Tchécoslovaquie 1968 : le printemps de Prague

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Cet article reprend une grande partie du texte d’Anna Libera et Charles-André Udry publié pour la première fois dans Inprecor le 23 mai 1988, puis en juillet-août 1998, et enfin en 2008. Cette année 2018, où l’on commémore le 50ème anniversaire de l’année 1968 dans le monde, nous en publions de larges extraits.

Le 21 août 1968, les tanks des troupes du Pacte de Varsovie envahissaient la Tchécoslovaquie pour mettre un terme à ce qu’on a appelé le « printemps de Prague ». 

Le pays, peu atteint jusque là par le mouvement de déstalinisation déclenché par Khrouchtchev en 1956, au contraire de la Pologne et de la Hongrie, était entré en ébullition depuis peu. Le Parti communiste tchécoslovaque (PCT) jouissait encore d’un soutien au sein de larges couches des travailleurs et ne s’était donc pas vu contraint par la pression populaire de modifier ses pratiques et sa direction staliniennes. Quelques prisonniers politiques avaient certes été libérés, mais les timides tentatives de débat lancées par les intellectuels en 1956 avaient vite été réprimées. Tirant les leçons de la Pologne et de la Hongrie, Novotny, le principal dirigeant du PCT, avait renforcé la discipline du parti et la « lutte antirévisionniste ». Ce durcissement préventif allait, à terme, accentuer le mécontentement, en premier lieu de l’intelligentsia, qui voyait une profonde contradiction entre la politique de « coexistence pacifique et d’ouverture » prônée alors par l’URSS, de même qu’avec la nouvelle dénonciation du stalinisme lancée par Khrouchtchev au XXIIe congrès du PCUS, en octobre 1961. L’équipe de Novotny, le dirigeant du PCT, faisait figure d’anachronisme. À la direction même du parti, des voix se faisaient entendre pour réclamer des réformes comme il y en avait eu en Hongrie ou en Pologne. À la fin de l’année 67, le congrès des écrivains tchécoslovaques s’en prit au régime sans que les contestataires ne soient immédiatement arrêtés. C’était un signe de faiblesse du régime, encourageant pour l’opposition. 

 

Les éléments de la crise

Le mécontentement exprimé par l’intelligentsia allait entrer en écho, au début des années 1960, avec une profonde crise économique. Depuis quelques années, le taux de croissance ne cessait de baisser jusqu’à atteindre zéro en 1962 et devenir négatif en 1963. De jeunes économistes du parti, parmi lesquels Ota Sik, ne tardèrent pas à situer les responsabilités dans une copie par trop servile du modèle d’industrialisation soviétique, dans l’hypercentralisation de la planification et dans le manque de qualification de managers nommés pour leur soumission au parti plutôt que pour leur compétence en matière de gestion économique.

 

Débats sur la politique économique

Ota Sik, chef de file des réformistes, soutenait depuis longtemps l’idée fondamentale que la réforme économique ne pouvait être réalisée si des changements adéquats n’étaient pas apportés aux structures politiques et administratives du pays.

Il se prononçait contre tous les tabous et pour une discussion ouverte de tous les problèmes. Pour lui, le plan devait répondre aux besoins de la population (et non le contraire !) et la propriété collective était un moyen et non un but. Il se prononçait pour une décentralisation de la planification, une autonomie relative des unités de production, pour l’application de la loi de l’offre et de la demande dans la fixation des prix et pour une gestion « efficace » des entreprises qui impliquait, entre autres, le droit de licencier les travailleurs. Ce ne sont pas ces derniers éléments qui faisaient bondir les conservateurs au sein du PCT. Ils tiquaient face à l’insistance mise par les économistes sur la remise en cause du monolithisme du parti et de son monopole absolu sur la vie économique et politique. 

 

L’entrée en lice des intellectuels

Parallèlement, encouragés par le XXIIe congrès du PCUS, les intellectuels partaient à l’offensive sur la question du bilan du stalinisme. Au comité central d’avril 1963, Novotny était contraint de présenter un rapport sur « les violations des principes du parti et de la légalité socialiste à l’ère du culte de la personnalité ». C’était la réouverture, après huit ans, du procès Slansky1. Mais ce rapport fut jugé tellement explosif que seule une version fortement expurgée fut distribuée aux militants. Même cette version édulcorée suscita de violents remous.

Ce sont des questions touchant plus directement la culture nationale qui vont mobiliser les intellectuels. En particulier la redécouverte de Kafka, le plus grand écrivain tchécoslovaque, interdit dans son pays, car jugé pessimiste et décadent. Ses écrits sont mis à contribution pour critiquer le régime bureaucratique. Le congrès des écrivains slovaques, qui se déroule en avril 1963, révélera le rôle de pointe joué par les intellectuels dans la dénonciation de la dictature bureaucratique de Novotny. Placé sur la défensive par les critiques combinées des économistes et des intellectuels, celui ci répond avec le seul moyen qu’il connût : la répression. Le Comité central multiplie les avertissements, une violente campagne est lancée contre l’intelligentsia, certaines publications sont interdites. Enfin, le 1er janvier 1967, une loi très stricte renforçant la censure est promulguée. Loin d’avoir l’effet escompté, cette attitude va radicaliser les exigences des intellectuels et unir ceux-ci et les libéraux au sein de la direction du PCT.

 

Changement à la direction du parti

Le plénum du Comité central qui se réunit fin décembre 1967, début janvier 1968, devait se prononcer sur le cumul des fonctions. Mais personne n’était dupe, l’enjeu principal était la réforme et la bataille pour la direction du parti, instrument essentiel aux yeux de tous pour mener à bien une réforme. Face aux violentes attaques dont il est l’objet, Novotny se démet de son poste de secrétaire, espérant rallier une majorité de conservateurs par ce geste tactique. Mais la manœuvre échoue et, le 5 janvier, le Comité central accepte la démission de Novotny et nomme Alexandre Dubcek à la tête du PCT. Novotny demeure président de la République et, surtout, ses partisans restent très nombreux au sein des instances dirigeantes du PCT. Rien, dans l’issue de ce plénum, ne laissait entrevoir ce qui allait se dérouler au cours des mois suivants. Il s’agissait d’une révolution de palais coutumière des régimes bureaucratiques. On n’en a de meilleur signe que la réaction de Brejnev qui, appelé à la rescousse par Novotny à Prague début décembre, s’était contenté de dire « ce sont vos affaires », mais qui s’arrêta sur le chemin de son retour, à Bratislava, pour jauger le possible nouveau secrétaire : Dubcek.

 

La parole se libère

La nouvelle direction du PCT n’envisageait pas d’introduire de changements radicaux au lendemain de sa victoire. Elle entendait transformer le parti graduellement et de l’intérieur, utilisant les intellectuels pour secouer un peu l’appareil conservateur. Au terme de ce processus graduel, un congrès, fin 1969 ou début 1970, devait institutionnaliser les changements opérés. Cependant, en accord avec ses conceptions, elle devait laisser s’ouvrir le débat sur les problèmes du pays. Et il s’ouvrit largement. L’hebdomadaire de l’Union des écrivains, placé à la pointe du débat, s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires au début de cette année 68. La presse, dans son sillage, la télévision, allaient se faire les porte-paroles des questions, craintes et espoirs de toute la population. Malgré elle, la nouvelle direction réformiste allait être amenée à affronter les conservateurs, lorsqu’on apprit que Novotny voyant sa cause perdue début janvier 68, avait tenté d’organiser un putsch militaire. Lors de meetings de masse, les dirigeants purent se rendre compte que la population, quoique les soutenant, exigeait les changements promis. Les syndicats voulaient le rétablissement du droit de grève, les étudiants créaient un Parlement étudiant indépendant, des clubs se formaient… jusqu’aux censeurs qui se prononçaient pour l’abolition de la censure ! Face à cette pression populaire, le 21 mars 1968, Novotny démissionnait et était remplacé par Svoboda à la présidence de la République. Pourtant Dubcek et ses amis étaient bien conscients que le problème allait au-delà de la personnalité de Novotny. La dynamique du mouvement de masse débordait les frontières qu’ils avaient fixées. Elle risquait de mettre en cause leur plan de transformation graduelle, par le haut, du parti et de la société. 

 

Le mouvement de masse se développe

Dubceck est pris en tenaille entre un comité central où les conservateurs sont puissants et une opinion publique très en avance sur lui. Il esquisse un compromis, en donnant des gages à tout le monde. Comme souvent, ce compromis ne satisfait personne. Les conservateurs bloquent la mise en pratique du programme d’action promis, pourtant modéré ; quant aux intellectuels et à la population, ils voient le maintien en place de l’appareil conservateur et insistent pour un congrès extraordinaire destiné à changer toute la direction. Dubceck avait nommé un nouveau Premier ministre, Cernik. Ce dernier va appliquer un large programme de libéralisation : loi sur le droit de réunion et d’association, sur la liberté de presse, la liberté de voyager, loi sur les réhabilitations et indemnités, l’indépendance de la magistrature, délimitation précise des compétences du ministère de l’Intérieur, loi sur les Conseils ouvriers. Nombre de ces mesures vont être mises à profit pour accélérer et amplifier le débat sur les transformations nécessaires. Au sein même de la direction d’après janvier, des divisions apparaissent. Face au blocage des conservateurs, un groupe prend des positions plus radicales qui rencontrent un écho grandissant au sein de la classe ouvrière. Les conférences régionales du parti, qui se déroulent fin avril, sont très nombreuses à exiger la convocation d’un congrès extraordinaire. Il est finalement décidé que celui-si se tienne début septembre. 

L’opinion publique continue à évoluer très vite. Pour une partie de l’intelligentsia, il faut certes saluer les initiatives prises par la direction depuis janvier, mais se méfier des dirigeants. La meilleure façon de ne pas se faire berner consiste donc à prendre la direction de la lutte pour la transformation de la société. Un texte « les deux mille mots », se fera l’écho de cette volonté. Il traduisait les frustrations d’une partie de la société devant les tergiversations de Dubceck et son équipe.

 

Un prétexte pour l’offensive des pays du Pacte de Varsovie

Ce texte, qui appelait la population à prendre ses affaires et sa destinée en mains, sera avant tout le prétexte avancé par les « pays frères » pour apporter leur aide « internationaliste » au parti tchécoslovaque menacé par « l’offensive des forces contre révolutionnaires ». Car l’attitude de l’URSS du début de l’année, qui observait au départ sans inquiétude l’évolution du pays, va changer dès le mois de mars, face à l’essor du mouvement de masse. Le débat libre qui se déroule dans le pays, la sensibilité des dirigeants d’après janvier à la pression de la base, vont alarmer l’URSS, pour qui il n’était pas question de perdre le contrôle du PCT. Or, les élections prévues en septembre pouvaient entraîner un parti plus indépendant de l’URSS, ce qui était plus que probable. 

Début juillet, l’URSS, la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie et la Bulgarie envoient une lettre au Présidium du PCT exprimant leur inquiétude face à l’évolution de la situation. Le Présidium se dit favorable à des réunions bilatérales avec les partis frères pour les informer de la situation, mais les Cinq veulent faire « comparaître » la direction tchécoslovaque devant eux, espérant pouvoir ainsi utiliser les divisions qui existent en son sein. Le Présidium refuse de les rencontrer. Les Cinq se réunissent malgré tout à Varsovie les 14 et 15 juillet et envoient une lettre à Prague dans laquelle ils attirent l’attention des dirigeants du PCT sur « l’offensive menée par la réaction avec l’appui de l’impérialisme contre le parti et les bases du régime socialiste »… Ils expriment leur méfiance à l’égard des dirigeants de Prague qui ne voient pas ces dangers et dénoncent la présence de contre-révolutionnaires au sein même de la direction du PCT. La situation est tellement grave qu’elle n’est plus du seul ressort du PCT et exige l’intervention de toute la « communauté socialiste ».

Le Présidium tchécoslovaque, dans sa réponse, rejette les accusations et défend la ligne suivie depuis janvier. Un vaste mouvement se développe dans le pays contre ce qui est vu comme une ingérence intolérable. La lettre du Présidium est adoptée par toutes les instances du parti et les organisations de masse. La préparation du congrès se poursuit selon le calendrier prévu. Début juillet, les délégués avaient été élus par les congrès régionaux. Plus de 80 % se plaçaient parmi les progressistes (dont 10 % étaient considérés comme « radicaux »). C’en était trop pour l’URSS. Des mouvements inhabituels des troupes du Pacte de Varsovie sont alors signalées fin juillet. 

Jusqu’au bout, cependant, Dubcek espérera concilier ce qui était inconciliable dans le monde bureaucratique : la démocratisation et le « rôle dirigeant », le monopole du parti, l’indépendance nationale et l’acceptation d’une subordination aux intérêts de la bureaucratie du Kremlin. Il aura ainsi, à la fois, suscité les espoirs des travailleurs tchécoslovaques et laissé la porte ouverte à ceux dont le seul but était de les écraser. Ce qu’ils firent en entrant à Prague le 21 août 1968.

L’invasion militaire soviétique de la Tchécoslovaquie, par son aspect massif, cherchait à étourdir la population, à la paralyser. Dans la mesure où aucun secteur de l’armée tchécoslovaque n’engagerait la résistance et où les masses n’avaient pas conquis, au cours de leur lutte précédente, les moyens d’autodéfense, il était peu probable qu’un affrontement « à la hongroise » se produise. Donc, pour les Soviétiques, il s’agissait, dans une première phase, d’utiliser la présence des troupes pour rétablir le contrôle bureaucratique sur les institutions politiques afin que, dans une seconde phase, ces institutions puissent vaincre le mouvement populaire. La direction Dubcek du PCT allait, hélas, se montrer un instrument docile pour mener à bien ce projet. 

 

L’enlèvement de la direction du PCT

La tâche des Soviétiques n’était pas aisée. Ils ne voulaient pas une solution purement militaire. Ils voulaient utiliser la pression militaire pour « résoudre » politiquement la crise. Il leur fallait rétablir une légalité pour un Parti communiste tchécoslovaque aux ordres. Mais avec qui ? Novotny était par trop déconsidéré, comme bien des conservateurs. Il ne restait que l’équipe de Dubcek : c’est à elle qu’il reviendrait de défaire le mouvement qu’elle avait suscité. Les dirigeants du Printemps de Prague furent donc emmenés à Moscou et mis à rude épreuve, comme l’a bien raconté l’un des participants, Zdenek Mlynar, dans ses mémoires. Ce n’est pourtant pas ces pressions qui expliquent avant tout leur capitulation et leur signature du protocole de Moscou, qui accepte le « stationnement temporaire » des troupes du Pacte de Varsovie sur le territoire de la République tchécoslovaque. La cause principale de cette reddition réside dans la conception dubcékienne, dans son attachement prioritaire aux intérêts de l’appareil bureaucratique du PCT et du « mouvement communiste international », soumis au pouvoir du Kremlin, qui prennent le pas sur les intérêts des masses populaires de Tchécoslovaquie. Certes, le PCT avait des divergences avec Moscou, mais elles étaient aux yeux de Dubcek et des siens d’ordre tactique et ces derniers n’avaient jamais envisagé qu’elles puissent déboucher sur une rupture. C’est pourquoi à aucun moment il n’envisagera de répudier le protocole de Moscou et de s’appuyer sur le mouvement de résistance qui regroupait l’écrasante majorité de la population tchécoslovaque. 

Dès l’annonce de l’invasion, la direction du parti de Prague avait pris l’initiative, lançant un appel à la résistance pacifique et à la fraternisation avec les soldats, créant un réseau de communication par la radio et la télévision et convoquant la réunion immédiate du XIVe congrès du PCT dans l’usine CKD de Prague. La légitimité de ce congrès ne faisait aucun doute, plus des deux-tiers des délégués élus étaient présents. Ils adoptèrent une résolution condamnant l’invasion, demandant la libération des dirigeants emmenés à Moscou et procédèrent à l’élection d’un nouveau Comité central. Il est remarquable de noter qu’aucun des conservateurs présents au congrès ne voulut assumer la responsabilité de l’invasion en votant contre la résolution.

 

Manifestations et auto-organisation

Dès l’annonce de la signature du protocole de Moscou, le 27 août, le nouveau Comité central le rejeta. Mais la direction dubcékienne, de retour à Prague, déclara ce congrès nul et non avenu et restaura le Comité central de 1966, en y adjoignant malgré tout, certains des membres élus le 22 août. Ceux-ci, noyés dans la masse des conservateurs, n’avaient aucune chance d’influencer les événements même s’ils n’hésitèrent pas, malgré les pressions, à s’élever contre l’occupation, lors de la réunion du CC du 31 août 1968. Le résultat immédiat de ce Comité central fut de mettre un frein à la mobilisation de masse, car il n’y avait d’autre autorité que celle de la direction Dubcek. Dans la population, une attitude attentiste prévalut en septembre et début octobre, dans l’espoir que Dubcek réussisse quand même à sauver l’essentiel des réformes du Printemps. Sans toutefois se reposer uniquement sur le gouvernement. C’est au cours de cette période en effet que l’auto-organisation des masses a fait un saut qualitatif, avant tout par l’élection des conseils ouvriers dans toutes les entreprises. Cette élection avait été prévue par la loi sur les Conseils ouvriers mais elle prenait dorénavant une dimension directement politique qu’elle n’aurait probablement pas eue dans d’autres circonstances. De même les étudiants renforçaient leurs organisations indépendantes.

Bien vite, les timides espoirs placés dans la direction dubcékienne de l’après-invasion commencèrent à se dissiper. Fin octobre, les manifestations reprirent. Le 28, jour du cinquantième anniversaire de la création de l’État tchécoslovaque, des milliers de manifestants défilent dans Prague en exigeant le départ des troupes soviétiques. Les manifestations sont encore plus fortes les 6 et 7 novembre lors des célébrations officielles. Réponse du pouvoir : les trois journaux les plus en pointe dans la résistance sont interdits. Les étudiants furent les premiers à comprendre qu’il était nécessaire de relancer l’action contre l’occupation et de mettre en place une direction indépendante de l’équipe dubcékienne. Ils décidèrent de prendre l’initiative à la veille du Comité central de novembre qui était considéré comme un test des intentions réelles des dirigeants du PCT. Ils créèrent un comité d’action, représentant toutes les facultés, qui se transformera en décembre en Parlement étudiant. Le comité d’action appela à une manifestation le 17 novembre. Elle fut interdite et immédiatement transformée en occupation des facultés et des lycées durant deux jours dans tout le pays.

 

La résistance étudiante et ouvrière

Les étudiants éditent une lettre « aux camarades ouvriers et paysans », les invitant à les rejoindre dans la lutte. Le texte n’avait rien de remarquable sinon le fait d’exister, d’exprimer tout haut la lassitude face aux manœuvres de la direction Dubcek qui commençait à se répandre parmi les travailleurs. La lettre fut, en fait, le signal d’une relance des activités des organisations de masse. Elle fut télexée d’usine en usine. Les étudiants furent invités à prendre la parole dans les ateliers ; des délégations ouvrières se rendirent dans les universités occupées.

De nombreuses usines s’engagèrent à faire grève si les étudiants étaient attaqués. L’assemblée des ouvriers de l’usine Skoda de Pilsen se prononça pour l’élection d’une nouvelle direction qui « s’engage à appliquer le processus de démocratisation politique et organisationnelle », les 22 000 ouvriers des aciéries de Kladno exigèrent la démission des dirigeants opposés à la démocratisation. Des prises de position similaires furent adoptées par les mineurs d’Ostrava, les ouvriers de l’usine CKD de Prague. Ces derniers firent même une grève préventive le 22 novembre lorsque les étudiants de Prague défièrent l’ordre d’évacuation que leur avait donné la police. La communauté intellectuelle s’investit elle aussi totalement dans le mouvement.

 

La répression menée par Dubceck

C’est face à ce mouvement que la direction Dubcek mit elle-même fin à tous les espoirs qu’elle aurait pu susciter : elle renforça la présence policière à Prague, décida la censure de toutes les informations sur la grève étudiante et lança une campagne de dénonciations des « irresponsables » qui l’animaient. Une coordination essaya de se mettre en place entre des étudiants et des syndicalistes et fonctionna jusqu’au printemps 69. Il manqua cependant, face aux énormes enjeux, une véritable direction. Malgré l’activité de résistance remarquable de nombreux communistes de gauche, ils ne réussiront pas, dans les conditions de clandestinité d’après le 21 août, à mettre en place une telle direction. C’est ce qui permettra, tout autant que la capitulation de Dubcek, la victoire de la normalisation au long de l’année 1969. Le suicide par le feu de Jan Palach le 16 janvier 1969, allait symboliquement signer cette démoralisation, malgré les 100 000 personnes qui manifestèrent dès le 21 janvier à la suite de cet acte. Ils furent un million le 25 janvier, lors de ses funérailles. 

 

« Démission » de Dubcek

Fin février, Dubcek déclarait devant une assemblée de miliciens : « Nous avons réussi à surmonter la phase la plus aiguë de la crise de janvier ». Il avait raison. Il n’était désormais plus d’aucune utilité pour les occupants. Le 28 mars, un vendredi, l’équipe de hockey tchécoslovaque infligera une défaite — 4 à 3 — à l’équipe d’URSS. Les manifestations se multiplient dans les villes… contre l’occupation. Le Kremlin va dès lors mettre en place la seconde partie de l’intervention : des généraux démissionnent Dubcek. Ce dernier sera envoyé comme ambassadeur en Turquie... où il se taira. Rappelé en janvier 1970, il sera expulsé du parti. Le fidèle est remercié.

Il a fallu des centaines de milliers d’expulsions du Parti, de licenciements, le chantage aux études des enfants, l’exil forcé, l’emprisonnement, pour défaire le mouvement de masse. La normalisation à l’ombre des chars soviétiques se fit aussi en opérant des concessions au plan économique, avant tout dans le domaine des biens de consommation. À la différence de la Pologne des années 1980, la Tchécoslovaquie des années 1970 connut une croissance relative.

Anna Libera et Charles-André Udry  

  • 1. Slansky, dirigeant du PCT est arrêté en novembre 1951, accusé de titisme ; il sera pendu en décembre 1952. Lire à ce propos le livre L’aveu, d’Arthur London.

Licence créative commons

Nos articles sont publiés sous licence Créative Commons. Voir les détails.