Quand Mitterrand et la gauche mettaient en œuvre la première phase de l’offensive libérale

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Lorsque la gauche arriva au pouvoir en 1981, les conséquences du choc pétrolier de 1973 et de la crise du dollar plongeaient l’économie mondiale dans la crise. Pour la bourgeoisie, il était urgent de restaurer les taux de profits, de « libéraliser » l’économie et pour cela de briser les résistances. 

En août 1981, aux USA, Reagan licenciait 11 500 contrôleurs aériens en grève pour les salaires. En Angleterre, le gouvernement Thatcher menait une offensive tout aussi brutale, comme en témoignera la répression de la grève des mineurs en 1984-85 (21 000 emplois supprimés). En France, c’est un gouvernement de gauche, avec quatre ministres communistes, qui accomplit cette tâche. 

1982-83 : « tournant de la rigueur » et début de restructuration de l’économie 

Les choses allèrent vite : le 13 juin 1982, au congrès de la CGT réuni à Lille, le premier ministre Mauroy annonçait le début de l’austérité, le « blocage des prix et des salaires », sifflé par une partie des délégués. Un blocage qui ne sera que celui des salaires, l’inflation se montant à 9,7 % en 1982. 

Alors qu’il y avait plus de deux millions de chômeurs, les indemnités de chômage étaient diminuées et les cotisations augmentées ; de premières baisses de remboursement de médicaments avaient lieu, le forfait hospitalier était instauré... En mars 1983, le gouvernement annonça une baisse drastique des dépenses publiques et une hausse de la fiscalité, la création de taxes sur le tabac et l’alcool, une hausse de la taxe sur l’essence, celle de nombreux tarifs publics. Ce fut le « tournant de la rigueur ». Delors, ministre des finances, expliquait alors : « l’effort doit être massif […] Il y va de la réussite de l’effort que nous faisons pour moderniser notre appareil de production afin de demeurer dans le peloton de tête des nations […] Le plus important, c’est d’acheter français […], c’est de muscler notre appareil de production de façon à devenir de meilleurs exportateurs ».

C’est ce à quoi le gouvernement s’attela en restructurant en profondeur l’économie aux frais de l’Etat… La loi de nationalisation de février 1982 permit au patronat de vendre à prix d’or des entreprises en difficulté tout en confiant à l’Etat (outre le paiement des dettes, épongées avec l’argent public) les restructurations et les investissements nécessaires pour faire face à la concurrence et restaurer les profits. Cinq grands groupes industriels (près de 20 % de l’industrie française), 39 banques et deux compagnies financières passèrent ainsi dans le giron de l’Etat, dont la dette s’envola. 

Deux ans d’affrontement dans l’industrie automobile 

De la fin 1981 au début 1984, une vague de grèves longues et déterminées, dont plusieurs victorieuses, toucha l’industrie automobile, un secteur particulièrement frappé par la crise et les restructurations. Ce mouvement mit sur le devant de la scène les OS des chaînes de montage, dont la très grande majorité étaient des travailleurs immigrés. 

En octobre 1981, les premiers à partir furent les ouvriers de Peugeot Sochaux. Au printemps 1982, le mouvement gagna Citroën Aulnay et d’autres usines du groupe. Puis c’est Talbot Poissy (qui n’avait pas connu d’arrêt de travail depuis 30 ans) qui fut bloquée. Là, les grévistes affrontèrent les commandos de la CSL, le syndicat patronal, et les firent reculer. Les usines Renault, Chausson, Fiat furent à leur tour concernées avec à chaque fois des milliers de salariés en lutte pour les mêmes revendications, le respect « de la dignité » : les conditions de travail, les salaires, le droit syndical.

En juillet 1983, le groupe Peugeot-Talbot annonça un plan de 7200 suppressions d’emplois dont 2900 licenciements secs. L’usine de Poissy, la plus touchée, repartit en grève. Le gouvernement « offrit » alors sa médiation… pour valider 1905 licenciements et des milliers de préretraites. Seule la CFDT appela à la poursuite de la grève, la CGT disant vouloir un compromis. Mais plusieurs milliers d’OS continuèrent la grève et l’occupation, malgré l’isolement et la campagne raciste qui s’intensifiait. Le 5 janvier 1984, 2000 d’entre eux étaient violemment pris à partie par des commandos de la CSL venus « libérer» l’usine avec l’aide de nervis d’extrême-droite. La police prenait position dans l’usine. Le mouvement ne parvint pas à aller plus loin.

Durant toute cette période, une campagne raciste fut orchestrée non seulement par l’extrême droite mais aussi par le gouvernement, pour tenter d’isoler les grévistes. Pour Deferre, ministre de l’intérieur, « il s’agit d’intégristes chiites » ; selon Auroux, le ministre du travail, « il y a à l’évidence une donnée religieuse et intégriste dans les conflits » ; quant à Mauroy, il parlait de « grève des ayatollahs », de grévistes « agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises »… Le même affirmait en septembre 1981 : « les patrons comprendront-ils que la gauche apporte aux entrepreneurs ce que la droite n’a jamais pu leur assurer : un climat social de négociation et non d’affrontement ? »

La défaite de Talbot marqua dès lors un tournant. Dans les mois suivants, les restructurations s’amplifièrent dans tous les secteurs, en premier lieu dans les entreprises nationalisées : 20 000 emplois supprimés dans la sidérurgie, 7000 dans les chantiers navals, 4000 aux charbonnages… 

1986, première « cohabitation », la jeunesse et les salariés reprennent l’offensive  

Les élections européennes de 1984 furent une déroute pour le PS et le PCF, alors que le FN y obtenait près de 11 %. Le PCF quitta le gouvernement. Deux ans plus tard, la droite remporta les législatives. Ce fut la première cohabitation : Chirac devint premier ministre de Mitterrand et décida alors la privatisation de quinze groupes publics. Le patronat reprit possession d’outils de production restructurés et modernisés avec les fonds publics. 

Le retour de la droite s’accompagna d’un regain des luttes. En novembre 1986, les étudiants descendirent dans la rue contre le ministre Devaquet et une université à deux vitesses. Le mouvement s’organisa en « coordinations ». Un million de lycéens et d’étudiants manifestèrent à Paris. Le 6 décembre, en marge d’une manifestation, Malik Oussékine mourait sous les coups des « voltigeurs » (policiers en moto chargés de « nettoyer » les rues). Deux jours plus tard, Devaquet démissionnait, Chirac retirait son projet. Les voltigeurs étaient dissous.

Dans la foulée, à la SNCF, une grève pour les salaires bloqua le pays durant 29 jours. Les cheminots s’organisèrent à leur tour en coordinations démocratiques. La grève se généralisa sans que les syndicats y aient appelé, touchant 90 % des roulants, 70 % des sédentaires en pleines vacances de Noël. Mais malgré sa puissance, le mouvement ne parvint pas à s’étendre au-delà et à faire reculer le gouvernement.

Deuxième septennat : « ouverture », instabilité et nouvelle cohabitation

Mitterrand fut réélu en 1988, au lendemain d’un krach boursier qui ouvrait une nouvelle étape de la crise mondiale et de l’offensive contre les travailleurs. Le PS n’obtenant qu’une majorité relative au parlement, Rocard prit alors la tête d’un gouvernement « d’ouverture » avec sept ministres UDF. 

Il fut de suite confronté à une grève d’infirmières. Aux cris de « ni nonnes, ni bonnes, ni connes », elles revendiquaient 2000 francs d’augmentation et la reconnaissance de leur diplôme. Si ce mouvement marqué par le corporatisme ne s’étendit que partiellement aux autres salariés de la santé, il se caractérisa aussi par sa popularité et son organisation démocratique qui fit sa force : des coordinations prises en main par les grévistes elles-mêmes tandis que les syndicats restaient en marge. Les blouses blanches inondèrent les villes et contraignirent Rocard à reculer.

Le gouvernement n’en accentua pas moins l’offensive libérale : en 1990, Quillès, ministre des postes et télécommunications, scindait en deux les PTT avec le soutien de la CFDT, premier pas vers la privatisation. La même année, Rocard instaurait la CSG et commandait le « livre blanc sur les retraites » qui préparait les attaques à venir.

Edith Cresson lui succéda en 1991. Première et seule femme premier ministre en France, son gouvernement organisa la chasse aux immigrés clandestins et les premiers « charters », sur fond de guerre du Golfe.

En 1992, nouvelle déroute aux élections régionales et nouveau gouvernement. Bérégovoy fit alors entrer au ministère de la ville un protégé de Mitterrand : Tapie, tout un symbole. Le milliardaire qui prétendait « réconcilier les français et l’entreprise » avait fait fortune en rachetant des entreprises en dépôt de bilan qu’il restructurait à coup de licenciements… ou liquidait. Manufrance, Terraillon, Testut, Wonder, Adidas (revendu ensuite par le biais du Crédit lyonnais) sont passés dans son escarcelle. En mai 1992, inculpé de complicité d’abus et de recel de biens sociaux, il était contraint de démissionner… mais était rappelé en décembre. 

Le PS sortit laminé des législatives de 1993 : il n’avait plus que 52 députés sur 577. La deuxième cohabitation démarra comme la première par de nouvelles privatisations et Balladur enchaîna en allongeant la durée de cotisations retraites à 40 ans dans le privé, sans quasiment de réaction syndicale.

C’est la jeunesse lycéenne qui se mobilisa à nouveau, en imposant le retrait du CIP (contrat d’insertion professionnelle) instaurant un SMIC jeune amputé de 20 % et dont les décrets d’application étaient pourtant parus. L’audace de la jeunesse fut contagieuse, le mouvement prit de l’ampleur, rejoint cette fois par les syndicats de salariés, obligeant le gouvernement à faire voter en août 1994 l’abrogation de la loi… Une victoire qui redonna confiance.

Isabelle Ufferte

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