Climat : Trump contre le reste du monde ?

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Les Etats-Unis ont dénoncé l’accord de Paris sur le climat, annulé toutes les mesures qu’ils avaient décidées en application de cet accord et se sont retirés du Fonds vert pour le climat. Telles sont les  décisions majeures annoncées par Donald Trump le jeudi 1er juin et réaffirmées lors des réunions ultérieures du G7 et du G20.1

Pour Trump, c’est simple, il y a un complot : les pauvres Etasuniens, trop honnêtes, sont victime d’une énorme injustice ourdie par une méchante machination de tous les autres pays. La dénonciation de l’accord est dès lors un sursaut élémentaire de souveraineté et de dignité nationale : « les chefs d’Etat de l’Europe et de Chine ne devraient pas avoir plus à dire sur la politique des Etats-Unis que les citoyens américains. Nous ne voulons pas être la risée du monde. Nous ne le serons pas ». […]

 

Une différence de 0,2°C ?

Sur le climat proprement dit, le locataire de la Maison-Blanche n’a pas dit grand chose. Notons toutefois cette extraordinaire affirmation péremptoire : « l’accord de Paris ne ferait une différence que de 0,2°C ». A quelle échéance ? Par rapport à quelle baseline ? Mystère.

Nous avons assez répété ici que l’accord de Paris n’est qu’une déclaration d’intention. Mais c’est une déclaration d’intention qui a au moins l’avantage – c’est le seul – de fixer un objectif : « rester bien au-dessous de 2°C, et continuer les efforts pour ne pas dépasser 1,5°C ». Les contributions nationales à cet objectif nous mettent sur la voie d’un réchauffement de 3 à 4°C d’ici la fin du siècle. Mais ne rien faire pourrait faire grimper le mercure jusqu’à 6°C. Or, ne rien faire est précisément ce que les Etats-Unis viennent de décider. Trump tente de faire croire aux Etasuniens que sa décision est sans conséquences écologiques pour eux, mais elle implique une différence bien supérieure à 0,2°C !

 

Renégocier ? Mon œil…

En même temps qu’il répétait inlassablement sa dénonciation de l’accord conclu à la COP21, Trump a déclaré qu’il était prêt à négocier la réadhésion des Etats-Unis à ce texte, ou à négocier un accord « entièrement nouveau », à condition qu’il ne nuise pas à l’Amérique et à ses citoyens. Il ne croit pas ce qu’il dit. Quelle est la cohérence de cette proposition, venant d’un individu qui affirme que le changement climatique est un hoax créé par les Chinois pour nuire à l’économie américaine ?

De toute manière, la violence des propos de Trump ne laisse guère de crédibilité à cette idée de renégocier. Outre les pays « émergents » et les pays « en voie de développement », le troll de la Maison Blanche s’en est en effet pris directement à ses partenaires européens : « ceux qui demandent aux USA de rester dans l’accord sont des pays qui coûtent cher aux USA par leurs pratiques commerciales et ne versent pas leur contribution à l’alliance militaire ». C’est Merkel qui est visée. Le torchon brûle vraiment entre Washington et Berlin. Retenons en tout cas que, pour Trump, les profits des patrons US et la politique militariste de défense de leurs intérêts passe avant le sauvetage du climat de la Terre.

Comment faut-il interpréter tout cela ? Une analyse est nécessaire à plusieurs niveaux, et il faudra y revenir : ceci n’est qu’une première réaction à chaud.

 

La fuite en avant d’un troll blessé

Sur le plan de la politique intérieure US, la dénonciation de l’accord donne l’impression d’une fuite en avant de Trump pour tenter de se sortir d’une situation de plus en plus précaire, où des voix de plus en plus nombreuses se font entendre en faveur d’une procédure d’impeachment.

Trump était face à un choix difficile. S’il restait dans l’accord, il se « normalisait » (un peu) en tant que Président « responsable », répondait positivement aux souhaits majoritaire des milieux d’affaires (y compris ExxonMobil et autres groupes énergétiques !) et rassurait l’opinion publique US (elle est en majorité convaincue et inquiète de la réalité du changement climatique). Mais s’il se « normalisait », justement, il tournait le dos à sa base militante, populiste et réactionnaire, et perdait un atout important parmi les élus du Parti républicain, qui sont très loin de le soutenir unanimement, mais sont en majorité climato-négationnistes.

Précisément parce qu’il est fragilisé, Trump a choisi de satisfaire sa base – représentée au sein de son équipe par Bannon, Pence, Pruitt, Session et quelques autres. Mike Pence – qui a introduit son allocution – et Scott Pruitt – qui l’a commentée – ont tous deux insisté lourdement sur cet aspect : le président fait ce qu’il a dit. (Pruitt – qui a vraiment l’air d’un larbin cireur de pompes de son maître – en a par ailleurs rajouté dans le populisme, parlant de « classe ouvrière » et saluant Trump comme « le champion des oublié-e-s de ce pays » !)

Ce choix en faveur de sa base était sans doute le moins mauvais possible pour
Trump, à court terme. Mais à moyen terme, en se recentrant sur son « core business » national-populiste, le président pourrait rapprocher le moment où les cercles dominants du grand capital et leurs représentants politiques décideront de se débarrasser de lui et de Bannon, son âme damnée alt-right. […]

 

Bien mesurer l’impact climatique

Sur le plan de l’impact climatique, le retrait des USA est grave, mais ne doit pas être dramatisé. Le fond de l’affaire, en effet, est que l’accord de Paris ne permet absolument pas d’éviter la catastrophe. Cela ne signifie pas que sa dénonciation par Trump soit sans importance, cela signifie que la capacité de nuisance de Trump doit être appréciée à sa juste mesure… Il s’agit de ne pas tomber dans un soutien à l’accord de Paris ainsi qu’à ses partisans européens, chinois, ou autres, qui se donnent le beau rôle à bon compte alors qu’ils contribuent allègrement à la catastrophe climatique.

Les émissions US représentent 10 % des émissions mondiales. Décidée sous Obama, la contribution nationale des Etats-Unis visait à les réduire de 26 à 28 % en 2025, par rapport à 2005. Cela représente un effort à peine supérieur à celui que les USA auraient dû avoir réalisé au plus tard en 2012 (par rapport à 1990), s’ils avaient ratifié Kyoto. De plus, les mesures prises par Obama ne couvraient l’objectif qu’à 83 %.

Ce n’est pas tout. Cet effort n’en était en réalité pas un : il correspondait quasi complètement à la réduction « spontanée » d’émissions découlant du fait que les groupes énergétiques étasuniens désinvestissent du charbon au profit du gaz de schiste – qui est à la fois moins polluant et moins cher – et des renouvelables. La suppression par Trump du Clean power plan et des autres mesures d’Obama est plus grave que sa dénonciation de l’accord, mais n’arrêtera pas le mouvement du capital.

 

Danger de dérapage géostratégique

C’est sur le plan géostratégique que l’essentiel semble se jouer. La communication de Trump sur le climat confirme en effet qu’un engrenage inquiétant est en mouvement. La crise entre l’Union européenne et les USA s’aiguise, et le ton monte entre les concurrents. Un vaste réalignement des forces impérialistes, incluant l’éclatement de l’OTAN, une réforme/militarisation de l’UE et un rapprochement Chine-UE, n’est plus tout à fait un scénario de science-fiction.

Les cercles dominants du grand capital international ne veulent pas de ce scénario mais, comme nous l’avons noté dans notre article sur « La place du Trumpisme dans l’histoire », certains éléments font que la situation pourrait échapper au contrôle des protagonistes. Un de ces éléments est de toute évidence la politique de Trump lui-même.

Ici, il faut insister sur le fait que cette politique n’est pas dictée simplement et mécaniquement par la bourgeoisie (des centaines de dirigeants de grandes entreprises US ont pressé Trump de rester dans l’accord, y compris des dirigeants du secteur énergétique), ni même par tel ou tel secteur de la classe capitaliste. Il y a au contraire une double autonomie relative, qui s’affirme surtout dans les contextes de crise politique : autonomie de la sphère politique par rapport à la sphère économique, et de l’individu (Trump avec sa garde rapprochée) par rapport à la sphère politique bourgeoise dans son ensemble.

En d’autres termes : la fuite en avant que Trump fait sur le climat – parce qu’il est fragilisé par l’enquête sur ses liens avec la Russie – pourrait se prolonger sur d’autres terrains, y compris militaires. Cela pourrait alors avoir les plus graves conséquences… et ramener ipso facto la lutte pour le climat au énième rang des préoccupations. Pour tous les protagonistes, alors même que l’urgence est vraiment maximale.

 

Que faire ? Que dire ? Ce n’est pas le moment de se tromper d’objectif…

Il faut évidemment dénoncer la politique de Trump, mais exiger que les USA restent dans l’accord de Paris n’a guère de sens. Négocier des concessions pour qu’ils y restent serait inacceptable. Qu’ils en sortent plutôt : cela isolera Trump au maximum, encouragera les luttes des mouvements sociaux aux USA contre sa politique, et l’empêchera de répandre ses fadaises climato-négationnistes dans la suite des négociations climatiques.

Les objectifs de réduction des émissions des gouvernements qui s’indignent du retrait US doivent être augmentés radicalement, pour combler ce retrait mais aussi pour combler le fossé entre l’objectif de 1,5°C maximum, d’une part, et les contributions nationales de ces Etats, d’autre part. Ils doivent l’être dans la justice sociale et la justice Nord-Sud, ce qui implique des mesures anticapitalistes radicales, au lieu des « droits à polluer » et autres « mécanismes de marché ».

Il ne faut donc accorder aucun soutien à l’accord de Paris, aucun soutien à l’axe Chine-Union européenne. Ce que l’affaire Trump prouve en dernière instance, c’est qu’une réponse à la hauteur du défi climatique n’est pas possible en respectant les lois d’un capitalisme assoiffé de croissance/de profit et d’une politique néolibérale qui sème le chômage, la misère et les inégalités. La défense du climat passe par la lutte des mouvements sociaux et la convergence des luttes. Il s’agit de relancer un mouvement mondial en faveur de la justice climatique, en solidarité avec les mouvements sociaux aux Etats-Unis.

Assez de tours de passe-passe et de demi-mesures : respect inconditionnel des engagements du Fonds vert pour le climat ; halte aux grands travaux d’infrastructures fossiles ; suppression des productions inutiles, nuisibles (armes !)  et à obsolescence programmée ; socialisation de l’énergie, du crédit et de l’eau ; soutien à une agriculture écologique de proximité et souveraineté alimentaire ; réduction radicale du temps de travail, sans perte de salaire ; développement du secteur public sous contrôle des usagers dans les domaines du transport et de l’isolation-rénovation… Seules des revendications de ce genre ouvrent une issue à la hauteur de l’urgence et de la gravité de la double crise sociale et écologique.

Daniel Tanuro 

 

  • 1. Cet article est une version abrégée d’un texte publié par Daniel Tanuro le 2 juin dernier sur le site de la LCR de Belgique, sous le titre « Climat : Trump joue son va-tout national-populiste. What did you expect ? » (http ://www.lcr-lagauche.org/climat-trump-fuit-e...) . Les coupures sont indiquées entre crochets.