De Guernica au Moyen-Orient

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International
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Le 26 avril 1937, jour de marché, la ville basque de Guernica était bombardée et incendiée par l’attaque des avions de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, faisant des centaines de morts, peut-être 1600. Cette infamie est devenue un symbole majeur de l’horreur de la guerre moderne : elle inaugurait en Europe le principe du « bombardement stratégique », un tapis de bombes lâchées par l’aviation sur une population civile sous couvert d’objectifs soi-disant militaires, expérimenté auparavant par les diverses puissances coloniales en Libye, Somalie, Afghanistan, Syrie, Maroc, Namibie. La force expressive du tableau monumental peint dans les semaines suivantes par Picasso en dénonçait la dimension terroriste à la face au monde.

Dans six mois, on commémorera les quatre-vingt ans du bombardement de Guernica, avec probablement nombre de serments de « Plus jamais ça ! ». Et pourtant, combien de puissances mondiales ou régionales organisent des Guernica de nos jours, et comme on s’en accommode, au nom de la « lutte contre le terrorisme » ! Il y a bien sûr les bombardements du régime d’Assad et de son parrain russe en Syrie, avec en particulier le martyr de la population d’Alep après celles de Homs, Daraya, Deraa…

Comment comprendre qu’une partie de la gauche, pourtant nourrie au souvenir de Guernica, ne veuille pas voir les bombardement délibérés et systématiques des hôpitaux, des marchés, des écoles, de tous les lieux de vie des civils par un régime qui avec ses alliés réduit toute la population qui le conteste à des « terroristes »? Il est vrai que n’ayant reçu quasiment aucune aide concrète de la part des « démocrates », la révolution syrienne s’est trouvée prise à revers par des courants intégristes, et qu’il est tentant de vouloir évacuer nos responsabilités en confondant insurrection populaire toujours en cours, forces combattantes non confessionnelles et djihadistes plus ou moins extrémistes.

Il est vrai aussi que les Assad, les Poutine peuvent se défendre en affirmant qu’ils ne font que pousser avec plus de fermeté les méthodes des puissances occidentales, ou en rappelant leurs gros mensonges médiatiques récents. Les USA qui ont détruit l’Irak sous un faux prétexte et portent une responsabilité première dans l’apparition de Daesh ; qui ont justifié la torture généralisée à Abou Ghraib, qui ont sciemment bombardé un hôpital de MSF en Afghanistan, comme Israël pendant l’offensive contre Gaza en 2013 ; les royaumes intégristes du Golfe, à commencer par l’Arabie Saoudite, qui font de même au Yémen, qui viennent de bombarder une cérémonie d’obsèques, faisant 400 morts. Ces mêmes royaumes choyés par les gouvernements français successifs, et particulièrement par celui de Hollande et Valls qui se glorifie de ses records de ventes d’armes et de son intervention au Mali, et dont le double discours démocratique, laïque et martial à la fois est écœurant au regard de ses pratiques.

Alors, laisser écraser Alep pendant que les coalitions antiterroristes « démocratiques » bombardent à Raqqa ou Mossoul, c’est réactualiser la mémoire des bombardements coloniaux français de 1925 et 1945 en Syrie, des bombardements anglais des années 1920, des bombardements américains des années 1991 et 2001 en Irak, des bombardement russes en Tchétchénie, déjà sur une population majoritairement musulmane, de 1994 à 2000 ; c’est à la fois la garantie de désastres humanitaires et politiques, et c’est pousser les populations désespérées dans les bras de Daesh ou de ses futurs héritiers. Il nous faut retrouver des boussoles élémentaires pour une pensée progressiste et démocratique. Celle qui dit « Arrêt immédiat de tout bombardement en zone habitée au Moyen-Orient » et celle qui affirme «  Solidarité concrète avec les populations qui aspirent à la liberté, la justice sociale et la dignité », en ne confondant pas l’aide matérielle à apporter et la substitution colonialiste aux luttes des peuples opprimés.

 

Jacques Babel