Brexit : rêves et réalités

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Au matin du 24 juin 2016, on apprenait que 51,9 % des électeurs britanniques avaient décidé de quitter l’Union européenne. Quelles étaient les raisons de ce vote ? Et quelles sont aujourd’hui les perspectives pour les Britanniques et pour les habitants du continent européen ?

Même si 67,2 % des Britanniques avaient décidé en 1975 de rejoindre la Communauté européenne, ces derniers ont toujours vécu une telle appartenance comme un « mal nécessaire ».

Le référendum du 23 juin a cependant eu un caractère particulier. Dans un pays où la population ne s’engage habituellement pas en politique, un large secteur d’entre elle s’est impliqué dans la campagne pour ou contre le Brexit, en adhérant à des partis politiques et en s’engageant pour la première fois de sa vie. Alors que la moyenne de participation aux quatre élections générales tenues entre 2001 et 2016 avait été de 63 %, 72,2 % des inscrits ont participé au scrutin de juin.1

Les élites britanniques et européennes ont ignoré ce facteur, en qualifiant la victoire du Leave (quitter) comme une rebellion du peuple anglais pauvre, arriéré, sans éducation et xénophobe – les Ecossais ayant voté pour le Remain (rester) à 62 % et les Irlandais du Nord à 55,8 %. Les perdants de la mondialisation se seraient laissé tromper par ceux qui leur promettaient le retour à une Angleterre mythique, « indépendante » de Bruxelles et sans immigrés européens.

Mais la situation est plus complexe. Une étude intitulée « Les quinze choses que vous devez savoir sur les électeurs du Remain »2 indique que la majorité des 18-35 ans, toutes classes sociales confondues, a voté pour rester, à l’opposé de la majorité des plus de 65 ans. Chez ceux qui ont voté pour rester, la principale motivation était la crainte des conséquences économiques du Brexit. Ces derniers sont aussi plus ouverts à l’immigration parce qu’ils savent que sa limitation mettrait en danger le fonctionnement des services publics.3 Ils se plaignent du rôle pratiquement inexistant dans le référendum de Corbyn et du Parti travailliste, ne croient pas que les travaillistes ou leur dirigeant pourraient s’opposer aux plans de Brexit des conservateurs, et pensent qu’il faudrait un nouveau parti.

Le vote en faveur du Brexit a regroupé principalement – mais non exclusivement – la classe ouvrière blanche (celle d’origine immigrée ayant voté majoritairement pour rester). Il y a là un élément anti-immigration, qui n’est pas tant dirigé contre les 3,5 millions de résidents européens permanents que contre les 9 millions de travailleurs européens temporaires qui, aux termes des accords de libre circulation, peuvent entrer à tout moment pour travailler librement en Grande-Bretagne. Les grandes villes, qui reçoivent des migrants depuis des siècles, sont habituées à intégrer des populations étrangères. Mais pas les petites villes comme celles des Midlands, qui ces dix dernières années ont reçu un flux migratoire européen tel que la part de leur population étrangère est passée, dans la même période, de un cinquantième à un quart. Ce sont ces endroits qui ont voté pour le Brexit à 60 %.4

Selon The Economist, l’afflux migratoire vécu par l’Angleterre durant la dernière décennie ne peut se comparer qu’à celui que les Etats-Unis ont connu au 19e siècle, quand le capitalisme américain était en pleine expansion et qu’il n’y avait pas d’Etat-providence.5 Les coupes budgétaires imposées à l’Etat-providence par les gouvernements travaillistes comme conservateurs ont fait le reste : les besoins des Britanniques en matière de sécurité sociale, de santé et d’éducation ne sont plus couverts. Dans cette situation, le plus simple est devenu d’accuser les immigrés européens de « voler » les avantages sociaux.

En outre, les « bénéfices » de la mondialisation ont été maigres pour les travailleurs britanniques. Il faut remonter aux années 1920 pour trouver des niveaux d’inégalité sociale comparables à ceux d’aujourd’hui. Selon Owen Jones, malgré la reprise économique partielle des deux dernières  années, la classe ouvrière est plus pauvre aujourd’hui qu’au début de la crise mondiale. Une réduction des salaires aussi marquée et durable ne s’était plus vue depuis le 19e siècle, à l’époque des guerres napoléoniennes. De nos jours, une telle chute de pouvoir d’achat ne peut être comparée qu’à celle subie en Grèce.6 C’est pourquoi, lorsque les partisans du Remain disaient que la situation économique serait terrible si l’on s’en allait, ceux qui étaient en faveur du Leave répondaient qu’elle était déjà catastrophique et pouvait difficilement devenir pire.

 

Une crise économique qui s’approfondit

Durant les mois qui ont suivi le Brexit, le gouvernement de Theresa May s’est glorifié de ce que les prévisions économiques catastrophiques de la Banque d’Angleterre ne se soient pas vérifiées. Mais c’est maintenant que les problèmes commencent à se faire sentir.

Le 12 avril, Damian Green, ministre de l’emploi et des retraites, a affirmé que le taux de chômage était de 4,7 %, son niveau le plus bas depuis 1975. De son côté, le FMI a révisé à la hausse (à 2 %) la prévision de croissance du Royaume-Uni pour 2017. Frances O’Grady, secrétaire générale du TUC (la confédération syndicale), dépeint cependant un tableau moins optimiste. Selon elle, les travailleurs britanniques sont confrontés à une crise de leur niveau de vie du fait de la combinaison de la stagnation des salaires et de la hausse de l’inflation provoquée par la dévaluation de la livre depuis le référendum – moins 14 % par rapport au dollar et moins 10 % vis-à-vis de l’euro. Cette baisse de la livre n’a pas entraîné la hausse des exportations espérée, mais a stimulé l’inflation, qui a atteint 2,3 % sur un an en avril, son niveau le plus élevé depuis trois années. Dans le même temps, les salaires n’ont augmenté que de 1,9 %. Et les experts prévoient que le rythme annuel de l’inflation au second semestre pourrait dépasser les 3 %.

Dans un pays qui importe presque tout ce qu’il consomme, la chute de la livre a fait augmenter les dépenses des ménages et affecté la consommation, un des principaux moteurs de l’économie britannique. Les ventes au détail, qui représentent un tiers des coûts d’un foyer moyen, ont reculé de 1,4 % entre janvier et mars. Selon The Guardian7, elles sont tombées en avril à leur niveau le plus bas depuis sept ans. Pour continuer à consommer, les gens prennent sur leur épargne ou s’endettent avec leur carte de crédit.

Mais la situation de la classe ouvrière est encore pire. Selon la CBI (Confédération de l’industrie britannique, le Medef local) , un Brexit « à l’amiable » entraînerait la destruction de 550 000 emplois d’ici à 2020, mais un Brexit « dur », comme celui que May préconise, provoquerait 950 000 licenciements et ferait passer le chômage de 5 à 8 %.8 Un ancien responsable de la Banque d’Angleterre a déclaré à la presse que « le soutien au Brexit sera déterminé par l’économie et le maintien du niveau de vie. Et les chiffres actuels ne vont pas dans le bon sens ».9

 

Ne jamais dire jamais

Lorsqu’elle a pris ses fonctions, Theresa May a juré qu’elle n’appellerait pas à des élections générales avant le terme prévu de la législature, en 2020. Le 18 avril, elle a cependant demandé au parlement de convoquer des élections anticipées pour le 8 juin. Le motif invoqué est que l’opposition l’empêchait d’appliquer sa politique et affaiblissait sa capacité de négociation face à l’UE – les travaillistes menaçant de voter contre tout accord qu’elle aurait négocié, les Démocrates-Libéraux (centristes) réclamant un nouveau référendum, le SNP exigeant une nouvelle consultation sur l’indépendance de l’Ecosse et la Chambre des Lords annonçant qu’elle s’opposerait à une sortie « dure » de l’UE.

May savait qu’elle devait appeler à des élections avant que les conséquences économiques négatives du Brexit ne conduisent la population à changer d’avis. Les enquêtes de YouGov/Times montrent qu’un tel changement pourrait être en cours. A la mi-avril, le nombre de ceux qui veulent rester dans l’UE ont pour la première fois égalé, à 44 %, celui des partisans de la sortie. Une semaine plus tard, la part des électeurs estimant que le Brexit a été une erreur a atteint 45 %, contre 43 % pour ceux pensant le contraire.10

L’axe choisi par Theresa May pour sa campagne est de se présenter comme celle qui pourra le mieux négocier avec l’UE : « ce sera un choix entre une direction forte et stable dans l’intérêt de la nation, avec moi comme Premier ministre, ou un gouvernement de coalition faible et instable dirigé par Jeremy Corbyn, avec l’appui des Libéraux-Démocrates, qui veulent rouvrir les divisions du référendum, ainsi que Nicola Sturgeon et le SNP ».11 Mais elle se refuse à dire ce que sera sa ligne de négociation. Son seul mot d’ordre est « un gouvernement fort et stable ».

Elle peut le faire parce que le Parti travailliste est en plein brouillard. Les sondages indiquent que 61 % des électeurs la considèrent plus fiable pour négocier que Corbyn, qui n’obtient le soutien que de 23 % des personnes interrogées.12 Tous les sondages donnent le Parti conservateur gagnant, avec une moyenne de 47 % contre 30 % au Parti travailliste.13 Les conservateurs obtiendraient 400 des 650 sièges au parlement, réduisant ainsi la représentation des travaillistes de 232 sièges à 168. La seule défaite comparable pour les travaillistes est celle de 1983 face à Margaret Thatcher.

Le Parti travailliste se trouve plongé dans l’une des pires crises de son histoire. Historiquement eurosceptique, Corbyn ne pouvait pas jouer un rôle de direction dans la campagne contre le Brexit.   Pris en tenailles entre ses militants du nord industriel, qui étaient pour quitter l’UE, et la majorité des parlementaires et de sa base dans les grandes villes, qui étaient pour rester, Corbyn a pratiquement disparu pendant cette campagne. Bien que 69 % des travaillistes aient voté pour rester, une analyse géographique des résultats montre la rupture intervenue entre les parlementaires travaillistes et leur base ouvrière dans le nord.14

La réaction de Corbyn a été insolite. Il a d’abord exigé de ses parlementaires qu’ils respectent le résultat du référendum en votant en faveur du déclenchement de l’article 50 ouvrant le processus de sortie. Puis, face à l’appel de May à des élections – qui pour passer avait besoin d’une majorité parlementaire des deux tiers –, il a de nouveau exigé de son parti qu’il vote pour. De nombreux travaillistes ont vécu ces exigences comme une trahison. Aujourd’hui, alors que des secteurs de son parti lui demandent de mettre l’accent sur la politique à mener face au Brexit, Corbyn a axé son manifeste de campagne sur l’opposition aux mesures anti-ouvrières et antipopulaires de May. Le problème est que s’il est pour un Brexit « soft », qui maintienne des relations étroites avec l’UE ainsi que les garanties dont bénéficient actuellement les résidents européens, il veut tout comme May faire cesser le flux migratoire européen.

 

Un futur incertain

La situation de Theresa May est difficile. C’est une Première ministre faible, qui a pris ses fonctions en dehors du cadre d’une élection et après avoir défendu, même timidement, le fait de rester dans l’Union européenne. Dès sa nomination, elle a éliminé du gouvernement les partisans de son prédécesseur, David Cameron, pour s’appuyer sur les secteurs pro-Brexit les plus extrêmes du Parti conservateur. Elle a besoin dans ces élections d’une victoire écrasante qui ratifie sa politique du « Il vaut mieux pas d’accord du tout qu’un mauvais accord ». Elle fait ainsi le choix d’ignorer les avertissements du Medef britannique qui lui dit depuis depuis des mois que la négociation simple et rapide dont elle a fait la promesse est impossible.

Jusqu’à présent, May a gardé le secret sur le contenu des négociations. Son attitude – qualifiée par Angela Merkel d’« illusoire » – a conduit la Commission européenne, début mai, à rendre public l’état des négociations. Les conversations tenues au cours du dîner du 26 avril ayant réuni May, son ministre du Brexit, David Davis, le négociateur de l’UE, Michel Barnier, et le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, ont été « fuitées » à un quotidien allemand. Le capital financier et industriel britannique s’en est immédiatement fait l’écho.

The Times, le Financial Times, le London Evening Standard et The Guardian ont publié la « fuite ».      Selon ces journaux, la délégation de l’UE a discuté pour la troisième fois avec la Première ministre  des conditions de la sortie du Royaume-Uni, en disant clairement que les négociations ne seraient ni simples ni indolores, au contraire de ce que May prétend. L’UE est prête à faire un exemple pour les pays qui voudraient partir. May ne sera pas, comme elle le promet dans sa campagne électorale, la négociatrice principale du Brexit. Elle ne pourra pas non plus participer aux réunions des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE. La négociation se déroulera entre David Davis et Michel Barnier. Et Juncker lui a assuré que le Brexit « ne sera pas un succès ».

Au cours d’une conférence de presse tenue quelques jours plus tard, Michel Barnier a confirmé les « fuites » et apporté de nouveaux éléments qui confirment le caractère illusoire des aspirations de Theresa May. Le Brexit sera pour le peuple britannique un processus long et difficile, qui ne commencera que lorsque le Royaume-Uni aura payé tout ce qu’il doit à l’Union européenne. Selon le Financial Times, la facture pourrait s’élever à 100 milliards d’euros. Deux autres préalables à l’engagement des négociations sur les conditions du Brexit sont le maintien des droits des ressortissants européens vivant au Royaume-Uni et le fait que la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande reste ouverte.

May a réagi avec virulence aux « fuites » de Bruxelles, en accusant l’UE d’interférer dans les élections britanniques. « La position de la Commission européenne dans les négociations s’est durcie. Des menaces ont été proférées envers la Grande-Bretagne par des responsables politiques et des officiels. Le calendrier pour de tels actes a été délibérément planifié afin d’affecter le résultat de l’élection générale qui aura lieu le 8 juin », a-t-elle affirmé. Le porte-parole de Jean-Claude Juncker lui a répondu : « nous n’avons pas d’opinion à propos de l’opinion de May sur les élections. Cette semaine, nous avons déjà épuisé les 30 minutes hebdomadaires que nous consacrons au Brexit. » Donald Tusk, président du Conseil européen, lui a demandé « modération et mesure ».

D’autres problèmes ajoutent de l’incertitude au Brexit. L’un d’entre eux est le statut de Londres en tant que centre financier mondial. Le rêve de transformer Londres en une Singapour-sur-Tamise n’a aucune chance de se réaliser si la City perd son passeport européen. Goldman-Sachs et HSBC ont déjà lancé des plans afin de transférer une partie de leurs services sur le continent. Francfort et Paris les attendent à bras ouverts.

Mais le principal danger reste l’éclatement du Royaume-Uni. Jusqu’à présent, l’Espagne avait opposé son veto à une entrée de l’Ecosse dans l’Union européenne si un nouveau référendum d’indépendance s’avérait victorieux. Mais elle vient de changer d’avis, dans le but de faire pression en vue d’une renégociation du statut de Gibraltar. Et différents secteurs commencent à dire qu’une Irlande unifiée serait acceptée sans problème au sein de l’UE.

Le vote du Brexit a ouvert une boîte de Pandore que l’autisme de Theresa May ne parvient pas à refermer. La situation au Royaume-Uni montre que sous le système capitaliste, en dehors donc de l’engagement d’une transition socialiste, la sortie de quelque pays que ce soit de l’Union européenne non seulement ne peut résoudre aucun des problèmes créés par la mondialisation néolibérale, mais n’apporterait sans doute que plus de misère et de souffrances pour les travailleurs et le peuple.

Virginia de la Siega 

 

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