Homosexualité des bobos, homophobie des prolos ?

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Par Gaël Klement 

 

Sous un intitulé volontairement provocateur, cet article a pour objectif de déconstruire une série de préjugés tenaces, y compris dans les milieux militants, en mettant en évidence les véritables liens entre l’homosexualité, l’homophobie et les classes sociales. Il s’agit ici de démontrer que ces liens sont très étroits et que, sur le terrain de l’homophobie comme ailleurs, la question des rapports de classe est déterminante à plusieurs niveaux. Si nous revenons sur l’articulation entre oppression, luttes et classes, c’est ainsi pour faire émerger et mettre en débat un certain nombre de conclusions relatives à notre projet politique, notre intervention, et pour interroger le rôle des militants révolutionnaires, et plus largement de notre « camp social », dans le combat contre l’oppression des homosexuel-le-s1

En 1996, l’auteur britannique de théâtre Jonathan Harvey a expliqué, à l’occasion de l’adaptation à l’écran de sa pièce Beautiful Thing, qui relate l’amour naissant de deux adolescents dans une cité populaire : « Les seules images que j’ai eues des homosexuels quand j’étais enfant étaient celles de ces garçons qui vont dans des écoles privées, qui portent des vestes de cricket et qui font de la barque sur la rivière, ou de ces garçons de la classe ouvrière qui se font mettre à la porte et finissent par se vendre ».2 

 

Dans toutes les classes et couches de la société

C’est en quelque sorte la version anglaise d’une image courante : l’homosexualité en tant que telle n’existerait pas vraiment dans les classes populaires ou, du moins, homosexualité et classes populaires seraient contradictoires. C’est pour cette raison qu’il convient de revenir sur quelque chose qui peut paraître très simple mais qui est essentiel : l’homosexualité – c’est-à-dire l’existence de personnes qui s’identifient comme homosexuel-le-s et, plus largement, celle de pratiques et orientations affectives et sexuelles entre personnes de même sexe – se retrouve dans toutes les classes et toutes les couches de la société. 

Ce n’est pas simplement une intuition, c’est un fait vérifiable, notamment à partir des statistiques policières et judiciaires datant de périodes où les actes homosexuels étaient passibles de poursuites pénales en France, c’est-à-dire avant 1981. Les données disponibles3 montrent non seulement que les homosexuel-le-s sont effectivement présent-e-s dans toutes les classes sociales, mais que ce sont en premier lieu les homosexuel-le-s des classes populaires qui sont inculpés ou condamnés. Rien d’étonnant à cela : on comprend bien que ceux des classes supérieures pouvaient plus aisément se soustraire à la répression ou se défendre (proximité avec la police et la justice, sphère d’influence, recours à des avocats, fréquentation d’établissements « sélect » à l’abri du harcèlement policier, etc.).

Globalement, la prédominance des milieux populaires parmi les homosexuel-le-s est nette, et correspond grosso modo à la proportion que ceux-ci occupent dans la société. Si l’on prend l’année 1965, les milieux populaires représentent plus de 65 % des cas (sans compter les enseignants et les catégories intermédiaires ainsi que les artisans). Même si le rapport à la répression diffère selon les classes, il n’en reste pas moins que ces chiffres révèlent que la majorité des homosexuel-le-s appartiennent au camp des exploité-e-s, à l’instar de la majorité de la population.

 

Position de classe et vécu de l’homosexualité

Représentant « une coupe de la société dans son ensemble »4, les gays et lesbiennes sont eux aussi traversés par les antagonismes qui existent dans la société, notamment par la division de classe. Les homosexuel-e-s ne flottent pas au-dessus des réalités sociales.

Les homosexuel-le-s appartenant à toutes les classes, une majorité appartenant au prolétariat et une minorité à la bourgeoisie, les victimes de l’homophobie se retrouvent dans toutes les classes. Quels que soient leur milieu ou leur origine sociale, tous les homosexuel-le-s sont opprimés en tant qu’homosexuel-le-s. Mais les effets de cette oppression diffèrent selon la classe. Deux livres permettent d’illustrer de la manière la plus suggestive ces différences : En finir avec Eddy Bellegueule d’Edouard Louis5, le succès littéraire de la dernière rentrée, qui évoque le vécu d’un jeune né dans un milieu très pauvre de Picardie ; et Vivre à midi de Jean-Louis Bory6, auteur et journaliste issu d’un milieu petit-bourgeois.

Le premier est plutôt éprouvant, dans la mesure où il propose un récit morose et désabusé du milieu social du personnage, une description crue de l’homophobie qui s’y exerce et de ses conséquences, de la façon dont elle façonne l’individu, y compris sur le plan corporel, au travers des attitudes et des postures. Et cette homophobie est renforcée par la sensation d’être écrasé par le déterminisme social, d’être enfermé dans cette condition de fils d’ouvrier qui devra à son tour aller travailler la nuit à l’usine. Le poids de la violence homophobe est accru par la violence sociale et le sentiment qu’il n’y a aucune échappatoire. 

Dans le second, J.-L. Bory évoque avec lucidité la condition des homosexuel-le-s des classes aisées, notamment ceux qui gravitent dans les milieux littéraires et artistiques. S’ils ne sont pas considérés comme égaux, leur existence est tolérée parce qu’ils correspondent à l’image que la classe dominante veut bien donner de l’homosexualité : artistes, décorateurs d’intérieur, universitaires, autrement dit des gens respectables, qui peuvent faire montre de leur « bon goût » et représentent tout à la fois le raffinement et l’amusement.

En matière de vécu de l’homophobie, les différences ne sont pas tant liées au niveau de violence subie qu’aux marges de manœuvre possibles. Pour parler simplement, avec de l’argent et des relations, il est toujours plus facile de s’émanciper d’une famille pleine de préjugés, d’échapper à l’homophobie et d’intégrer un milieu relativement à l’abri des violences et des discriminations, ou simplement de sortir de l’isolement. Pour prendre un exemple : compte tenu du prix des loyers, un couple de gays ou de lesbiennes de milieu populaire qui se serait récemment installé en HLM – sous doute après avoir attendu plusieurs années qu’un appartement se libère – pourrait difficilement se permettre de déménager face au harcèlement homophobe d’un voisin. Le même exemple peut être décliné dans le domaine de l’emploi, dans un contexte de chômage de masse. 

 

Des intérêts de classe antagonistes

La division de classe parmi les homosexuel-le-s implique également des intérêts de classe antagonistes : un patron, qu’il soit hétérosexuel ou homosexuel, reste un patron ! Le document suivant en donne un exemple : c’est la traduction d’un extrait d’un ouvrage publié par une organisation syndicaliste-révolutionnaire américaine, les Industrial Workers of the World (IWW)7.

Cet extrait évoque une grève menée en 1992 à San Francisco, suite au licenciement de salariés qui voulaient monter une section syndicale dans un bar gay populaire, le End-Up. Le patron payait 5 dollars de l’heure des jeunes travailleurs qui, pour la plupart, s’étaient installés dans le quartier gay pour fuir la violence de leur famille, et il était bien entendu un adversaire des syndicats. Comme le racontait un militant homosexuel des IWW : « Au final, la véritable victoire au End-Up réside dans le fait que les travailleurs homos se sont organisés pour répliquer à l’intérieur même de notre communauté. En tant que caste dirigeante, les patrons de l’establishment gay maintenaient simultanément une mainmise sur les ressources de la communauté, tout en proclamant par ailleurs “nous sommes tous de la même famille”. Farouchement opposés aux syndicats, les propriétaires de bars gays éditaient également les journaux gays locaux et possédaient les boutiques de “notre” quartier où il nous arrivait parfois de travailler. »

L’arrogance des bigots homophobes s’accordait d’une très étrange manière avec les patrons du ghetto gay. Les agressions et la discrimination empêchaient les gens de fuir les quartiers communautaires dans des centres urbains comme San Francisco, dans l’espoir de se construire une vie un tant soit peu libre et sûre. Cela signifiait qu’il existait un flux continu de nouveaux arrivants, nombreux, lâchés dans cette communauté sans aucune racine ou sans connaissances, et cherchant désespérément un travail pour se lancer. Cela permettait de bloquer les salaires au plus bas, et de dissuader les gens de se rebiffer et de sortir de la norme, de telle sorte que les travailleurs n’avaient plus rien d’autre à perdre que leur propre dignité. Les grévistes ont fini par l’emporter et le patron a cédé à cause des piquets de grève quotidiens et de la solidarité ouvrière, notamment celle des routiers syndiqués qui refusaient de livrer l’alcool. 

Les antagonismes de classe ne résident pas seulement dans les conflits relatifs aux conditions de travail. Une élite a façonné les lieux de sociabilité gays en fonction de ses intérêts commerciaux. Elle a vu une source de profits dans le besoin qu’ont les homosexuel-le-s de se retrouver entre eux dans une société faite pour les hétérosexuels. Les lieux marchands, malgré leur diversification, ne permettent que des échanges limités et, finalement, sont surtout faits pour les hommes aisés, blancs, jeunes, qui rentrent dans les standards de la mode.

Les patrons gays peuvent faire de belles déclarations sur la nécessité de mettre fin aux discriminations, mais ils n’ont pas intérêt à l’émancipation des gays et des lesbiennes. En tant que rouages du système capitaliste, qui les supporte, ils ont un intérêt matériel à perpétuer ce système dont leurs profits dépendent. Ces hommes d’affaires s’identifient à la « communauté gay » dans la stricte mesure où il s’agit de la source de leurs revenus. Dès lors, la perspective de mettre fin à l’oppression des gays et lesbiennes n’est pas considérée comme une lutte contre le système : il s’agit plutôt d’être en capacité d’acheter et de consommer au sein du système. L’émancipation ne correspond plus à une résistance au marché : elle est censée passer par le marché. 

 

Homophobie d’en bas, homophobie d’en haut

La classe ouvrière, et plus largement les classes populaires sont comme toutes les classes traversées et divisées par l’homophobie. Dans un dossier du mensuel Têtu consacré à la condition homosexuelle ouvrière, un article relate le parcours de Sylvain, ouvrier intérimaire dans la grande distribution. Celui-ci explique qu’il a « découvert ce qu’était l’homophobie dans l’entreprise ». C’est dans le monde du travail qu’il a fait sa première expérience de l’homophobie : insultes et moqueries des autre salariés au sujet de son homosexualité, « blagues » du chef, absence de solidarité des collègues face à la pression hiérarchique, et la preuve que l’homophobie frapperait plus facilement l’ouvrier que le cadre. 

Cette expérience n’est malheureusement pas isolée. Selon une enquête réalisée pour la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) en 2008, 80 % des salarié-e-s homosexuel-le-s ont déjà ressenti un climat homophobe sur leur lieu de travail et 40 % en ont été directement victimes. Selon l’enquête Têtu/IPSOS de 2011, qui n’était pas focalisée sur le monde du travail mais sur l’ensemble des sphères de la société, 38 % de sondés ayant un revenu inférieur à 1500 euros ont été agressés verbalement et 22 % physiquement ; les chiffres tombent à 20 % et 7 % pour ceux gagnant plus de 3000 euros. 

Il nous faut donc comprendre la réalité et ses évolutions pour définir nos tâches, en nous gardant d’idéaliser notre camp. Par nos interventions militantes, syndicales et politiques, dans nos milieux, il faut donner à la lutte contre les préjugés de l’importance dans l’agitation, la propagande et le militantisme le plus concret, notamment par le biais syndical. En revanche, il ne faut pas céder d’un pouce à cette idée en vogue, selon laquelle les classes populaires constitueraient une masse d’arriérés racistes, sexistes et homophobes. 

Les préjugés homophobes, et plus généralement les idées réactionnaires, sont intégrés par les travailleurs parce que ces préjugés sont profondément inscrits dans la société – un enfant peut insulter un autre enfant en le traitant d’« enculé », avant même de comprendre ce que ce mot signifie. Si de tels préjugés ont émergé, c’est parce qu’au même titre que d’autres préjugés et stéréotypes, ils avaient pour fonction de justifier le rôle central joué par ce qu’on appelle la famille nucléaire dans la reproduction de la force de travail et la division sexuelle du travail. Une famille nucléaire au centre de laquelle se trouve l’hétérosexualité. 

A l’évidence, les idées et la rhétorique homophobes ont évolué en fonction des mutations de la société. Mais il faudrait rappeler à tous ceux qui font preuve de mépris de classe que, comme l’expliquait Karl Marx, à toutes les époques, l’idéologie dominante a été celle de la classe dominante. C’est le caractère épisodique des mobilisations et de l’organisation indépendante pour la majorité des travailleurs, mais aussi l’aliénation et les contradictions structurant leur conscience, qui expliquent que les idées réactionnaires et l’individualisme aient aujourd’hui une influence notable dans notre classe.

 

Homophobie, mépris de classe
et démagogie pseudo-sociale 

S’il y a bien quelque chose qui s’imbrique avec l’homophobie, c’est le mépris de classe ouvertement affiché à l’égard des prolétaires. Ainsi brosse-t-on une opposition entre, d’un côté, un bas peuple qui serait embourbé dans son homophobie viscérale et, de l’autre, une bourgeoisie éclairée, élite libérale fondée sur les valeurs de tolérance et, notamment, d’acceptation de l’homosexualité. C’est en tout cas la vision que cherche à nous imposer la classe dominante, par l’entremise des politiciens de gauche ou de droite, des milieux patronaux et des « faiseurs d’opinion ». 

Au moment de la sortie d’En finir avec Eddy Bellegueule, il était remarquable de constater que de nombreux journalistes dominants ont cherché à utiliser le récit d’un rescapé de l’homophobie en milieu ouvrier pour alimenter le rejet des classes populaires. Évidemment, ils oubliaient de signaler que c’est leur société qui soumet les classes populaires à une violence permanente et qui distille le poison de la division, quitte à transformer quelques-uns de ses membres en bourreaux. Cette utilisation de la situation des homosexuel-le-s à des fins de mépris de classe n’enlève rien au fait que les homos des classes populaires subissent leur oppression au sein de leur propre camp.

Mais une telle utilisation hypocrite et démagogique des homosexuel-le-s tombait plutôt bien après neuf mois de mobilisations homophobes en 2013, dirigées par des secteurs de la bourgeoisie avec l’appui logistique de l’Eglise. Car ces mobilisations ont permis de rappeler, à qui aurait voulu l’oublier, le caractère très relatif de l’« avance » que les classes supérieures prétendent avoir sur un peuple considérée par elles comme forcément « rétrograde ». On retrouve ce mépris de classe dans le racisme subi par certaines fractions des classes populaires : les « jeunes de banlieue », les Arabes, les musulmans ou plus généralement les immigrés, qui sont fréquemment accusés d’être intrinsèquement sexistes et homophobes. 

En réalité, il n’y a ni plus ni moins d’homophobie selon les classes et les couches de la société, mais dans des milieux différents et des conditions historiques variables, en fonction du poids respectif des institutions qui la soutiennent – un poids qui lui-même évolue –, ce ne sont pas les même formes de l’homophobie que l’on rencontre. Il est donc vain de prétendre mesurer le degré d’homophobie selon la position dans l’« échelle sociale » ; il faut au contraire s’attacher à étudier les formes diverses qu’elle prend selon les situations et les milieux, ce qui suppose de prendre en compte une grande variété de facteurs. 

Si les homosexuel-le-s peuvent être instrumentalisés pour exprimer le dégoût que les travailleurs suscitent dans la classe dominante, un certain mépris de classe s’exerce également, de façon toute particulière, contre les gays et lesbiennes des classes populaires. Au mépris à l’égard du monde ouvrier, régulièrement tourné en dérision par les médias dominants, s’entremêle souvent l’idée que l’homosexualité n’est pas compatible avec cette condition ouvrière. C’est là un préjugé central, à tel point que dans certains milieux populaires, dénigrer les homosexuel-le-s en les désignant comme des nantis peut fonctionner comme une façon, particulièrement inoffensive et illusoire, de se moquer des riches. 

Lorsqu’en 2013 les organisateurs de la « Manif pour tous » ont utilisé les slogans : « La priorité c’est Aulnay, pas le mariage gay » et « Du boulot, pas le mariage homo », ils ont fait mine de se préoccuper des salariés et des chômeurs, mais il s’agissait surtout de les diviser et de décourager toute forme d’unité et de solidarité en leur sein, en présentant les gays et lesbiennes comme des nantis dont les revendications étaient une diversion par rapport aux « vrais problèmes ». 

Poursuivi à de multiples occasions pour ses propos homophobes, l’ancien député UMP Christian Vanneste avait également déclaré, en février 2011, dans une interview accordée au site d’extrême droite Nouvelles de France : « Les préoccupations saugrenues de cette petite minorité d’activistes homosexuels sont à l’égard des Français, insultantes, je trouve. Nos compatriotes ont d’autres préoccupations : le chômage, l’insécurité… N’acceptons plus que ces bobos nous imposent leurs préoccupations ni actuelles ni nécessaires ». 

Certains politiciens bourgeois ne reculent ainsi devant rien, pas même devant le fait de récupérer à leur profit le vieux fantasme stalinien de l’homosexualité conçue comme une « tradition étrangère à la classe ouvrière » et le préjugé selon lequel gays et lesbiennes disposeraient d’un pouvoir d’achat supérieur à celui du reste de la population. C’est évidemment faux et d’ailleurs, de nos jours, plusieurs enquêtes tendent même à prouver que les homosexuel-le-s subissent des discriminations salariales. Mais ce type d’idée a pour objet d’accentuer les divisions dans le prolétariat en désignant de commodes boucs émissaires, ou de briguer les suffrages des classes populaires en alimentant des préjugés présents dans l’ensemble de la société. 

 

Lutte contre l’oppression et lutte de classe

Les différents rapports que peuvent entretenir oppression spécifique et oppression de classe exigent à la fois de comprendre en quoi un point de vue révolutionnaire et marxiste est utile sur le terrain de l’homophobie, et de saisir quelles en sont les conséquences pratiques. Si pour nous, il ne doit pas y avoir d’un côté la lutte contre l’homophobie et, de l’autre, celle contre l’exploitation, c’est qu’il n’y a pas les homosexuel-le-s d’un côté et les travailleurs de l’autre. Si les différentes « identités » sont importantes, ce n’est pas parce qu’elles s’opposeraient les unes aux autres ou qu’elles compartimenteraient la vie sociale comme les tiroirs d’une commode, mais parce qu’elles permettent – malgré toutes leurs limites – la lutte collective. 

Face à une oppression qui fonctionne comme un harcèlement de tous les instants – invisibilité, avilissement, honte –, s’affirmer comme homosexuel est nécessaire. Mais ce n’est ni une évidence, ni une chose facile. Cela demande une bonne dose de courage et beaucoup d’énergie : les insultes les plus infamantes et les plus courantes sont celles qui servent à désigner les homosexuel-le-s, et après être sortis du « placard », nous réalisons vite qu’il se reconstruit autour de nous perpétuellement à chaque fois que nous rencontrons une nouvelle personne ou que nous commençons un nouveau travail. Il ne s’agit pas simplement d’une affaire individuelle : la meilleure méthode consiste à rompre l’isolement, à réfléchir et à agir collectivement. L’auto-organisation est une nécessité ; c’est la locomotive du combat contre les oppressions.

Mais il n’y a aucune raison de concevoir la lutte contre l’homophobie comme étant au-dessus ou à côté des classes et des luttes qui les opposent, tout comme il serait injustifié de mettre entre parenthèses le combat contre les préjugés. Il n’y a pas de contradiction entre la lutte contre l’oppression et notre projet général, car elle en est un aspect : l’émancipation des homosexuel-le-s ne pourra advenir sous le capitalisme. Bien sûr, en fonction de l’évolution des rapports de force et des mobilisations, la bourgeoisie peut parfaitement concéder l’égalité des droits mais on doit se garder d’oublier la différence entre l’égalité formelle et l’égalité réelle. 

En France, il a existé une époque où l’homosexualité d’un salarié pouvait être invoquée comme motif de licenciement. Aujourd’hui, alors que la loi a changé, les rapports annuels de SOS Homophobie montrent de façon très concrète que les licenciements, le harcèlement patronal, les refus d’avancement sont toujours subis par des homosexuel-le-s, parce que les patrons savent inventer toutes sortes de prétextes fallacieux. L’égalité réelle est impossible sans saper les fondements de l’oppression. 

Une société socialiste – en rendant possible la collectivisation et la « déspécialisation » des tâches, la prise en charge collective des soins apportés aux enfants et des tâches domestiques (crèches, jardins d’enfants, cantines, etc.), l’atténuation progressive de l’importance donnée à la parentalité biologique – permettrait de remettre en cause la division sexuelle du travail, les idéologies sexistes et ce « cocon » familial qui est le lieu fondamental de l’oppression des femmes et de la perpétuation de la norme hétérosexuelle (avec toutes les injonctions qui en découlent). C’est en ce sens que le socialisme pour lequel nous militons est une condition qui, bien que non suffisante, est indispensable à l’émancipation des homosexuel-le-s.

C’est ce qui explique la centralité de la classe ouvrière, y compris dans la lutte contre l’homophobie. Pourquoi la classe ouvrière ? Non pas parce que nous aurions une vision idéalisée des travailleurs ou parce que nous voudrions tout « réduire » par fétichisme à une politique de classe, mais parce que la classe ouvrière est la force sociale qui, à la fois, a intérêt à la révolution socialiste et dispose de la capacité de la mener à bien. Les différents groupes d’opprimés ne peuvent se libérer sans participer activement à la lutte, mais même fortement organisés, ils n’ont pas à eux seuls la force de renverser le système capitaliste.

L’année dernière, en dépit d’une mobilisation importante, les réseaux LGBTI seuls – sans une forte implication du mouvement ouvrier, sans mobilisation massive des jeunes, des salariés, des chômeurs et des retraités – n’ont pas pu faire le poids face aux démonstrations de force de la « Manif pour tous ». Il ne s’agit pas de s’en remettre aux ouvriers blancs, hétérosexuels, « en bleu de travail » – selon l’image caricaturale souvent véhiculée de la classe ouvrière, mais de comprendre le rôle stratégique de notre classe, telle qu’elle est réellement (englobant l’ensemble de celles et ceux qui n’ont pour survivre pas d’autre choix que de vendre leur force de travail), donc dans sa diversité, gays et lesbiennes compris.

Cela n’équivaut pas à affirmer que la lutte contre l’homophobie est secondaire. Au contraire : si seule notre classe peut diriger la transformation de la société, elle ne peut y parvenir qu’en étant unie et en s’étant affranchie autant que possible des idées réactionnaires. On peut aisément comprendre qu’une grève sera moins forte si les travailleuses et les travailleurs homos ne se sentent pas les bienvenus dans une AG ou sur un piquet à cause des remarques de certains collègues, ou dans une manifestation du fait de slogans homophobes. Tout ce qui nous divise nous affaiblit. L’oppression pourrit la vie de millions d’entre nous, et cela justifie déjà pleinement le fait qu’on cherche à la combattre ; mais c’est aussi une question d’ordre stratégique, qui touche à la cohésion des classes populaires et à l’élévation de la conscience de classe.

En conclusion

Nous n’avons pas la naïveté de prétendre qu’une telle solidarité puisse émerger spontanément, ni même que les luttes engendrent automatiquement une prise de conscience. « Toute la pourriture du vieux système », selon l’expression de Karl Marx, ne peut être balayée d’un coup de baguette magique. 

Nous avons besoin d’un parti qui soit utile dans ce domaine, dont les militants soient en position de combattre quotidiennement les préjugés dans le monde du travail et les classes populaires, de défendre les revendications pour l’égalité et d’entraîner le mouvement ouvrier dans la lutte contre l’homophobie : des militants qui travaillent à rendre le mouvement ouvrier « accueillant » pour les personnes LGBTI et qui soutiennent l’auto-organisation comme un moyen d’atteindre cet objectif ; des militants qui, saisissant toutes les occasions, soient capables de prendre des initiatives favorisant l’unité de notre camp et pouvant amener la conscience des travailleurs qu’ils côtoient à faire de véritables sauts de géant. 

Ceux qui présentent la classe ouvrière comme fondamentalement incapable de prendre en charge la lutte contre l’homophobie sont, au mieux, des ignorants ou, au pire, des amnésiques. C’est l’influence dévastatrice du stalinisme sur le mouvement ouvrier international qui a fait oublier le soutien actif apporté à la lutte des homosexuel-le-s, notamment par le mouvement ouvrier allemand et les bolcheviks, sur toute une période allant des années 1890 à la fin des années 1920. Si la bourgeoisie se plaît à s’afficher comme moderne et tolérante, c’est pour mieux faire oublier, au passage, les éléments les plus réactionnaires qui composent ses rangs. Qui plus est, ses prétentions philanthropiques sont rarement désintéressées. 

De nos jours, elle peut faire mine de vouloir combattre certaines manifestations de l’homophobie qui, bien que réelles, sont superficielles : tel club de sport obtiendra un « label » contre l’homophobie, telle entreprise mettra en œuvre un « plan diversité », mais il ne sera pour autant jamais question de saper ce qui est au fondement des violences quotidiennes et des préjugés homophobes. Ces préjugés, la classe dominante sait d’ailleurs les utiliser à ses fins et si, parmi les plus éclairés des hommes et des femmes de la bourgeoisie, certaines brebis égarées souhaitaient vraiment en finir avec l’homophobie, elles se trouveraient vite à devoir faire le choix suivant : remettre en cause cette société, dont le fonctionnement perpétue les préjugés les plus réactionnaires, ou bien renoncer. 

En 1880, dans l’un des considérants du Programme du Parti ouvrier français, Marx a écrit que « l’émancipation de la classe productive est celle de tous les êtres humains ». Il a même tenu à préciser : 
« sans distinction de sexe ni de race ». Aujourd’hui, alors que la condition homosexuelle est sortie de l’ombre, on pourrait ajouter : « ni d’orientation sexuelle ». En effet, si la classe ouvrière peut se libérer elle-même, elle peut aussi créer les conditions de la disparition de toutes les formes d’oppression. Le prolétariat est, à notre époque, la seule classe sociale qui peut avoir un rôle progressiste. Cela exige bien sûr qu’il accède à la conscience de lui-même, de ses intérêts et de ce rôle.

Notes

1 Cet article – préparé avec le concours d’Ugo Palheta – est issu d’un exposé présenté dans le cadre de l’université d’été du NPA (2014). Pour consulter une version complète de l’exposé, voir https://docs.google.com/file/d/0B9Dbg7Xp.... Pour lire les documents sur lesquels il s’appuie : https://docs.google.com/file/d/0B9Dbg7Xp....

2 Extrait du dossier de presse du film, diffusé en mai 1996 lors de la Quinzaine des réalisateurs du 49ème Festival de Cannes.

3 On se fonde notamment ici sur deux tableaux, l’un qui classe par grandes catégories professionnelles les homosexuel-le-s inculpés en Haute-Normandie entre 1850 et 1914, l’autre qui distingue d’après leur catégorie socioprofessionnelle les homosexuel-le-s condamné-e-s en France entre 1964 et 1966.

4 Selon l’expression de Bryan Magee dans « Un sur vingt. Etude de l’homosexualité chez l’homme et chez la femme », Paris, Robert Laffont, 1967.

5 Edouard Louis, « En finir avec Eddy Bellegueule », Paris, Seuil, 2014.

6 Jean-Louis Bory, « Vivre à midi », Paris, H&O Editions, éd. 2007 (1977). 

7 Fred W. Thomson et Jon Bekken, « The Industrial Workers of the World: Its First 100 Years », Cincinnati, IWW, 2006 (la citation se trouve page  211).

 

L’expérience de « Lesbians and Gays Support the Miners » (LGSM)

Il s’agit d’un exemple particulièrement éclairant de construction d’une solidarité entre lutte ouvrière et lutte contre l’homophobie et d’unification des classes populaires. La grande grève des mineurs britanniques, qui s’opposait à la fermeture de vingt mines de charbon, dura de mars 1984 à mars 1985. Pour briser le moral et la combativité des mineurs qu’elle désignait comme des « ennemis intérieurs », Margaret Thatcher utilisa tous les moyens : une violence policière inouïe, la saisie des avoirs de la NUM (National Union of Mineworkers), le renforcement des lois anti-grèves, etc. 

C’est dans ce contexte qu’une collecte pour les mineurs eut lieu pendant la Gay Pride de Londres en juin 1984. Peu après, une réunion à l’Université de London Union conduisit à la formation du groupe LGSM. En septembre de la même année, un groupe de lesbiennes se forma, puis un groupe mixte en Ecosse. En janvier 1985, il y avait onze groupes LGSM à travers le pays. Pour mettre sur pied des collectes, des vide-greniers ou d’autres initiatives qui visaient à rassembler de l’argent en soutien aux familles de mineurs, les membres de LGSM furent souvent obligés de jouer au jeu du chat et de la souris avec la police, ou de se confronter directement à elle. 

Ils apportèrent les fonds collectés jusque dans les communautés minières qu’ils parrainaient, et lors de leurs visites, des liens se tissèrent. Une confiance mutuelle émergea, née de cette solidarité concrète mais aussi du constat que mineurs et homos subissaient la même répression policière et les mêmes calomnies de la presse conservatrice. Pour ridiculiser cette alliance, le Sun utilisa l’expression « pits and perverts » : les puits de mine et les pervers. LGSM détourna la formule en baptisant ainsi le concert de solidarité organisé à Londres en décembre 1984, au cours duquel le mineur gallois David Donovan affirma la solidarité des 140 000 mineurs avec les militants de la cause homosexuelle. 

Cette solidarité fit se dissiper bien des préjugés de part et d’autre, et elle permit à des mineurs homosexuels de s’affirmer et d’être acceptés par leurs collègues. Une importante délégation de mineurs participa à la Gay Pride de 1985. Lors de la conférence du Parti travailliste qui suivit, la NUM réussit à faire adopter une motion en faveur des droits des homosexuels contre l’avis de la direction. Puis la NUM et l’association des femmes de mineurs devinrent les principaux soutiens de la campagne contre la Clause 28, un amendement homophobe adopté en 1988.

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