Zeev Sternhell, historien des origines du fascisme français

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Les travaux de Zeev Sternhell ont montré que le fascisme en France n’a pas été un phénomène d’importation et, au contraire, a des racines nationales remontant à la fin du XIXe siècle.

Lhistorien israélien Zeev Sternhell est décédé le 21 juin dernier. Rescapé du judéocide, durant lequel une grande partie de sa famille est exterminée, il sera par la suite un militant de la gauche sioniste, engagé dans le mouvement La paix maintenant. Son histoire personnelle, en particulier son enfance dans la Pologne nazifiée, relève du roman et le lecteur intéressé trouvera facilement d’utiles informations sur Ie Net. Mais c’est en tant qu’universitaire, spécialiste du fascisme, que l’on va s’intéresser à lui dans cette contribution.

En effet, les principaux travaux de l’historien ont porté sur la question du nationalisme (son premier livre traitait du cas de Barrès, Maurice Barrès et le nationalisme français, 1e édition 1972) et du fascisme (La droite révolutionnaire, 1885-1914, Seuil 1978 et Ni droite ni gauche, 1e édition 1983). L’idéologie fasciste en France, Seuil, 1983). Si le premier livre reçoit un accueil très positif de la part de la part de la communauté historienne nationale, c’est d’une part parce qu’il provient d’un élève de Jean Touchard, historien des gauches et pilier de Sciences po et d’autre part qu’il s’inscrit globalement dans le cadre interprétatif incontesté de la droite en France, même s’il laisse entrevoir quelques éléments de rupture avec les traditions universitaires hexagonales. Pour comprendre l’ébranlement que constituera la publication des deux ouvrages suivants, il faut avoir à l’esprit la manière dont la droite a été perçue au sein de l’historiographie nationale. René Rémond publie en 1954 un ouvrage qui fait office de référence et structure le débat pour les décennies à venir.

Les trois droites

En effet, dans La droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d’une tradition politique, étude fouillée, érudite et conceptuelle de René Rémond, il analyse comment à partir du début du XIXe siècle, la droite s’organise en trois sensibilités : légitimiste, orléaniste et bonapartiste. Du point de vue historique, le premier pôle est celui du légitimisme, héritier du royalisme et de l’Ancien régime. C’est durant l’épisode révolutionnaire que la réaction se met en place, pour contester les principes démocratiques issus de 1789 et du courant des Lumières (un De Villiers pourrait incarner aujourd’hui cette tradition). C’est précisément ce courant qui gouverne de 1815 à 1830 dans une vaine tentative de reconstruction de la royauté. L’orléanisme, issu également du monarchisme, s’en distingue en reconnaissant l’apport révolutionnaire, en particulier le principe parlementaire et l’expression du suffrage (même s’il le préfère censitaire qu’universel). L’orléanisme se marie à la perfection avec le libéralisme économique. L’ancien président Valery Giscard d’Estaing exprime parfaitement ce que peut représenter l’orléanisme. Enfin, le bonapartisme (de manière contemporaine la figure de De Gaulle a pu illustrer ce pôle) insiste sur la personne du souverain et assume un exercice autoritaire du pouvoir. Des trois courants, c’est le seul qui recherche de manière constante le soutien du peuple, qu’il mobilise à travers des plébiscites. Le bonapartisme est méfiant à l’égard du parlementarisme et des partis qui le structurent. La thèse aura un succès considérable, suscitera de nombreux échanges et débats, mais ne sera pas frontalement mise en cause.

René Rémond, cependant, n’élude pas la question du régime de Vichy et des courants d’extrême droite qui ont émaillé les années trente. Alors que jusqu’alors les travaux portant sur les Ligues concevaient ces dernières comme des importations du courant fasciste international (en particulier italien, dès le courant des années vingt), R. Rémond considère, à l’aune de sa matrice d’analyse des droites, que le phénomène des Ligues se présente comme une adaptation du boulangisme1, lui-même inspiré et dérivant du bonapartisme. Mis à part le cas particulier du PPF (Parti populaire français, de Jacques Doriot), en provenance du communisme, pas de courant fasciste en France. Quant à Vichy, pas trace non plus de l’émergence d’un régime fasciste à la française. « L’État français », comme se dénomme le régime de Vichy, mélange et entremêle les différentes traditions plutôt qu’il ne crée une quatrième tradition, relevant du fascisme (sur ce plan particulier de Vichy, la discussion sera ouverte par le livre de l’historien américain Robert Paxton, La France de Vichy, 1940-44, Seuil, 1973). Bref, à l’issue de la démonstration de René Rémond, on peut parler, pour ce qui concerne la France « d’une allergie au fascisme ».

La France berceau de l’idéologie fasciste ?

C’est précisément ce consensus que les travaux suivants de Sternhell vont faire voler en éclats. En effet, selon lui, le fascisme, mélange de volonté révolutionnaire (incluant donc une dimension de gauche) et de conservatisme nationaliste (donc des traditions de droite), non seulement n’est pas étranger à la tradition française, mais, mieux, la France serait le terreau de l’idéologie fasciste. Le sous-titre de La droite révolutionnaire, 1885-1914 apparaît, de ce point de vue, tout à fait explicite : Les origines françaises du fascisme. Dans ce premier ouvrage, qui porte sur l’articulation entre le 19e et le 20e siècle, Sternhell revient sur le boulangisme et les Ligues qui en sont issues pour montrer que l’antisémitisme est aussi un produit de gauche qui a connu une assise de masse à travers le mouvement syndical des Jaunes2. Par ailleurs, au sein du cercle Proudhon (fondé en 1911), se rencontrent un ensemble de syndicalistes révolutionnaires, de monarchistes en mal de rupture et de conservateurs qui souhaitent la rupture avec la république, lesquels élaborent une forme de corporatisme ainsi qu’une variante antidémocratique d’extrême gauche.

L’ouvrage suivant, Ni droite ni gauche, porte sur la période de l’entre-deux guerres et enfonce le clou. Centré sur quelques figures intellectuelles, issues de la gauche et du marxisme (Marcel Déat, Henri de Man, Georges Sorel, Georges Valois, Henri Mounier ou encore Bertrand de Jouvenel), le livre insiste sur la profonde imprégnation fasciste d’une large partie des milieux intellectuels. Il n’est pas étonnant, insiste Sternhell, que leur influence ait été si importante sur le caractère révolutionnaire des réformes entreprises par le régime de Vichy. 

Des années 30 au FN

Les recherches de Sternhell suscitèrent une ardente querelle académique qui se poursuivit durant de nombreuses années et qui n’est pas véritablement close si l’on considère la traduction récente du livre dirigé par Brian Jenkins, le Fascisme français. Le 6 février 1934 et le déclin de la République (2020). Il n’est pas possible dans le cadre de cet article d’évoquer les centaines de contributions, sous formes d’articles ou de livres, qui ont été suscitées par la rupture impliquée par les travaux de l’historien israélien. On se limitera à évoquer deux ouvrages. Le premier, dirigé par Sternhell, L’Histoire refoulée. La Rocque, les Croix de feu et la question du fascisme français (Cerf, 2019) est une relecture du rôle que joua le PSF (Parti social Français, dirigé par le colonel de La Rocque), principal parti de la droite ultra-conservatrice en France durant les années trente. Le biographe de La Rocque (J. Nobécourt, De la Rocque, 1885-1946, Fayard, 1996) dresse son portrait comme celui d’un conservateur chrétien, certes radical (n’avait-il pas été parmi les créateurs des Croix de feu, la principale ligue antiparlementaire, avant de créer le PSF) mais éloigné de toute accointance avec le fascisme. Les contributions rassemblées dans l’Histoire refoulée, proposent une série d’analyses qui penchent pour un portrait nettement moins consensuel en insistant sur le culte du chef charismatique, sur l’antiparlementarisme foncier, les travers antisémites et l’exaltation du pouvoir autoritaire, autant de dimensions d’une culture politique développée au sein des Croix de feu puis du PSF qui apparentent ces derniers au fascisme. Le deuxième livre, qui comporte une postface de Zeev Sternhell (M. Dobry, dir., le Mythe de l’allergie française au fascisme, Albin Michel, 2003), est antérieur. Il présente deux intérêts. Tout d’abord, il rompt avec l’appartenance à la stricte communauté des historiens, puisqu’il rassemble des textes de sociologues ou de politistes. La discussion sur la place du fascisme dans la tradition politique républicain et démocratique hexagonale n’est pas réservée au passé. Ensuite, directement liés à ce qui précède, ces débats ont des échos tout à fait contemporains. Les contributions de Violaine Roussel et Annie Collovald, sur le Front national et l’identité de ce parti tel qu’elle s’exprime à travers les dénominations, national populiste, indiquent clairement que la culture politique nationale n’en a pas fini avec le fascisme, même si l’on ne saurait plaquer de manière mécanique des catégories historiques-politiques (par exemple le fascisme) sur le présent.

  • 1. Mouvement politique hétérogène de la fin du 19e siècle (1885-1889) qui sembla constituer une menace pour la Troisième République. Son nom est dérivé de celui du général Georges Boulanger.
  • 2. La fédération des Jaunes fondé en 1901-1902 à partir de regroupements locaux est un mouvement syndical pro-patronal, violement hostile au développement du syndicalisme qu’incarne alors la CGT.

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