Après le référendum en Italie du 4 décembre : la démocratie contre le néolibéralisme

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

La réforme constitutionnelle voulue par le Premier ministre, Matteo Renzi, a été rejetée à plus de 59 % dans le référendum du 4 décembre 2016, conduisant à la démission de son promoteur. Elle était politiquement illégitime dans ses méthodes et antidémocratique dans son contenu. La gauche radicale devrait célébrer ce résultat [article traduit par Gianfranco Rebucini]1.

Il y a cinq ans, alors qu’il était candidat, Hollande fustigeait « la finance » qu’il déclarait son « ennemi »  et affirmait faire de l’éducation sa « priorité ». Foutaises, comme pour l’ensemble de sa politique. Il n’aura eu de cesse de donner des gages au patronat et aux actionnaires. Et concernant l’éducation nationale, il a mis ses pas dans ceux de Sarkozy en termes de pertes de postes et d’augmentation de la précarité.

Mais le PS au pouvoir n’a pas fait que suivre le cours du gouvernement précédent en étranglant les services publics, dont celui de l’éducation. Il a aussi mis en place tout un dispositif de mesures déstructurant les équipes pédagogiques au motif du bien-être des enfants, comme la réforme des rythmes scolaires dans les écoles maternelles et élémentaires, et renforçant encore les inégalités sociales, comme c’est le cas de la réforme du collège2 et avec la sortie injustifiée de nombre d’établissements scolaires du dispositif d'éducation prioritaire. Tel est le sens de la « refondation » de l’école et de l’éducation prioritaire annoncée début 2013 par Vincent Peillon, alors ministre de l’éducation nationale.

C’est en 1981 que le dispositif « éducation prioritaire » a été mis en place sous François Mitterrand. Mais l’idée de donner plus aux quartiers populaires où se propageait déjà la misère sociale avait vu le jour à partir des travaux de Pierre Bourdieu, pour devenir dans les années 1970 une revendication syndicale : moins d’élèves par classe, des moyens pour mettre en œuvre des projets, des activités que la seule bonne volonté des équipes enseignantes ou même des parents ne pouvait financièrement assumer, des primes aux enseignants afin d’inciter à rester dans ces écoles et établissements pour stabiliser les équipes.

Mais ces quelques miettes sociales auront eu une vie bien courte car dès les années 2000, le dispositif a été remis en cause. Les sigles se sont alors succédé, faisant intervenir de plus en plus souvent les notions d’« ambition » et de « réussite », mais grignotant surtout, un peu plus à chaque fois, les moyens supplémentaires. La refondation de l’éducation prioritaire initiée par Peillon, non remise en cause ensuite par Hamon et poursuivie par Najat Vallaud-Belkacem, est en train d’anéantir ce qu’il reste des anciennes ZEP (zones d’éducation prioritaire).

Il y a deux ans, le travail de sape était amorcé dans les écoles et les collèges. Après avoir fait passer la réforme des rythmes et celle du collège, le gouvernement n’a pas annoncé dans la foulée la disparition de l’éducation prioritaire mais des reclassements : dans certains quartiers, des collèges et des écoles ont été sortis d’autorité du dispositif, avec comme justification le fait que cela permettrait de donner plus à des établissements déjà classés mais se trouvant dans une situation jugée alarmante, les REP+ (le REP, qui a remplacé la ZEP, est un « réseau d’éducation prioritaire »).

Mensonge, d’une part, puisqu’il y a eu si peu de moyens en plus que les enseignant-e-s classé-e-s REP+ se sont eux-mêmes nommés les « rien en plus ». Démonstration exemplaire, d’autre part, de la mise en concurrence des quartiers populaires, des enfants de la classe ouvrière. Deux ans plus tard, les « sortants » des anciennes ZEP périclitent tandis que ceux restés REP voient leurs effectifs scolaires augmenter d’année en année.

 

Genèse et développement d’un mouvement

En 2014, des mobilisations se sont produites dans les collèges et les écoles, rejoints par les lycées, jusqu’à ce que ces derniers apprennent... qu’un autre classement les concernant arriverait ultérieurement !

Mais en avril 2016, Najat Vallaud-Belkacem, en catimini, répondant à un député des Hauts-de-Seine, annonçait que la réforme de l’éducation prioritaire ne concernerait que le cadre de la scolarité obligatoire, en d’autres termes, que les lycées ZEP allaient disparaître !

Cette petite phrase aurait pu passer inaperçue, mais c’était sans compter sur les liens tissés en 2014, durant la première phase de la mobilisation contre la refondation de l’éducation prioritaire, entre plusieurs équipes militantes et auprès des collègues d’autres écoles et collèges ; d’autant qu’en pleine lutte contre la loi Travail, une certaine tendance à la contestation s’était emparée des esprits.

C’est ainsi qu’un premier rassemblement a eu lieu devant le ministère le 18 mai 2016. Les contacts étant repris, les enseignants ont alors multiplié les assemblées générales entre mai et juillet, qui ont abouti à la rédaction de l’appel « Touche pas à ma ZEP »3, lui-même à l’origine du collectif de même nom (TPAMZ selon ses initiales).

Dès le début, des revendications unifiantes sont mises en avant, non seulement au niveau des lycées mais également pour les collèges et écoles qui subissent cette réforme depuis deux ans : une carte élargie à tous les établissements des quartiers populaires, quel que soit le label qui leur est actuellement attribué, avec un statut unique garantissant des moyens pérennes tant pour les conditions d’apprentissage et de travail (effectifs par classe limités, cours en demi-groupe) que pour la rémunération des personnels (primes, indemnités) et leur statut (bonification). 

En septembre, l’appel est signé par trois lycées des Hauts-de-Seine. Le coup d’accélérateur va venir d’un de ces lycées, Joliot-Curie à Nanterre, dans lequel les enseignant-e-s décident de partir en grève reconductible et d’entamer une tournée des établissements de la ville. Un réseau de résistance se structure autour de l’appel, regroupant de plus en plus de signataires.

La dernière manifestation parisienne contre la loi Travail, le 15 septembre 2016, va servir de point d’appui à la mobilisation puisque de nombreux lycées se mobiliseront et se retrouveront en assemblée générale (92, 93 et 95), décidant d’appeler à une journée de grève le 29 septembre.

 Au lendemain de cette nouvelle journée de mobilisation, la ministre, pouvant difficilement continuer à argumenter sur le caractère ultra local du problème, fait passer par décret une clause de sauvegarde des indemnités mais uniquement pour les enseignant-e-s qui… les touchaient déjà.

Les enseignant-e-s mobilisés n’ont cure de cette tentative de calmer le jeu, la liste des signataires de l’appel s’allonge et une nouvelle journée de grève a lieu le 11 octobre, s’étendant cette fois-ci aux académies d’Orléans-Tours, d’Amiens et de Marseille. L’AG du soir va regrouper des dizaines de lycées qui, en lien avec les collègues de Marseille, décident de lancer un ultimatum à la ministre : s’il n’y a pas de réponse à leurs revendications, en particulier la publication de la liste des lycées en éducation prioritaire promise depuis deux ans, alors la rentrée des classes du 3 janvier n’aura pas lieu dans les lycées ZEP. En attendant, la date du 29 novembre est retenue comme nouvelle journée de mobilisation. Cette journée touchera en plus les académies du Nord-Pas-de-Calais et de Rouen.

Cette mobilisation a cela d’exemplaire qu’elle a réussi à mettre en place des cadres d’auto-organisation utiles à la lutte, permettant aux établissement mobilisés de se mettre en lien, de se coordonner et de décider semaine après semaine des suites de leur mouvement. Les enseignant-e-s n’ont compté que sur eux-mêmes pour entamer la lutte et se donner les moyens de la gagner.

Lors des différentes journées de mobilisations, des intersyndicales locales (souvent régionales) ont exprimé leur soutien. Cependant, non seulement elles n’ont jamais impulsé quoi que ce soit mais aujourd’hui, alors même que ce mouvement devient assez populaire et médiatisé, elles ne font rien pour permettre son renforcement et son extension ; c’est en particulier le cas du syndicat majoritaire dans ce secteur qu’est la FSU.

L’extension est bel et bien au coeur des préoccupations des enseignant-e-s mobilisés. A la veille d’une nouvelle journée de grève (jeudi 19 janvier 2017), des appels à rejoindre le mouvement ont été lancés aux écoles et au collège par le collectif Touche pas à ma ZEP.

 

La signification sociale de cette mobilisation

 Il est coutumier d’entendre les enseignant-e-s des lycées en éducation prioritaire dire qu’ils ne font pas le même métier qu’en éducation sans classement. Et cela, bien sûr, ne peut être imputé au seul « ressenti ». Il y a bien, à la base de ce sentiment, une réalité matérielle.

L’éducation nationale, comme l’ensemble des services publics, sert depuis plusieurs années de variable d’ajustement au budget de l’Etat, l’argument phare étant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir « autant » de personnels si l’on s’organise rationnellement… Ainsi, le « mammouth » d’Allègre en 2000 a fait des émules et depuis, tout est fait pour le dégraisser encore et toujours : postes supprimés, réformes éducatives allant dans le sens d’une adaptation aux bassins d’emplois locaux, autonomisation et création de pôles d’excellence, pédagogie de la compétence et de la répétition, conditions de travail dégradées et salaires gelés.

Si cela a des conséquences pour l’ensemble des personnels et des enfants scolarisés, il est un fait que ces répercussions ont un sens social si ce n’est déterminant, du moins fondamental dans les quartiers populaires. Depuis les révoltes de 2005, la situation n’a fait que s’aggraver : hôpitaux, centres sociaux, services de la protection maternelle et infantile, commerces de proximités, Poste désertent ces quartiers. Sa jeunesse, qui est stigmatisée, ne voit guère d’avenir.

Alors, quand les enseignant-e-s des lycées en éducation prioritaire font le choix d’y rester, c’est parce qu’ils ont la conviction qu’avec des moyens supplémentaires en termes de personnels, de matériel, de locaux, d’offre culturelle et sportive au sein de l’éducation nationale, il est possible, non pas de modifier la structure sociale des habitants mais d’apporter des savoirs et des outils de réflexion qu’autrement les enfants ne trouveraient pas, ou difficilement ou par un volontarisme individuel et exceptionnel en-dehors de l’école.

C’est pourquoi beaucoup des personnels mobilisés font corps avec leurs établissements, les enfants qui les fréquentent et leurs familles pour que les quelques moyens supplémentaires accordés depuis les années 1980 ne soient pas supprimés. En quantité dérisoire, ils n’ont pas empêché que les équipes pédagogiques, quotidiennement, « bidouillent » et s’évertuent au système D. Mais tout retirer, c’est donner le signal à ces collègues que le semblant de dignité que l’école pouvait conférer en donnant plus pour, au moins dans le cadre scolaire, diminuer les inégalités, est définitivement à enterrer.

 Oui, dans cette mobilisation, il y a clairement, si ce n’est consciemment, la volonté de s’attaquer aux richesses qu’on nous met sous les yeux à longueur de journaux télévisés pendant qu’au quotidien, ces enseignants côtoient la misère sociale et la justice de classe engendrés par ce système. Cette mobilisation s’inscrit dans la continuité de toutes celles qui se déroulent un peu partout, dans le privé comme dans le public : nous ne sommes pas rien, nous deviendrons tout !

 

Cinzia Arruzza

 

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