Allemagne : Le SPD entre dans une « Grande coalition »… Encore ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Emmanuel Macron s’en est félicité, le 4 mars 2018, et la chancelière Angela Merkel a exprimé le même jour son soulagement. La raison de leur satisfaction : le vote des quelque 464 000 membres du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) s’est avéré favorable à une nouvelle entrée de ce parti dans un gouvernement commun avec les conservateurs des Unions chrétienne-démocrate et chrétienne-sociale, CDU et CSU.

Ainsi, comme entre 2005 et 2009 puis de 2013 à 2018, à chaque fois déjà sous la direction d’Angela Merkel, l’Allemagne sera à nouveau dirigée par une « Grande coalition », dont de nombreux médias abrègent le nom en GroKo… sans forcément penser à la façon dont cela sonne dans des oreilles françaises. 

Pour une fois le SPD, un parti qui a pour habitude séculaire de s’aligner sur la « raison d’Etat » (du vote des crédits de guerre en août 1914 à l’adoption des « lois Hartz » sous Gerhard Schröder de 2001 à 2004), a semblé véritablement divisé. Il l’était d’ailleurs en partie : compte tenu de l’abstention, les votes « pour » ne représentent que 52 % des adhérents du SPD. La jeunesse socialiste, celle des JuSos sous leur président Kevin Kühnert, a mené une vraie campagne contre cette nouvelle acceptation d’une coalition avec la CDU et la CSU. 26 000 personnes avaient par ailleurs adhéré ou réadhéré au parti peu avant la date-butoir du 6 février 2018 – il fallait être membre avant cette date pour participer au vote en ligne –, pour une large part dans l’intention de voter « non ».

Cette vague d’opposition peut paraître étonnante, dans la mesure où le SPD a soutenu des politiques parfois bien pires que celle du moment, notamment sous la direction des chanceliers Helmut Schmidt (état d’urgence de l’automne 1977, réarmement nucléaire de l’OTAN sur le sol ouest-allemand de 1979 à 1983) ou Gerhard Schröder (guerre contre la Serbie en 1999, lois radicalement anti-sociales…). Mais justement : douze ans après le départ de Schröder, battu aux élections d’octobre 2005, le parti social-démocrate reste laminé par l’héritage social de ses lois qui ont fait s’éroder son ancienne base ouvrière et syndicale. Depuis la quatrième des fameuses « lois Hartz », entrée en vigueur au 1er janvier 2015, une ouvrière avec 35 voire 40 ans d’ancienneté glissera au bout d’un an des allocations de chômage vers une sorte de RSA en pire.

Le SPD en recul constant

La décomposition de l’ancienne base sociale du SPD ne s’est pas manifestée de façon immédiate (Schröder avait perdu les élections en obtenant tout de même encore 34,2 % pour son parti), mais sur la durée.  Au sein des gouvernements suivants le SPD, en tant que partenaire minoritaire de la droite, a même obtenu quelques bribes de « re-régulation » sociale : sous sa pression, le gouvernement de « Grande coalition » formé en décembre 2013 a ainsi introduit pour la première fois un salaire minimum légal, inexistant jusque-là en Allemagne1. Cette contrainte légale pour les entreprises comportait cependant plusieurs exceptions, et le gouvernement avait « oublié » de prévoir un mécanisme de revalorisation du nouveau salaire minimum. Les partis gouvernementaux s’étaient accordés pour prévoir une augmentation au 1er janvier 2017, mais ces intentions ne se sont pas traduites dans les faits.

Cette fois-ci, aux législatives du 24 septembre 2017, le SPD est tombé vraiment très bas, à 20,5 % des voix, son plus mauvais score depuis 1945. Le soir du scrutin, son chef d’alors, Martin Schulz (ancien président du Parlement européen), jura immédiatement que son parti ne participerait plus au gouvernement mais irait se regénérer dans l’opposition et dénoncerait les injustices sociales. Il était entendu que les conservateurs formeraient le prochain gouvernement avec les libéraux du FDP et les Verts (ces derniers ayant glissé depuis plusieurs années de la gauche du SPD vers le centre-gauche, voire le centre-droit dans certains régions). Or, au bout de deux mois de négociation, et alors que les écologistes s’étaient montrés très accommodants, le FDP a fait éclater la coalition en formation sur un calcul tactique. Martin Schulz et les autres dirigeants du SPD ont alors avalé leur chapeau, leurs promesses et plusieurs couleuvres, en acceptant de négocier un nouveau « contrat de coalition ».

Ce dernier a finalement été annoncé dans la nuit du 6 au 7 février 2018. Le SPD obtenait sur le plan social quelques petites concessions (comparables à celles de 2013), notamment la réintroduction des cotisations patronales pour financer – à parité avec les cotisations salariales qui, elles, n’ont jamais cessé d’exister – l’assurance-maladie ; c’est Gerhard Schröder qui les avait supprimées…

Mais d’autres avancées, ou plutôt rectifications de reculs sociaux antérieurs, ont été écartées. Lorsqu’il a accepté de négocier sa nouvelle entrée dans un gouvernement dirigé par les conservateurs, le SPD avait ainsi demandé que l’on supprime la possibilité de conclure des CDD sans que l’employeur n’avance un motif de recours au contrat précaire (possibilité là encore donnée sous le chancelier Schröder) : il n’en sera rien. Leur durée sera simplement limitée à 18 mois, au lieu de 24 précédemment, et l’employeur ne pourra embaucher en CDD sans motif « que » 2,5 % du personnel dans les établissements de plus de 75 salariés. Bref, la trajectoire générale de la politique gouvernementale, libérale, ne se trouve nullement modifiée.

Pourquoi alors le SPD, dont une partie des membres semblaient se ressaisir sur une position visant au moins à ne plus soutenir activement une telle politique, s’est-il finalement résigné à rester au gouvernement ? Outre le conservatisme bien connu d’une partie de sa base, il y a aussi le facteur de la peur : en cas de refus, la perspective de nouvelles élections anticipées semblait se dessiner et celles-ci s’annonçaient aussi ou plus désastreuses, pour l’appareil du SPD, que celles de septembre 2017.

Toujours est-il que depuis l’annonce du « contrat de coalition » avec la droite, le SPD a encore reculé dans l’opinion publique. Le 19 février, un sondage publiée dans la presse montrait ainsi un SPD reculant à 15,5 % des intentions de vote… et donc relégué derrière le parti d’extrême droite AfD (« Alternative pour l’Allemagne »), fondé en 2013 et qui n’est entré au Bundestag (parlement fédéral) qu’en 2017, avec 12,6 % des voix. D’autres sondages placent maintenant l’AfD en position de deuxième force, derrière l’alliance conservatrice CDU-CSU et devant le SPD.

Une menace pour la base syndicale de la social-démocratie ?

Aux dernières élections législatives, selon des enquêtes publiés dans la presse2 mais aussi par le DGB (la confédération syndicale dominante)3, 15 % des salariés organisés syndicalement et ayant participé au scrutin auraient voté pour l’AfD – un niveau supérieur à celui qu’il a obtenu dans l’ensemble de la population (12,6 %).

Jusqu’à présent, quatre « syndicats » satellites de ce parti ont vu le jour – assez comparables au pseudo-syndicats créés en France par le FN, et qui ont existé dans la période 1995-1998.4 Un des responsables de l’AfD, Guido Reil (ancien mineur de charbon, membre du SPD pendant 26 ans avant de passer à l’extrême droite en 2016, sur la question de l’immigration) s’est prononcé en faveur de leur fusion dans une structure commune. L’extrême droite, dans et hors l’AfD, a investi dans certains lieux emblématiques les élections professionnelles actuellement en cours pour y présenter des listes politiquement « marquées ».

Ces élections aux Betriebsräte (« conseils d’établissement », assez comparables aux comités d’entreprise français mais fonctionnant selon des règles différentes) se déroulent dans 28 000 entreprises et établissements du 1er mars au 31 mai 2018. C’est en novembre 2017 que l’extrême droite, réunie lors d’une « conférence des résistances » organisée à Leipzig par la revue Compact5, a lancé une campagne de présentation de listes « patriotiques et sociales », opposées à celles des syndicats affiliés à la confédération DGB. Leur critique des syndicats « établis » oscille pour le moment entre une reprise étonnante de thèses initialement issues de l’extrême gauche la plus sectaire – pour laquelle les syndicats affiliés au DGB ne sont juste que des traîtres – et une affirmation de « pragmatisme » opposé à la « lutte des classes » prétendument portée par ces mêmes syndicats.6 Le sens de la démagogie à afficher n’est donc pas encore bien déterminé.

La liste la plus emblématique est celle du syndicat autonome « Zentrum Automobil », présente depuis 2009 chez le fabricant automobile Daimler à Stuttgart et dirigée par Olivier Hilburger, un ouvrier de l’automobile qui fut jusqu’en 2008 le guitariste d’un groupe connu de rock néonazi. Mais la nouveauté réside dans le fait qu’il y a au moins une dizaine de listes dans des usines centrales de l’automobile (Daimler, BMW ou Opel, à Rastatt, Stuttgart, Rüsselsheim ou Leipzig) ainsi que dans d’autres entreprises telles que Stihl, fabricant de tronçonneuses (ça ne s’invente pas !).

Depuis le début de l’année 2018, la presse locale, régionale et nationale rend abondamment compte de ce phénomène7, et même si l’impact réel de ces listes restera cantonné à quelques entreprises emblématiques, l’effet sur l’opinion publique sera au rendez-vous.

La social-démocratie allemande, avec les organisations syndicales qui lui ont longtemps servi de sous-bassement, devrait s’en méfier… d’autant que ses propres compromis dans le monde du travail pourrait libérer du terrain pour d’autres forces. Un exemple actuel en est le dernier accord signé par la fédération « IG Metall », auquel l’article suivant est consacré.

Par Bertold du Ryon

  • 1. Dans le passé, les principales fédérations syndicales ne voulaient pas non plus entendre parler de l’introduction d’un salaire minimum légal : elles considéraient en effet qu’il tirerait les rémunérations vers le bas, et que c’était à elles de mener les négociations salariales. Mais aux alentours de 2000, face un rapport de force dégradé et à l’existence de véritables trappes à (très) bas salaires – certaines professions étaient payées cinq euros de l’heure –, ces fédérations ont changé de position et en sont venues à revendiquer le salaire minimum.
  • 2. 2 Voir http ://www.zeit.de/2018/02/gewerkschaften-afd-p...
  • 3. Voir http ://www.dgb.de/++co++1aca2e9e-a209-11e7-99c0...
  • 4. Suite à une contre-offensive syndicale, politique, mais aussi juridique contre cette ligne du FN de création de pseudo-syndicats, un arrêt de la Cour de cassation du 10 avril 1998 a mis fin à leur existence. La jurisprudence française considère depuis qu’une structure ayant inscrit dans ses statuts la « préférence nationale » ne peut pas revendiquer la qualité de syndicat, dans la mesure où elle ne se donne pas pour tâche de défendre tous les salariés (indépendamment de leur nationalité ou origine).
  • 5. On peut en voir une vidéo sur https ://www.youtube.com/watch ?v=w5DN36xJmZc
  • 6. Voir https ://dasgrossethier.files.wordpress.com/2018/01/betriebsrat.pdf
  • 7. En France, le quotidien économique « Les Echos » y a consacré une page entière dans son numéro du 2 mars 2018, sous le titre « Comment l’extrême droite veut s’imposer dans les usines allemandes ».

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