secteurs qui fonctionnent sous de tels statuts. C’est l’« ubérisation » du travail.

Heureusement, nous avons encore des syndicats combatifs. Conlutas-Centrale syndicale et populaire5, l’Intersyndicale et des syndicats comme ceux des métallurgistes de Sao José dos Campos et de Campinhas, le syndicat national des enseignants, les syndicats d’employés publics et d’autres, sont engagés dans la résistance. Les syndicats qui restent membres de la CUT subissent quant à eux la pression de leur base. Et puis il y a les mouvements sociaux tels que le MTST (Mouvement des travailleurs sans toit) ou le Mouvement Passe livre [transports gratuits]. Le MST (Mouvement des sans terre) a quant à lui de fortes structures de base, qui décident souvent des occupations en dehors de la direction nationale.

Si globalement le cadre est très contraire, au moins va-t-on en finir avec l’illusion que le gouvernement de Lula et Dilma serait « notre gouvernement » ou « un gouvernement en dispute ». Le lulisme a affaibli la gauche et n’a pris aucune mesure structurelle bénéficiant à la classe ouvrière. C’est pourquoi il a perdu beaucoup de son soutien populaire. Mais il lui en reste une part, construite au fil des ans avec un leader charismatique et messianique. Lula joue là-dessus. C’est sa dernière carte.

Maintenant, que va faire la population pauvre des quartiers marginalisés (qui n’est pas nécessairement celle qui bénéficie des bourses familiales) ? Elle subit les violences urbaines, la brutalité de la police militaire [secteur militarisé de la police], un très haut taux de chômage. Mais elle se rend compte ici de l’existence d’un plan ourdi par la droite. Elle sait que le PSDB ne la représente pas, et qu’avec la droite les choses seront encore pires.

 

Sachant qu’il n’y a pas d’issue avec le lulo-pétisme, y a-t-il la possibilité d’une solution institutionnelle en défense du gouvernement ?

Les travailleurs savent que notre système institutionnel est compromis à tous les niveaux. Sur le plan de l’exécutif, du législatif, du judiciaire, de la police, la dégradation institutionnelle atteint des sommets tels que l’alternative ne peut absolument pas passer par une réforme politique dans le cadre de l’existant. Elle ne peut surgir que d’un mouvement populaire, de la classe ouvrière et des mouvements sociaux et des quartiers, visant quelque chose de neuf et différent.

Les gauches débattent beaucoup d’une question qui devrait déjà être résolue : qu’est-ce qui est le plus important, un parti, un mouvement social ou un syndicat ? Ma réponse est que le plus important est un mouvement social, syndical ou politique qui aille jusqu’aux racines de nos malheurs. Par exemple, les partis de gauche et anticapitalistes ont en général une idée de la société qu’ils veulent créer. Ils disent qu’il faut lutter contre la corruption, mais que celle-ci est impossible à éliminer totalement sous le capitalisme. Les partis de gauche savent donc plus ou moins où ils veulent aller, mais il ont de grandes difficultés à comprendre l’ici et le maintenant. Certains sont y compris bien trop préoccupés par les élections. Le pays est en ruine, ses institutions sont corrompues jusqu’à la moelle… Et des partis se préoccupent de leurs candidatures en 2018 ! 

Peut-être faut-il dire des mouvements sociaux l’exact opposé. Ceux-ci sont nés de questions cruciales de la vie quotidienne. Le MST revendique la terre pour pouvoir travailler, vivre, s’alimenter, subsister. Le MTST revendique un toit parce que les travailleurs ne peuvent avoir un minimum de dignité humaine si eux et leurs familles n’ont pas où vivre. Le MPL (Mouvement Passe livre) lutte pour la dé-privatisation des transports publics – et ainsi de suite. Les mouvements sociaux ont une grande vitalité, mais c’est trop leur demander, à eux qui luttent intensément pour la vie quotidienne, d’élaborer et concevoir clairement un projet d’avenir au-delà du capitalisme. Lorsqu’on lutte au quotidien pour la survie, il est difficile d’avoir une pensée élaborée sur le monde que nous voulons.

Les syndicats sont plus près des intérêts immédiats de la classe des travailleurs, mais trop souvent ils s’y perdent, ou deviennent prisonniers du bureaucratisme et d’une politique de négociations et compromis. De ce fait, ils perdent fréquemment le sens de l’appartenance de classe qu’ils devraient porter.

Le défi n’est donc pas de savoir ce qui est le plus important, mais de partir de nos outils actuels. Les syndicats classistes, les partis et les mouvements sociaux classistes, de base et autonomes, représentent des formes de résistance. Avec le développement des assemblées, des mobilisations de rue, dans les usines et les quartiers marginalisés, ils seront en capacité de lutter pour une alternative réelle et positive, une orientation radicale porteuse d’une transformation politique qui vienne de la classe ouvrière, des salariés et des mouvements sociaux.

Dans l’immédiat, il s’agit d’empêcher la farce d’un coup d’Etat avec des apparences de constitutionnalité mais qui est dans son essence illégal et inconstitutionnel. Mais ce n’est que le point de départ. Nous savons qu’il y a depuis plusieurs années une tendance à la recrudescence d’une contre-révolution globale et de mouvements d’extrême droite. Ce n’est pas une fiction. La seule force capable de freiner ce processus est l’organisation populaire, autonome, à la base, visant à construire une politique radicale – et non à gagner des élections à un poste de conseiller ou de gouverneur. La dernière chance que les travailleurs brésiliens ont eue d’un véritable changement électoral a été 2002 avec la victoire de Lula. Le résultat est tragique. Il nous faut recommencer depuis la base, avec des mouvements sociaux, syndicaux et politiques qui aient une vie et une authenticité dans le monde réel, à travers la classe ouvrière et les luttes des autres secteurs populaires.

 

Une des thèses que vous proposez est celle selon laquelle le PT a creusé sa propre tombe en alimentant une dépolitisation croissante et une démobilisation de la classe des travailleurs, qui ont abouti à un affaiblissement de la gauche. Quelles solutions peut-on trouver à gauche et que pensez-vous du Front « Peuple sans peur »6 ?

Le PT a cru dans le « capitalisme populaire » de Margaret Thatcher, dans l’idéologie de l’alliance capital-travail pour la croissance du pays. Il a cru dans de très vieilles choses et a abandonné ce qu’il avait de plus positif, son audace et sa dynamique de classe.

L’événement le plus important de 2015 au Brésil a été le mouvement des lycéens de Sao Paulo. Un gouvernement néfaste, privatisateur et antisocial, prétendait améliorer l’éducation alors qu’en fait il la détruisait. La conséquence a été une rébellion spectaculaire de la jeunesse scolarisée, des parents, des enseignants et des quartiers affectés. A Sao Paulo, en gagnant un fort soutien populaire, la révolte a déconcerté le maire PSDB. Cela illustre ce que je disais auparavant : la réponse ne peut venir que par la base, des quartiers et des mouvements organisés les plus autonomes. Le gouvernement a fermé des écoles en prétendant que c’était nécessaire pour « améliorer l’éducation ». Les mères d’élèves ont occupé ces écoles pour défendre le droit de leurs enfants à étudier près de chez eux.

Il faut une discussion prudente à propos du Front Peuple sans peur. Ainsi, je crois que le MTST représente une des expériences les plus importantes pour la population pauvre du Brésil, parce qu’il lui a permis de se rendre compte de l’énormité des inégalités sociales dans notre pays. Le MTST a les traits d’un mouvement qui exprime la réalité des quartiers défavorisés. Dernièrement lors d’une conférence, Guilherme Boulos (dirigeant du MTST) a dit que l’expérience du gouvernement Dilma démontrait l’épuisement de la politique de conciliation de classes. Il faudrait ajouter que s’est également achevé le lulisme, c’est-à-dire l’idée qu’un leader puisse remplacer la classe des  travailleurs pour faire de la « grande politique », dans ce cas sous son pire visage bourgeois et servile.

Il est vital que ces mouvements puissent faire un pas en avant. Pour rompre non seulement avec la politique de conciliation de classes, mais aussi avec le lulisme qui a voulu détruire leur autonomie et leur combativité. Nous entrons dans une période très difficile de l’histoire sociale et politique brésilienne. Beaucoup de ces mouvements y joueront un rôle décisif. Il faut dire clairement que le projet né avec le PT en 1980 s’est achevé en tant que politique de gauche, capable de lutter pour le dépassement du capitalisme et sa logique de plus en plus destructrice.

Le PT n’est pas nécessairement mort, il pourrait devenir un PMDB du 21e siècle pour défendre l’ordre et la spoliation qui caractérise la triste réalité brésilienne. Je veux préciser que beaucoup des militants du PT, de ses fondateurs et sympathisants, même s’ils sont aujourd’hui bien moins nombreux que dans le passé, ne sont en rien responsables de la politique effectivement corrompue qui a alimenté l’enrichissement politique et financier du parti et débouché sur cette tragédie. En revanche le PT en tant que tel n’a aucune possibilité de ressurgir comme parti de gauche, populaire et de masse.

Propos recueillis par Raphael Sanz

  • 1. Le « desarrollismo », en français « développementisme », désignait la politique de développement national mise en place dans les années 1940 à 1960 par une série de gouvernements latino-américains qui entendaient résister peu ou prou aux prétentions impérialistes. Le terme « néo » a été ajouté par certains pour décrire (à tort, souligne à juste raison Antunes) la politique des gouvernements contemporains dits « progressistes », et dont il est devenu commun de souligner que le « cycle » s’est totalement épuisé. A ce sujet, le lecteur pourra se reporter au dossier publié dans le numéro 58 (octobre 2014) de notre revue.
  • 2. Programme social instauré sous Lula, dans lequel le versement d’aides est subordonné à une série de conditions dont une obligation de scolarisation des enfants.
  • 3. Elu vice-président en « ticket » avec Dilma Roussef, Michel Temer est un dirigeant du PMDB, Parti du mouvement démocratique brésilien, la plus importante des formations de la droite brésilienne avec lesquelles le PT avait passé un accord de gouvernement et qui l’ont donc trahi. Il devrait s’emparer de la présidence du pays après la conclusion de la procédure de destitution.
  • 4. Fernando Collor de Mello, président brésilien déposé par un impeachment en 1992.
  • 5. Sur Conlutas, voir l’interview que nous avions faite dans notre numéro 56 de juillet-août 2014 de son responsable international, Dirceu Travesso (qui est malheureusement décédé peu après d’un cancer). Au niveau politique, Conlutas est notamment soutenue par le PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifié) et des secteurs du PSOL (Parti Socialisme et Liberté). L’Intersyndicale, que Ricardo Antunes mentionne dans la foulée, est soutenue notamment par d’autres secteurs du PSOL.
  • 6. Le front « Peuple sans peur» a été lancé il y a quelques mois par des mouvements sociaux (en particulier le MTST, Mouvement des travailleurs sans toit) et des syndicats. Il revendique une position indépendante, contre l’impeachment mené par la droite et contre des politiques du gouvernement PT, tout en ayant pris récemment des initiatives communes avec le mouvement « Brésil populaire » dirigé par le PT.

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.