Septembre noir en Jordanie

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Suite aux guerres et aux victoires israéliennes de 1947-1949 et 1967, la majorité de la population palestinienne s’est réfugiée dans les pays frontaliers (Jordanie, Liban, Syrie notamment). L’ensemble de la Palestine étant occupée, c’est à l’extérieur que le mouvement de libération palestinien se construit, au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui regroupe la plupart des organisations palestiniennes, sous domination du Fatah de Yasser Arafat. L’année 1970 sera un tournant dans la lutte de libération, avec l’offensive jordanienne, en septembre, contre les camps de réfugiés, qui marquera durablement le mouvement national palestinien.

La principale base de l’OLP et de sa première composante, le Fatah, est la communauté palestinienne des réfugiéEs. Et c’est en Jordanie, où sont implantés la majorité des réfugiéEs, que le développement des organisations de guérilla est le plus notable. À la fin des années 1960, le centre de gravité de la lutte nationale palestinienne se situe donc en Jordanie, et notamment dans sa capitale Amman. Après la bataille de Karameh1, des milliers de recrues viennent renforcer les organisations de guérilla, et ces dernières sont de plus en plus actives et « visibles » dans les rues jordaniennes. Elles exercent, de facto, un contrôle de plus en plus étendu sur les enclaves et les camps de réfugiés palestiniens, au sein desquels ce sont progressivement les milices de l’OLP qui organisent le maintien de l’ordre et la sécurité, contestant la légitimité de la police jordanienne. Des checkpoints sont établis, des patrouilles d’hommes en uniforme et en armes sont organisées, et les confrontations avec les policiers et militaires jordaniens se multiplient.

Double pouvoir en Jordanie

En novembre 1968, après une série d’incidents qui ont fait 29 morts et plus de 100 blessés, un accord est trouvé entre les organisations palestiniennes et les autorités jordaniennes, qui consiste en sept principaux points : les membres des organisations palestiniennes ne devront pas se déplacer en armes et en uniforme dans les villes ; ils devront posséder des papiers d’identité jordaniens ; leurs véhicules devront avoir des plaques d’immatriculation jordaniennes ; ils n’auront pas le droit d’arrêter et de fouiller des véhicules civils ; ils n’auront pas le droit d’inciter des appelés de l’armée jordanienne à les rejoindre ; les éventuels crimes et délits qu’ils commettront feront l’objet d’enquêtes menées par les autorités jordaniennes ; enfin, les conflits entre les organisations palestiniennes et le gouvernement devront être résolus par un conseil composé de représentants du Roi et de l’OLP. Cet accord est très en-deçà des exigences initiales des autorités jordaniennes, qui souhaitaient imposer à l’OLP, entre autres, des autorisations nominatives, délivrées par le ministère de l’Intérieur, pour toute entrée de membres de l’OLP sur le territoire jordanien, et la fermeture de l’ensemble des bureaux des organisations palestiniennes dans les villes jordaniennes. Ce recul du gouvernement jordanien témoigne d’un changement progressif dans le rapport de forces entre les autorités étatiques et l’OLP, et participe de l’instauration d’une situation que l’historien Yezid Sayigh, entre autres, ­qualifie de « double pouvoir ».

L’accord de novembre 1968 ne sera pas respecté par les organisations de l’OLP, dont les membres continuent notamment de patrouiller dans les rues et de contester les attributions de la police et de l’armée jordaniennes. Deux facteurs permettent d’expliquer ce développement, qui n’est ni souhaité ni contrôlé par Yasser Arafat et ses proches, qui demeurent attachés au principe de la « non-ingérence dans les affaires intérieures arabes ». Le premier de ces facteurs est le développement et la radicalisation de la gauche de l’OLP, qui refuse de se soumettre au principe de la non-ingérence ; le second est le faible contrôle de la direction de l’OLP sur les nouvelles recrues du Fatah, qui ont rejoint par milliers le mouvement après la bataille de Karameh, sans pour autant acquérir une discipline et adhérer à l’ensemble des principes de l’OLP.

Influence et radicalité de la gauche de l’OLP

Le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), principale organisation de la gauche de l’OLP, n’a pas renoncé à l’approche pan­arabiste de ses membres fondateurs, issus du Mouvement des nationalistes arabes. Ils considèrent la non-ingérence comme une faute stratégique, et préconisent le renversement des « régimes arabes réactionnaires », au premier rang desquels la monarchie hachémite. Établissant un parallèle avec le Vietnam, les dirigeants du FPLP considèrent qu’Amman doit devenir le « Hanoï palestinien », indispensable base arrière pour reconquérir les territoires occupés par Israël du Jourdain à la Méditerranée. Le FDPLP, scission du FPLP, adopte également une rhétorique anti-Hussein, appelant notamment à la création de soviets à travers la Jordanie. Les organisations de l’OLP pro-syriennes et pro-irakiennes (Saiqa et le Front de libération arabe), si elles ne sont pas orientées à gauche, font également preuve d’un radicalisme anti-Hussein, compréhensible au regard des rivalités inter-arabes et des positions du Baath syrien à l’égard de la monarchie hachémite. Pour l’ensemble de ces organisations, le régime jordanien, considéré comme inféodé aux États-Unis et à Israël, est un obstacle à la libération de la Palestine et, au-delà, des peuples arabes. Les membres de ces organisations considèrent dès lors l’accord de novembre 1968 comme nul et non avenu, et encouragent les Palestiniens de Jordanie à se soulever contre le pouvoir hachémite.

Les jeunes recrues du Fatah sont influencées par cette rhétorique radicale et anti-impérialiste. Des centaines d’individus, mais aussi parfois des unités de guérilla, échappent partiellement au contrôle de la direction du Fatah, qui ne parvient pas à les empêcher de patrouiller dans les rues, d’entrer en confrontation avec l’armée et la police jordaniennes, de refuser de reconnaître l’autorité du Roi Hussein, à l’image de ce que la plupart des autres organisations de guérilla recommandent à leurs membres. Plutôt que de s’opposer à ces développements, la direction Arafat a tendance à les accompagner et à avaliser la mutation progressive de l’OLP en « État dans l’État » : « Le mouvement de guérilla avait désormais sa propre police militaire, son propre appareil sécuritaire, ses propres tribunaux révolutionnaires, bureaux de l’information, médias, syndicats et, évidemment, ses forces armées payées à temps plein et ses "zones libérées" dans les camps de réfugiés »2.

Les organisations palestiniennes pénètrent en outre la police et l’armée jordaniennes, dont certaines unités refusent de faire respecter l’accord de novembre 1968. Le Roi crée, en 1969, un « Service spécial » chargé de surveiller les activités des groupes palestiniens, d’y recruter des informateurs et de collecter des renseignements sur les organisations de guérilla (nom des dirigeants, effectifs, adresses, etc.). Les autorités créent ainsi un organe parallèle aux services de renseignements officiels, eux aussi largement infiltrés par les organisations palestiniennes. Cette décision témoigne de l’instabilité grandissante en Jordanie, des inquiétudes du régime et du degré de développement des organisations de l’OLP dont l’extension et les pratiques posent, de facto, la question de la légitimité de l’appareil d’État jordanien. La situation de dualité de pouvoir s’approfondit en 1969 et 1970, les incidents armés se multiplient et, malgré des tentatives de médiation, la confrontation d’ampleur est inévitable. Les groupes armés palestiniens regroupent alors entre 15 000 et 20 000 combattants.

L’offensive jordanienne

La confrontation surviendra en septembre 1970. Durant les dix premiers jours du mois, les divers incidents entre organisations palestiniennes et armée jordanienne font environ 150 morts et 500 blessés. Le Comité exécutif de l’OLP se réunit en urgence, nomme Yasser Arafat commandant en chef des forces armées palestiniennes et appelle à une journée de grève générale le 16 septembre. Les autorités jordaniennes décident alors de lancer une offensive d’ampleur contre les organisations palestiniennes la veille de la journée de grève, et l’armée entre en action le 15 septembre. L’offensive sera violente et relativement courte (deux semaines), la défaite des organisations palestiniennes sera totale et, malgré un accord de cessez-le-feu signé dès la fin du mois de septembre, qui ne sera respecté par aucune des parties, l’appareil de l’OLP sera, en définitive, contraint de fuir la Jordanie à la fin de l’année 1971.

Dès le 26 septembre, sous la pression des États arabes, le Roi Hussein accepte une proposition de cessez-le-feu, qui entrera en vigueur au cours du mois d’octobre. Le bilan est déjà très lourd, puisque le nombre de victimes s’élève alors à au moins 3 500, dont une grande majorité de civils palestiniens, morts dans les bombardements intensifs des camps de réfugiés. Le 13 octobre, un accord spécifique est signé entre l’OLP et Hussein, qui réduit les marges de manœuvre des organisations de guérilla sans toutefois les interdire ou les bannir de Jordanie. Au sein de l’OLP, ces différents accords sont largement critiqués par la gauche, qui accuse la direction Arafat d’avoir adopté une posture défaitiste, et d’avoir refusé de mener la lutte jusqu’au renversement du régime hachémite. La défaite militaire affaiblit toutefois la gauche palestinienne qui, malgré ses appels à une refonte des institutions de l’OLP qui se sont avérées, selon elle, incapables de proposer une politique et un programme aux organisations palestiniennes, va être écartée des instances de l’OLP par les cadres du Fatah. La direction Arafat déduit en effet des événements qui ont conduit à la défaite de septembre « [qu’]il était temps de marginaliser le Comité central [de l’OLP] au profit du Comité exécutif qu’elle dominait et duquel les plus petites organisations étaient exclues. [...] Le Comité central ne fut pas dissout (même si son nom fut changé en "Conseil central"), mais Arafat tira bénéfice du déclin de la gauche pour concentrer les pouvoirs dans les mains du Comité exécutif »3.

La direction de l’OLP ne parvient toutefois pas à contenir l’ensemble des organisations de guérilla, y compris celles liées au Fatah, et les affrontements, plus sporadiques, se poursuivent. Les autorités jordaniennes sont dès lors convaincues de la nécessité de mettre un terme aux activités militaires des factions palestiniennes et, au cours de l’année 1971, démantèlent peu à peu les différentes cellules et assoient progressivement leur autorité sur les différentes « poches » qui échappent encore à leur contrôle. Cette défaite pousse la direction du Fatah à tenter de négocier avec les autorités jordaniennes, à la fin de l’année 1971, un accord permettant au Fatah de poursuivre ses activités politiques en Jordanie, à condition qu’il renonce à ses activités militaires . Ces négociations sont à l’image des diverses stratégies à l’œuvre au sein de l’OLP : tandis que les organisations de gauche privilégient la lutte contre le régime jordanien, la direction du Fatah tente avant tout de préserver un sanctuaire au sein du royaume hachémite, quitte à renoncer ou, tout du moins, à accorder une moindre importance à la lutte armée. La priorité est donc la sauvegarde de l’appareil d’État en construction, quitte à revoir à la baisse les exigences politiques originelles. Mais l’assassinat le 28 novembre, au Caire, du Premier ministre jordanien Wasfi al-Tal, par un commando se revendiquant d’un groupe alors inconnu, Septembre Noir, sonne le glas des espoirs palestiniens. Les autorités jordaniennes accusent le Fatah d’être responsable de l’assassinat, décrètent la loi martiale et ferment les bureaux de l’OLP en Jordanie, contraignant l’appareil d’État en formation à migrer vers un nouveau ­territoire : le Liban.

  • 1. En mars 1968, au cours de la bataille de Karameh (ville jordanienne), menée par le Fatah, la guérilla palestinienne sous-équipée a pour la première fois tenu tête aux forces armées israéliennes.
  • 2. Yezid Sayigh, Armed Struggle and the Search for State. The Palestinian National Movement, 1949-1993, New York, Oxford University Press, 1997, p. 244.
  • 3. Ibid., p. 273-274.

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