Avec Sanders, avoir un impact sur le Parti démocrate et construire une nouvelle gauche ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Interview de Dan La Botz, militant de Solidarity, organisation socialiste internationaliste américaine. Il participe également à DSA (Democratic Socialists of America).

L’Anticapitaliste : Où en sommes-nous dans l’élection présidentielle américaine ?

Dan La Botz : Nous sommes encore dans la période des primaires internes de chacun des partis. Nous pouvons être certains que le président Donald Trump sera le candidat républicain, car les deux autres candidats de ce parti ont très peu de soutien.

Le Parti démocrate a eu jusqu’à 28 candidats et 12 restent encore dans la course.

Les premières primaires auront lieu à partir de février et mars ; il y aura des super-Tuesdays (« super-mardis », c’est-à-dire des jours où se tiennent simultanément plusieurs primaires) et d’autres primaires qui pourraient être décisives pour trier le peloton et éliminer plusieurs candidats de la course.

Quel est l’impact de la tentative de destitution de Trump sur la campagne électorale ?

Trump a été mis en accusation par la Chambre des représentants et a commencé à être jugé par le Sénat le 16 janvier mais il est très peu probable qu’il soit destitué.

Trump a une emprise solide sur le Parti républicain, ayant réussi à en prendre le contrôle quasi total depuis son élection en 2016. Aucun membre républicain du Congrès n’a voté pour la destitution de Trump. Et au Sénat, un seul sénateur républicain a exprimé des réserves sur la coordination entre le leader républicain Mitch McConnell et le président Donald Trump pour le défendre dans le procès en destitution.

Les Démocrates utiliseront le procès du Sénat pour prouver l’inaptitude de Trump à exercer ses fonctions, même s’ils ne peuvent pas obtenir une condamnation. Trump, lui, utilise la procédure de destitution pour faire campagne contre les Démocrates, affirmant que c’est un «coup d’État » destiné à renverser les résultats de sa victoire électorale de 2016. Cela a contribué à durcir sa base. 

Trump est en campagne depuis le début de son mandat. Est-ce que sa base électorale est mobilisée ? 

Oui, tu as raison. Trump mène une campagne politique permanente depuis son élection, s’adressant quotidiennement par Twitter à sa base, réalisant des interviews sur Fox News (chaîne TV de droite) et organisant des rassemblements politiques de milliers de personnes à travers le pays, et en particulier dans les « swing States » (« États-charnière » : États des États-Unis au vote indécis et qui peuvent donc changer de camp, d’un scrutin à l’autre, entre les deux partis dominants et faire basculer le résultat du vote final).

Quelque 55,7 % des électeurs, soit 136,7 millions, ont participé aux élections de 2016, à peu près autant qu’aux élections de 2012. Un taux de participation élevé est important pour le Parti démocrate et moins important pour les Républicains.

Aux États-Unis, le vote n’est pas contrôlé par le gouvernement fédéral ; il est organisé au niveau des États. Les Républicains contrôlent 29 des 50 gouvernements des États et se sont acharnés à rayer sous des motifs divers des centaines de milliers d’électeurs – noirs, latinos, personnes âgées et étudiants – des listes électorales. Cela pourrait avoir un impact important et réduire le vote du Parti démocrate.

Quelle est la popularité de Trump ?

Trump n’est pas si populaire parmi la population en général. Un sondage de décembre 2019 auprès des électeurs a montré que 43 % de la population approuve le travail que fait Trump, tandis que 52 % le désapprouvent. Mais cela n’a peut-être pas d’importance.

Un autre sondage en novembre a révélé que 83 % des Républicains soutenaient Trump (en baisse de 2 % par rapport à août). Trump détient une forte emprise sur 40 % de l’électorat total, un chiffre qui n’a pas beaucoup varié depuis son élection en 2016. Cela pourrait être presque suffisant pour gagner la prochaine présidentielle.

En 2016, Hillary Clinton avait remporté 48,18 % du vote populaire, tandis que Trump en obtenait 46,09 %. Clinton avait donc obtenu plus de 2,7 millions de votes de plus que Trump. Trump a tout de même remporté le vote du Collège électoral par 304 voix contre 227. Il ne faut en effet pas oublier que le Président américain est élu par un collège électoral dont les membres sont désignés de telle façon que l’orientation majoritaire peut ne pas coïncider avec le vote populaire.  

Wall Street et les patrons de la Silicon Valley ont bien profité de la présidence Trump. De quel côté leur cœur balance-il pour les prochaines élections ? 

La classe capitaliste est profondément divisée, comme d’habitude, certains secteurs soutenant Trump et d’autres soutenant le Parti démocrate (et en particulier ses candidats les plus modérés). Une grande partie du soutien de Donald Trump provient de la finance, des assurances et de l’immobilier, ainsi que du pétrole et du gaz, des mines, de l’acier et de la construction. Le Parti démocrate a plus de soutien de la Silicon Valley, d’Hollywood, des cabinets d’avocats et du secteur des services.

En général, les hommes d’affaires et les salariés de la Silicon Valley et d’Hollywood sont libéraux sur les questions de société et largement Démocrates.

De nombreux propriétaires de petites entreprises, qui ont soutenu Trump à deux contre un lors des élections de 2016, ont été déçus par lui et maintenant une majorité de petits entrepreneurs semble soutenir les Démocrates. Les agriculteurs semblent rester fidèles à Trump qui leur a accordé des milliards de dollars de soutien financier. La politique douanière de Trump a causé un désordre qui peut lui faire perdre des votes.

Trump avait essayé d’attirer dans son orbite certains syndicalistes. Comment les syndicats se profilent-ils pour la prochaine élection ?

La confédération syndicale AFL-CIO et pratiquement tous les principaux syndicats qui en sont sortis soutiennent le Parti démocrate et son futur candidat. Seuls quelques syndicats, tels que celui de la patrouille frontalière, de l’immigration et des douanes ainsi que la police, s’engageront officiellement pour Trump et les Républicains.

Le problème est que depuis des années, de nombreux blancs syndiqués – comme, par exemple, les travailleurs de la construction – ont ignoré leurs dirigeants et leurs organisations et ont voté pour le Parti républicain et beaucoup l’ont fait en 2016 pour Trump. La question est de savoir si Trump continuera ou non à obtenir les votes des syndiqués qui sont démocrates ou indépendants.

Les primaires démocrates ont vu fleurir un grand nombre de postulants. Face à B. Sanders et E. Warren, on a le sentiment que l’aile droite du parti cherche une alternative ?

Le Parti démocrate a eu un plus grand nombre de candidats que jamais ; il y en a encore 12 candidats même si 15 ont abandonné la course. Joe Biden, qui était le vice-président du Président Barack Obama est le principal candidat selon les sondages. Il est suivi de près par Bernie Sanders et Elizabeth Warren qui sont à la gauche du parti (Warren est moins à gauche que Sanders). Les autres postulants se situent plus loin derrière.

Les dirigeants du Parti démocrate, historiquement liés à de nombreuses banques et sociétés importantes, veulent désespérément trouver une alternative à Sanders et Warren. 

Le problème est que les électeurs démocrates penchent à gauche et que les candidats centristes ou modérés peuvent ne pas attirer les jeunes électeurs. En même temps, de nombreux Démocrates veulent surtout un candidat capable de battre Trump, quelle que soit sa politique. 

Joe Biden, vice-président de Barack Obama et principal candidat, a un héritage de positions modérées et conservatrices – mais il a le plus de soutien des électeurs noirs. L’ancien maire de New York, le milliardaire Michael Bloomberg, ne devrait pas être une alternative importante car il est trop conservateur, mais il dépense maintenant des millions pour sa campagne et pourrait monter dans les sondages et avoir des délégués à la convention du parti...

Quel est le rôle du racisme dans la campagne électorale ?

Il est important de comprendre que l’attrait pour Trump d’électeurs de toutes les classes sociales, y compris la classe ouvrière, est largement basé sur le racisme des Blancs envers les Noirs et les Latinos et sur la haine des immigrants non blancs et non chrétiens.

Les blancs non-Latinos ne représentent que 60 % de la population américaine. On peut s’attendre à ce que 85 % des électeurs noirs votent démocrate, tout comme 75 % des Asiatiques et des Musulmans et 66 % des Latinos.

L’« establishmment » considère Biden comme un meilleur candidat du Parti démocrate précisément parce qu’il n’est pas fortement antiraciste et a donc de meilleures chances d’attirer la base de Trump. Pourtant, en même temps et de manière assez contradictoire, Biden a la plus forte audience parmi les Afro-Américains. 

Où en est le mouvement afro-américain et notamment Black Lives Matter ?

Black Lives Matter, qui a attiré l’attention nationale en 2014, n’est aujourd’hui ni une organisation importante ni un mouvement social de masse. Bien qu’il reste un petit groupe portant ce nom et que de nombreux jeunes Noirs s’identifient à ce nom, il n’y a pas de groupe BLM ayant une influence politique.

Alors que les électeurs noirs plus âgés ont tendance à soutenir les candidats de l’establishment du Parti démocrate, comme ils l’ont fait pour Hillary Clinton et aujourd’hui Joe Biden, les jeunes électeurs noirs ont été attirés par Bernie Sanders. Certains électeurs noirs auraient voté pour un candidat noir mais le manque d’argent et de soutiens ont éliminé de la course les deux candidats noirs, Kamala Harris and Corey Booker. Tous ceux qui restent sont blancs sauf l’homme d’affaire Andrew Yang.

Elizabeth Warren et Bernie Sanders représentent la « gauche ». Quelles sont leurs différences ? Warren ne peut-elle pas être une solution de repli pour l’appareil démocrate afin d’éviter Bernie Sanders ?

Bernie Sanders, se qualifie lui-même de « socialiste », voulant dire par là social-démocrate, mais est en réalité une personne qui veut revenir au New Deal du président Franklin D. Roosevelt dans les années 1930. Sanders met l’accent sur « Medicare for All » (c’est-à-dire l’extension à tous du système Medicare qui actuellement couvre seulement les personnes qui ont dépassé 64 ans). Il défend aussi l’enseignement supérieur gratuit dans les universités publiques et des salaires plus élevés.

Elizabeth Warren et d’autres candidats du Parti démocrate ont souvent adopté une variante de la plateforme populaire de Sanders, bien que Warren ait récemment cessé de parler de l’assurance-maladie pour tous, car cela la rend trop radicale pour les Démocrates centristes. Warren, qui se déclare capitaliste, met davantage l’accent sur le rôle du gouvernement dans la régulation du capitalisme et moins sur des programmes tels que ceux avancés par Sanders. Récemment, elle a mis l’accent sur le rôle de la corruption financière dans la politique.

Warren, qui jusqu’à cette campagne présidentielle avait toujours reçu un financement d’entreprises, refuse maintenant de le prendre, suivant le modèle de Sanders. Elle pourrait être l’alternative de l’establishment à Sanders. Elle ne serait pas leur premier choix, mais ils pourraient être amenés à la soutenir pour arrêter Sanders. Elle recevrait probablement un fort soutien des femmes libérales.

Tu as écrit récemment un article sur la défaite de Corbyn mettant en garde DSA sur certaines illusions de victoire aux élections. Peux-tu résumer ton raisonnement ?

Les élections britanniques ont été très compliquées et affectées par de nombreux problèmes, de l’impopularité de Corbyn à son échec à prendre position sur le Brexit. Mais je pense que l’une des raisons pour lesquelles Jeremy Corbyn et le Parti travailliste ont perdu est qu’il n’y avait tout simplement pas assez de luttes de classe, pas assez de mouvement social pour propulser la gauche au pouvoir. La Grande-Bretagne a récemment connu un faible nombre de grèves et de mouvements sociaux.

Une partie de la classe ouvrière britannique semble avoir accepté Boris Johnson et le programme nationaliste du Parti conservateur comme alternative à un programme ouvrier. Je pense que le racisme blanc a joué un rôle important dans ce processus et cette décision finale.

De même, nous, aux États-Unis, continuons d’avoir un niveau de lutte de classe très faible, très peu de grèves (même si la grève de General Motors est un évènement important), tandis que les mouvements sociaux des Afro-Américains, des Latinos, des immigrants, des femmes, des LGBTQ et de l’environnement restent minimes à l’heure actuelle. Il faut donc se demander s’il y a suffisamment de colère sociale et d’activisme social pour soutenir la victoire d’un Démocrate de gauche comme Sanders. 

Quel est le rôle de la gauche américaine dans cette élection ?

La campagne électorale de Bernie Sanders en 2016, dans laquelle il s’est qualifié de « socialiste démocratique » et a présenté la plateforme de candidats du Parti démocrate la plus progressiste en 50 ans, a conduit à la croissance rapide des Democratic Socialists of America (DSA), organisation qui compte maintenant environ 50 000 membres. DSA est le groupe de gauche le plus important aux États-Unis et il est entièrement dédié à Bernie Sanders.

Les membres de DSA à travers le pays travaillent à sa campagne des primaires et travailleront également pour lui aux élections générales s’il reste candidat à ce stade. D’autres formations de gauche, telles que le Working Families Party, se sont déclarées pour Elizabeth Warren. Le Parti Vert aura également un candidat à la présidentielle, mais il est peu probable qu’il obtienne plus d’un pour cent des voix.

Dans le même temps, l’extrême gauche, certains dans DSA et d’autres dans des groupes plus petits en dehors de DSA, rappellent que Sanders n’est pas un socialiste et qu’il a dans le passé soutenu les campagnes militaires américaines à l’étranger, c’est-à-dire qu’il n’est pas un anti-impérialiste. Plus récemment, Sanders a dénoncé l’assassinat en Irak du général iranien Qassem Solemani, mais il n’a pas utilisé sa stature pour appeler à des manifestations anti-guerre.

La gauche considère toujours Sanders comme un moyen d’avoir un impact sur le Parti démocrate et sur la politique nationale et de construire une nouvelle gauche et à terme un parti socialiste des travailleurs. Il faut toutefois se demander quel serait l’impact sur DSA qui s’est ainsi identifié à lui si Bernie Sanders n’était pas vainqueur aux primaires ou s’il perdait les élections. 

Et si Sanders gagnait l’investiture démocrate ? 

Il est hautement improbable que Sanders remporte la convention et plus probable que les principaux candidats y arrivent avec entre 10 et 25% des délégués. Dans ce cas, en l’absence de majorité ce serait une convention négociée par les personnalités du parti. Cela pourrait entraîner le choix d’un « chevalier blanc » : quelqu’un qui n’a pas couru en primaire mais qui monte sur son cheval blanc pour sauver la situation. Cela pourrait être quelqu’un comme le gouverneur de de l’État de New York Andrew Cuomo ou le Sénateur de l’Ohio Sherrod Brown.

Si Sanders obtenait l’investiture, il devrait remporter l’élection face à l’opposition des Républicains et de nombreux Démocrates et à une couverture médiatique hostile. Si, d’une manière ou d’une autre, il remportait les élections générales, il aurait encore à traiter avec le Congrès américain, le Sénat contrôlé par des Républicains très hostiles et la Chambre contrôlée en grande partie par des Démocrates de l’establishment qui s’opposeraient à sa politique.

La question devient alors : Sanders pourrait-il transformer sa rhétorique de lutte de classe contre la classe des milliardaires et pour une révolution politique en un véritable processus d’encouragement de la lutte de classe ouvrière ? Pourrait-il inspirer ce genre de mouvements sociaux qui ont vu le jour aux États-Unis dans les années 1930 et 1960 ?

Nous n’avons jamais vu une telle chose aux États-Unis auparavant, où au contraire dans le passé c’était la pression d’en bas qui poussait les présidents. Ce sont les mouvements sociaux qui, dans les années 1930, ont poussé le président Franklin Roosevelt et qui, dans les années 1960, ont poussé le président Lyndon B. Johnson à adopter des lois progressistes.

Pourtant, nous n’avons jamais eu de candidat tout à fait comme Bernie Sanders, et il serait intéressant de savoir s’il pourrait et utiliserait le bureau présidentiel pour inspirer un mouvement de masse. Nous préférerions certainement relever ce défi que de voir Donald Trump rester au pouvoir ou de voir un autre Démocrate de l’establishment comme Biden.

Propos recueillis par Henri Wilno

* Dan La Botz est l’auteur de Le nouveau populisme américain. Résistances et alternatives à Trump, éditions Syllepses, 2018.

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