PS : Parti de gouvernement, parti de gestion du capitalisme

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Histoire
idées

Lorsque Léon Blum, membre de la SFIO1, prend la présidence du Conseil en 1936, cela faisait quarante ans que les socialistes discutaient pour savoir s’ils pouvaient ou non participer à un gouvernement dans le cadre du capitalisme...

Quarante années où ils sont passés d’une position de refus de principe à la direction du premier gouvernement de Front populaire, avec des républicains radicaux.

Millerand, le poisson-pilote

En 1899, le débat fait rage lorsqu’un socialiste « indépendant », Millerand, accepte un ministère au sein du gouvernement Waldeck-Rousseau, un républicain bourgeois de centre droit, au côté de Galliffet, le massacreur de la Commune de Paris. Dans la SFIO, Jean Jaurès l’approuve, quand Jules Guesde et Édouard Vaillant le condamnent. Lors du congrès de 1900, la IIe Internationale socialiste se prononce en principe contre le « ministérialisme »2 avec une exception de taille : dans des « circonstances exceptionnelles », par exemple « l’hypothèse d’une guerre d’invasion ».

Aussi, tous se précipiteront dans le gouvernement d’union nationale d’août 1914, face à l’« agression » : Jules Guesde et Marcel Sembat jusqu’en 1916, et Albert Thomas jusqu’en septembre 1917.

Le soutien sans participation

Après la scission avec les communistes, la SFIO participe en 1924 au Cartel des gauches, avec des républicains et les radicaux-socialistes3, et soutient le gouvernement sans y participer.

C’est alors que Léon Blum invente une distinction subtile entre la conquête et l’exercice du pouvoir. La conquête du pouvoir, c’est « la prise totale du pouvoir politique, prélude possible et condition nécessaire de la transformation du régime de la propriété, c’est-à-dire de la révolution ». L’exercice du pouvoir en régime capitaliste « n’a pas de caractère révolutionnaire ». Il « est la conséquence de l’action parlementaire elle-même, que vous pouvez être obligés d’accepter, de demander, de subir, du fait même que vous pratiquez l’action parlementaire ».

En 1932, la SFIO soutient à nouveau le gouvernement du Cartel des gauches sans y participer tout en abandonnant le principe de non-participation. Elle fixe les conditions d’une participation, des revendications qui ne peuvent qu’être refusées par les radicaux-socialistes.

Le Front populaire

Le Front populaire emporte les élections de mai 1936, soulevant d’énormes espérances, tout de suite refrénées. Léon Blum, constatant qu’il n’y a pas de majorité absolue socialiste ni même socialiste-­communiste, affirme qu’il mènera non pas une expérience socialiste mais une politique sociale dans le cadre de l’économie de marché4. Il dira plus tard avoir pris le mouvement de grève générale5 comme une gifle (« en plein visage »). Dès que la situation reprend un aspect « normal », le gouvernement fait évacuer les usines. En février 1937, Léon Blum déclare la pause : c’est la fin du Front populaire... Et les radicaux avec la droite reviennent sur une bonne partie des conquêtes de la grève générale.

La Libération

Durant la Deuxième Guerre mondiale, c’est à nouveau l’union sacrée dans le Conseil national de la Résistance entre toutes les forces politiques de droite non collaborationnistes, la SFIO et le PCF. Le programme prévoit la nationalisation des grands moyens de production, des sources d’énergie, des assurances et des grandes banques et la création de la Sécurité sociale. La bourgeoisie à l’issue de cette guerre a peur de la révolution, à l’image de ce qui s’est passé à la fin de la Première Guerre mondiale. Il faut donc faire semblant de tout changer pour que rien ne change, en ne touchant pas au pouvoir capitaliste.

Les gouvernements d’union nationale avec le général de Gaulle, puis entre la SFIO, le PCF et le MRP (parti démocrate chrétien), vont sauvagement réprimer les premières mobilisations des pays colonisés pour leur libération, à Sétif en Algérie (au moins 45 000 morts), à Haiphong au Vietnam (20 000 morts) et à Madagascar (entre 100 000 et 200 000 morts).

En 1947, les grèves déclenchent une crise politique : c’est le début de la guerre froide entre le bloc soviétique et l’impérialisme américain, et le PCF est renvoyé du gouvernement. La grève des mineurs de 1948 est durement réprimée sous les ordres du ministre de l’Intérieur socialiste, Jules Moch. Plusieurs morts, des dizaines de blessés et pour finir, après avoir vaincu cette grève, le gouvernement licencie plus de 3 000 grévistes !

Malgré ses bons et loyaux services, le PS sera exclu du gouvernement quelques années.

Le Front républicain 

Le 1er février 1956, le gouvernement Guy Mollet, composé de ministres SFIO et radicaux, est investi avec le soutien du PCF. En quelques mois, il met en place la troisième semaine de congés payés, la Communauté économique européenne, et entérine l’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Mais la guerre d’Algérie domine la situation. L’Assemblée accorde à une large majorité les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet avec les votes communistes contre la lutte de libération des Algériens.

Suite au coup d’État de 1958, la SFIO entre au gouvernement de Gaulle et défend instauration de la 5e République. C’est seulement après l’élection du général de Gaulle à la présidence en janvier 1959, qu’elle connaîtra une longue éviction, jusqu’en 1981.

La gauche gestionnaire du capitalisme

Il y avait encore à cette époque dans les textes socialistes quelques restes de son histoire ancienne. La déclaration de principes du PS de 1969 affirme que la « transformation socialiste ne peut pas être le produit naturel et la somme de réformes corrigeant les effets du capitalisme. Il ne s’agit pas d’aménager un système, mais de lui en substituer un autre ». En 1990, il se présente encore comme « parti de transformation sociale »...

Aujourd’hui, c’est bien fini, même dans les textes qui n’ont aucune concrétisation pratique. En un siècle le PS est passé du refus formellement affiché de participer à un gouvernement à la gestion libérale de l’économie de marché. La culture de gouvernement, le réalisme imprègnent toute son activité. C’est le triomphe de la légitimité capitaliste : l’idée – même formelle – que l’on pouvait transformer la société a totalement disparu.

Patrick Le Moal

 

  • 1. Section française de l’internationale ouvrière, le Parti socialiste de l’époque.
  • 2. Millerand sera exclu du Parti socialiste.
  • 3. Formation républicaine de la petite bourgeoisie, que l’on pourrait comparer aujourd’hui à des centristes de gauche.
  • 4. Avec le soutien des communistes.
  • 5. Qui imposera les 40 heures et les congés payés qui n’étaient pas dans le programme gouvernemental.