Hommage. La vie est un roman noir : Jean-François Vilar nous quitte

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

-A +A

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.

Culture
idées

Emporté par le cancer, Jean-François Vilar nous a quittés le 16 novembre. L’ironie du sort a voulu que quatre jours après sa mort sorte enfin en librairie la réédition en poche d’un roman qui peut être considéré comme l’un de ses chefs d’œuvre : « Nous cheminons entourés de fantômes aux fronts troués » (1)...

Un titre inspiré par une phrase de Natalia Sedova, l’épouse de Trotski, qui symbolise à lui seul l’engagement de cet écrivain et sa fidélité à ses idéaux. Un hommage aux militants trotskistes assassinés par les agents staliniens.
Son départ a eu lieu dans la plus extrême discrétion, à 67 ans, après une longue période de silence que déploraient tous ceux, et ils étaient nombreux, qui appréciaient l’homme et son œuvre. En dix ans, de 1983 à 1993, cet écrivain hors norme aura marqué le paysage littéraire, avec sept romans parmi lesquels il faut aussi distinguer les Exagérés, où l’on retrouve sa passion pour une figure de la révolution française, Jacques-René Hébert, et pour les rues de Paris où son héros récurrent, le photographe Victor Blainville, aimait flâner la nuit. Avec sa sensibilité particulière et son écriture élégante mais jamais précieuse, Jean François Vilar a fait vivre dans ces sept romans un univers fait de passions, de tumultes, de luttes, de souffrances, avec souvent des personnages féminins très forts, comme celui de Djemila la rebelle du roman éponyme ou de Jessica de Bastille tango, militante argentine qui a fui le cauchemar de la dictature.

Insoumis
Vilar avait parfois la dent dure contre ceux qui avaient changé de camp, tel son personnage Marc, devenu directeur d’un journal de gauche, qui hésite constamment entre sa carrière, ses scoops et ce qu’il lui reste de principes. Car lui, contrairement à tant d’autres, n’acceptait pas de se soumettre au goût du jour pour plaire et vendre. Il manifestait même parfois une rigueur qui surprenait un petit monde littéraire rompu aux compromissions mondaines. C’est ainsi qu’il démissionnait de la présidence de l’association d’auteurs de polars « 813 » en 1987, pour remettre en cause l’apolitisme hypocrite de ce milieu après qu’on lui eut reproché de ne pas faire bon accueil à un auteur connu pour son activisme d’extrême droite au festival de Grenoble.
S’il n’avait plus d’activités au sein de la LCR, où il avait en particulier participé à l’organisation des comités de soldats dans les années soixante-dix puis intégré la rédaction de Rouge, on peut dire qu’il avait conservé l’esprit militant. Vilar n’hésitait pas à prendre la plume pour défendre les causes qui lui tenaient à cœur sans craindre de se fâcher avec les gens qui comptent. Encore récemment, il publiait une lettre ouverte (2) pour dénoncer le consensus mou dont bénéficiait dans le milieu médiatico-littéraire un personnage comme Richard Millet, connu pour ses écrits fascisants. Le spectre du fascisme comme celui du stalinisme le hantaient. La barrière de principe restait pour lui infranchissable.
«  La vie est un roman noir », avait-il dit (ou écrit ?). Aujourd’hui, avec sa disparition, elle peut sembler plus sombre encore pour ses amis. Comme le crieraient le poing levé les révolutionnaires d’Amérique latine dont il avait soutenu le combat : Companero Vilar presente !

Gérard Delteil
1 – Points Seuil, 2014, 8,20 euros
2 – Mediapart, 20 septembre 2012 : http://blogs.mediapart.fr/edition/les-invites-de-mediapart/article/200912/richard-millet-et-maintenant