Aux origines économiques du mouvement populaire algérien

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La révolte actuelle, déclenchée à l’origine contre le 5e mandat de Bouteflika, est prolongée dans une mobilisation contre la corruption, contre la dilapidation des deniers publics dont l’origine est au cœur de la constitution du pouvoir algérien, de sa bureaucratie et sa classe dominante.

Pour parler de la période actuelle, il faut remonter dans l’histoire, avant l’indépendance, en 1958. On parlait d’infiltration de Harkis algériens, engagés dans l’armée française, qui ont été injectés dans l’Armée de libération nationale (ALN). Ce sont ces gens qui ont pris le pouvoir de force en 1962, sur la base de leur légitimité militaire, dite historique. Ils ont destitué le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), remis par Ferhat Abbas à Youcef Benkhedda. C’est l’armée des frontières qui est entrée dans Alger, avec des blindés. L’ALN n’avait que des fusils de chasse, quelques kalachnikovs récupérées dans des embuscades et autres armes de l’époque qui avaient été offertes par les pays amis de l’Algérie. L’armée des frontières s’est préparée pour prendre le pouvoir de force, que ce soit ceux qui étaient à la frontière tunisienne ou à la frontière marocaine. Le fils de De Gaulle, en 2015, a écrit un livre, se basant sur les archives de son père, où il révèle que son père avait même préparé cette issue… Ces gens ont confisqué le pouvoir. L’historien Mohammed Harbi parle d’une reconversion de pouvoir. Ils ont reconverti la pseudo-légitimité historique et militaire en légitimité politique en 1962. Boumediene pouvait prendre le pouvoir lui-même, mais il a placé un civil en la personne de Ben Bella à la tête du pays, une opération intelligente, puisque il l’a renversé en 1965 et a pris l’ensemble du pouvoir de façon totalitaire.

 

La construction de l’économie algérienne

Cette bourgeoise ne pouvait pas se déclarer comme telle, car le peuple qui avait fait partir le colonialisme français s’y serait opposé, du fait que ce dernier représente, non pas le peuple français mais, le capitalisme français. Au 19e siècle, le pouvoir français avait promis aux paysanEs et aux travailleurEs de France l’eldorado en Algérie : c’est ce qui a conduit à la colonisation de peuplement après 1871, quand la France s’est imposée militairement et a donné les meilleures terres d’Algérie aux colons. À l’indépendance, la bourgeoisie nationale, militaro-bureaucratique, a confisqué le pouvoir, récupéré l’autogestion de 1962-1963, initiée de façon naturelle et spontanée par les travailleurEs algériens, et l’a brisée. Ils ont même piégé Che Guevara, qui a cru que le pouvoir était socialiste ! La bourgeoisie ne pouvait pas se déclarer capitaliste à cette époque, et a donc versé dans un populisme de gauche, récupérant la voie socialiste pour construire un capitalisme d’État, se donnant ainsi du temps pour croître sur le dos du secteur public, au nom du socialisme spécifique algérien. La dilapidation des deniers publics est une donnée de départ. À la fin des années 1970, quand Boumediene est décédé, la bourgeoisie nationale, compradore, s’est sentie capable de voler de ses propres ailes, notamment son aile ultra-libérale. En 1979, l’armée a dû trancher face à deux clans du FLN : d’un côté l’aile nationaliste libérale, avec, à sa tête, Abdelaziz Bouteflika, ministre des Affaires étrangères à l’époque, et de l’autre, le secrétaire général du FLN, Mohammed Salah Yahiaoui. Ce dernier voulait la continuité du capitalisme d’État alors que Bouteflika voulait un libéralisme ouvert, dans le sens du thatchérisme et du reaganisme en vogue à la fin des années 1970. L’armée a finalement tranché en faveur d’une troisième voie avec le colonel Chadli. C’est à cette époque, au début des années 1980, que le prix du pétrole est monté de 13 dollars à 42 dollars, favorisant la dimension mono-exportatrice de l’économie algérienne, fondée sur l’exportation des hydrocarbures (pétrole et gaz). La politique de restructuration économique de Chadli a été menée dans le but de casser les politique industrialisantes mises en place par Boumediene dans les années 1970. Il s’agissait alors de mettre en place une industrie assez importante avec la sidérurgie, l’électronique, la construction de camions et d’automobiles, à Rouiba notamment. Au lieu de continuer, en la corrigeant, cette politique issue du congrès de Tripoli (1962), qui avait certes rompu avec celle, agrariste, prévue au congrès de la Soummam (1956), sans toutefois s’aventurer dans une économie génératrice de dettes, Chadli et les siens l’ont abandonnée en faveur d’une politique économique de consommation, avec comme slogan : « Pour une vie meilleure ». Cette « vie meilleure », c’était l’import-import. Les années 1980-1984 ont été celles de l’euphorie de l’importation, des kiwis et bananes à l’électronique. Mais le peuple ne pouvait pas se payer ces produits, étant donné son pouvoir d’achat, et cela a créé beaucoup de frustrations. En 1986 est survenu le crash pétrolier, et le pouvoir a alors effectué un tournant en faveur du « travail pour garantir l’avenir ». On commence par « une vie meilleure » pour revenir au « travail »… au lieu de faire l’inverse. À ce moment, le pouvoir algérien pouvait encore payer la dette et s’affranchir du FMI et de la Banque mondiale. Mais ils ne l’ont pas fait, préférant gaspiller avec des pots-de-vins et des crédits aux pseudos-investisseurs qui n’étaient en réalité que des importateurs. Un immense gaspillage des deniers publics.

Le tournant du multipartisme

Avec le krach pétrolier, la crise économique est apparue au grand jour, de même que la faiblesse de l’économie algérienne : légère, mono-exportatrice, basée sur la rente. On a construit une société de consommation, qui était en réalité une société frustrée. Le FMI et la Banque mondiale ont imposé d’appliquer des réformes économiques. On n’avait plus rien, c’était la crise, les caisses de l’État étaient vides. L’austérité et les privatisations ont commencé, et le FLN ne pouvait pas assumer seul cette politique. En octobre 1988, après le discours de Chadli devant toutes les télévisions, où il s’est plaint que le changement qu’il souhaitait était bloqué par des forces internes au sérail, dans le FLN et le gouvernement, il a appelé les gens à sortir dans la rue le 5 octobre. Mais quand le peuple est sorti, il a débordé l’appel du pouvoir et celui-ci a tiré sur la foule. Plus de 500 personnes ont été tuées à Alger, 7 à Bougie, 3 à Tizi Ouzou et ailleurs, pour un bilan de 700 morts. Chadli s’est refait alors une légitimité en instaurant le multipartisme et avec nouvelle Constitution. Mais on peut parler de multipartisme unique : Chadli s’est donné des alliés pour s’ouvrir. La Constitution de 1989 a été, en outre, la première à se « libérer » du référent socialiste, pour l’économie de marché. L’étape suivante a été, avec le rééchelonnement concomitant de la dette en 1994, l’application des plans d’ajustements structurels. Le pouvoir en place a eu donc de l’argent… qu’il a gaspillé encore une fois. Il a concouru au développement du terrorisme puis, pendant la décennie noire, il a fait passer toutes les réformes qu’il ne pouvait passer auparavant : licenciement des travailleurEs, fermetures des entreprises du secteur public, chasse aux cadres, mis en prison sous prétexte qu’ils avaient mal géré, etc. Il a mis en vente des unités de production bénéficiaires et développé les IDE, les Investissements directs étrangers, et les multinationales sont ainsi arrivées.

 

La constitution de l’oligarchie actuelle

C’est le général Zeroual (à la tête de l’État entre 1994 et 1999) qui, au cours des années 1990, a entamé la politique de réconciliation avec les islamistes, et Bouteflika l’a continuée. Par bonheur pour lui, exactement 20 ans après 1979, le pétrole a grimpé. Il y a eu une hausse, jusqu’à 2007-2008, où il a atteint 140 dollars, et même jusqu’à 170 dollars ponctuellement. Mais pendant cette période également, il y a eu gaspillage de l’argent public. Il y a certes eu développement et construction d’infrastructures, des autoroutes comme l’autoroute est-ouest. Mais, à titre d’exemple, ce projet, qui devait coûter 4 milliards de dollars, s’est terminé avec 18 milliards de dépenses… On a donné à tout le monde : les importateurs, la mafia… Bouteflika a construit une oligarchie en chassant l’ancienne et en gaspillant l’argent public. Tous les milliardaires qui actuellement se dénoncent les uns les autres se sont enrichis sous la bannière des militaires, et ont profité du contexte terroriste. Les trois sources de corruption qui ont permis à l’oligarchie de se constituer et d’accumuler des milliards sont le commerce extérieur, les banques publiques et privées, et le foncier. Les deux premières ont un lien dialectique puisque ce sont les banques qui offraient des lignes de crédits illimités aux importateurs. Le foncier, quant à lui, a permis le développement d’une mafia : à Alger, à la Mitidja, ils sont pris des terres énormes. Les tenants du pouvoir ont tous accaparé des hectares dans le Sud, pas pour l’agriculture mais pour le sous-sol, qui regorge de richesses. Des géologues ont révélé des chiffres sur le potentiel minier en Algérie, et on s’aperçoit que les hydrocarbures ne représentent qu’une infime part du potentiel minier en Algérie, qui regorge notamment de métaux : or, fer, zinc, mais aussi de l’uranium. Dans ce contexte de pillage des ressources nationales, la situation des classes populaires et, a fortiori, de la jeunesse, n’en apparaît que plus dramatique. Le pouvoir affirme qu’il y a 22 à 25% de chômeurEs, mais en réalité il y en a plus, car les autorités comptabilisent ceux qui ont des CDD ou sont dans les dispositifs d’emploi des jeunes. Même avec 3000 dinars (15 euros…), le « filet social », on les considère comme travailleurEs. Donc les chiffres sont faussés. On peut estimer à 40% le taux de chômage, qui touche énormément les jeunes, lesquelEs constituent 70% de la population algérienne. Notons que les chiffres du chômage en Algérie peuvent être trompeurs car 70% de la masse monétaire circule dans l’informel. Cela peut faire relativiser les choses, mais les travailleurEs de l’informel n’ont pas de retraite, d’assurance, ne paient pas d’impôts. L’informel parasite l’économie au vu et au su du pouvoir en place, qui ferme les yeux sur cette question pour avoir la paix civile. La précarité touche aussi bien les chômeurEs que la classe moyenne, qui a pratiquement disparu. La différenciation de classe est claire : 1% de la population accapare 99% des richesses et 90% se partage moins de 1% des richesses.

 

Divisions au sein du pouvoir

Cette situation a conduit au fait que le peuple s’est senti particulièrement humilié par le 4e, puis le 5e mandat, et qu’il a voulu reconquérir sa dignité. Au moment du 4e mandat, il y avait déjà eu des tentatives de protestation mais la répression avait été énorme. Le 5e mandat a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les conditions objectives étaient mûres, mais il manquait un facteur subjectif, un parti d’avant-garde, ou un événement déclencheur.

Dans le pouvoir algérien, il y a deux fractions bourgeoises : la bourgeoisie nationale, représentée par Bouteflika, qui représente un capitalisme d’État, ni pro-impérialiste, ni anti-impérialiste, qui a ménagé la chèvre et le chou ; et la nouvelle bourgeoisie, avec Rebrab, Cévital et autres, qui voulait s’affranchir de la première et voulait s’ouvrir sur la mondialisation capitaliste. Elle s’était donné un représentant politique, le général Ghediri. C’est elle qui a appelé au 22 février par les réseaux sociaux. Mais, le 16, la population avait déjà protesté contre le 5e mandat.

Quand les masses sont sorties en réponse à cet appel de cette fraction du pouvoir, elles ont largement dépassé l’appel initial. Le peuple a refusé le 5e mandat car il ne pouvait accepter de voir reconduit un président qui n’avait pas parlé depuis des années. Mais la mobilisation n’en est pas restée là : la population ne veut pas de vote et veut que tout le système dégage. Ce qui n’arrange pas cette frange bourgeoise, qui avait son candidat prêt à l’élection… La preuve, quand Bouteflika a dit « Je me retire mais il n’y aura pas de vote », les Rebrab et Ghediri l’ont dénoncé, se plaignant du fait que refuser un vote était anticonstitutionnel… alors que tout ce qui a été fait jusqu’ici est anticonstitutionnel ! Ils voulaient les élections car ils espéraient qu’une fois Bouteflika retiré, ils imposeraient leur candidat.

Le chef d’état-major de l’armée Gaïd Salah, désormais aux commandes, affirmait, au début du soulèvement, que le candidat Bouteflika était en bonne santé, que l’élection allait se dérouler dans la transparence et l’équité. Mais, quand le rapport de forces s’est imposé dans la rue, il a retourné sa veste… pour sauver le système. L’armée veut donner la cadence, aujourd’hui comme autrefois. La preuve en est que Gaïd Salah veut imposer les élections du 4 juillet.  Aujourd’hui, dans une période d’instabilité, on assiste à des emprisonnements, des interpellations, des dénonciations des uns contre les autres… Mais si le mouvement s’affaiblit ou s’il devient plus fort, les différentes fractions vont s’unir contre le peuple car elles ont, fondamentalement, les mêmes intérêts.

 

Le pouvoir des travailleurEs pour changer l’Algérie

Au cours des dernières décennies, on a donc assisté à une reconversion du pouvoir militaire en pouvoir politique, et du pouvoir politique en pouvoir économique. Pas comme dans la prise du pouvoir classique par la bourgeoisie où le pouvoir économique conduit au pouvoir politique. Ici c’est l’inverse, c’est un capitalisme retardataire et dépendant : on importe 90% des produits alimentaires, on exporte 97% d’hydrocarbures. Pour changer les choses, il faut prendre le pouvoir politique. Il s’agit donc de construire le mouvement, d’aller vers une assemblée constituante qui permettra de lancer des débats au plus bas de l’échelle, dans les quartiers, les villages, les unités de travail, les lieux d’études… Il faut débattre pour une réelle représentation, désigner des représentantEs pour constituer cette assemblée constituante et élaborer une nouvelle constitution. Il s’agit de créer les conditions d’une réelle lutte politique, et de faire émerger une conscience de classe développée. S’il y avait une réelle conscience de classe, on n’aurait vu, comme cela s’est passé après l’arrestation du capitaliste Rebrab, des esclaves qui manifestent pour libérer leur maître. Ils auraient pris les outils de travail, les outils de production, pour continuer le travail mais sous leur propre contrôle. Un pouvoir révolutionnaire pourrait remettre en cause tous les contrats signés par les multinationales, les impérialistes, et récupérer les richesses. Il développerait l’autogestion, comme en 1962-1963. L’Algérie regorge de richesses, de main-d’œuvre. Ils disent que les AlgérienEs sont des feignantEs, mais on leur donne moins de 18 000 dinars (le salaire national minimum garanti, SNMG) pour travailler. Dans ma municipalité, 80% des travailleurEs ne touchent pas le SNMG alors qu’ils ont une famille à charge. Il faut récupérer les richesses nationales, en reprenant la contrôle de la Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures (Sonatrach), qui investit en Libye, au Nigeria et ailleurs, alors qu’on ramène Total et Exxon en Algérie. L’exploration est faite par les AlgérienEs, les multinationales ne font que la commercialisation ! Il y a également, comme on l’a dit, le potentiel minier qui est énorme. Mais tout ça, ce n’est que la rente. Il y a d’autres richesses, et du travail pour touTEs : il faut développer l’agriculture, pour lancer une économie agroalimentaire, autour des produits du terroir. Il faut développer la Société nationale des véhicules industriels (ex-Sonacome), l’électronique, les technologies : il y a la matière grise dans les universités ! Il faut rompre avec le capitalisme, construire un bloc d’Afrique du Nord, de tous les peuples de la région, avec toutes ces richesses, avec une politique révolutionnaire de récupération des richesses nationales, une autogestion, le pouvoir aux travailleurEs, celles et ceux qui produisent. Nous ne sommes pas des malheureux et nous pouvons construire un pôle stratégique important pour la Méditerranée et l’Afrique.  Ils veulent nous faire croire qu’on ne peut rien faire, que nous sommes faibles et dépendants, alors qu’en 1962, quand les Français sont partis, les travailleurEs ont retroussé leurs manches et ont produit. La meilleure récolte de l’histoire est celle de 1963, avec des millions de tonnes de blé. Soyons optimistes !

Mohand Saddek Akrour

*Mohand Saddek Akrour est membre de la direction du Parti socialiste des travailleurs, enseignant en économie à l’université de Bgayet et maire de la commune de Barbacha.

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