Novembre 1917 – 1924 : L’échec de la vague révolutionnaire des années 1920 et la contre-révolution stalinienne

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Histoire
idées

Par Daniel Minvielle. 7 années se sont écoulées entre la prise de pouvoir par les soviets, le 25 octobre 1917 du calendrier alors en vigueur dans la Russie tsariste (7 novembre du calendrier universel qu’adoptera le pouvoir des soviets) et le début de sa liquidation par la contre-révolution stalinienne, en 1924. Comment est-on passé de la démocratie, de la liberté, de l’enthousiasme créatif des masses des « dix jours qui ébranlèrent le monde » à la monstruosité de la dictature stalinienne ?

Des milliers de pages ont été écrites, par des auteurs qui vont des anticommunistes les plus réactionnaires à la social-démocratie éclairée, pour expliquer, avec plus ou moins de nuances, que le stalinisme était inscrit dans le « léninisme », dans le « communisme » et le « marxisme ». Les courants libertaires, eux, « reprochent » encore aujourd’hui aux militants trotskistes la répression de l’armée de Makhno et de la révolte des marins de Cronstadt, conséquence d’après eux des tendances « autoritaires » de Lénine et de Trotski, qui portaient en germe le stalinisme. Ceux qui se disent « communistes libertaires » le font en opposition à de prétendus communistes « autoritaires», incarnés par le « bolchevisme » et le « trotskisme »… D’autres, se plaçant sur le terrain du marxisme, mettent en évidence les « erreurs », voire les « fautes » qu’auraient commises les bolchevicks au pouvoir…

Mais les facteurs de l’évolution de la société soviétique, extrêmement nombreux et complexes, ne se réduisent bien évidemment pas à des « erreurs » politiques, ni aux « tendances » idéologiques des dirigeants. Des « erreurs » et des « fautes », il y en a nécessairement eu : comment aurait-il pu en être autrement ? Quant à la personnalité et aux idées des femmes et des hommes qui ont dirigé la révolution, puis assumé la direction politique de l’Etat ouvrier dans la tourmente terrible des années qui ont suivi, ils ont bien évidemment joué un rôle central dans le déroulement des évènements.

Mais les véritables moteurs de ses évolutions, le théâtre dans lequel on joué ces personnalités, avec leurs « erreurs » et leurs « fautes » mais surtout leur détermination à tenir coûte que coûte, leur compréhension profonde des enjeux politiques du moment, il faut les chercher sur le terrain de la guerre des classes qui faisait alors rage aussi bien à l’échelle de la Russie qu’à l’échelle mondiale, particulièrement en Europe.

La 1ère guerre mondiale était elle-même la forme la plus folle, la plus monstrueuse, de cette guerre de classe, où les impérialismes envoyaient prolétaires et paysans par millions pourrir et se faire massacrer dans les tranchées pour gagner des parts de marché contre leurs concurrents.

C’est en se plaçant sur le terrain de cette lutte des classes internationale et non pas sur celui de l’idéologie et de la morale que les révolutionnaires marxistes, à commencer par Trotsky et Lénine eux-mêmes, ont depuis longtemps apporté leurs propres analyses la question de la dégénérescence de l’Etat ouvrier. Et c’est dans cette perspective que se situe cette introduction.

La révolution russe, premier acte d’une révolution européenne en gestation

Le 7 novembre 1917, calendrier universel, la situation de double pouvoir qui s’était instaurée entre les institutions républicaines nées de la révolution de février d’une part, et les soviets d’ouvriers, de paysans et de soldats d’autre part a pris fin, à l’initiative de ces derniers. Le « pouvoir ouvrier » se mettait en place, sous une forme sur laquelle nous reviendrons plus tard. Un gouvernement provisoire est élu, « conseil des commissaires du peuple », présidé par Lénine.  

Mais cette prise du pouvoir ne signifiait en aucune façon que la révolution était terminée. Pour Lénine comme pour Trotsky, la survie de ce « pouvoir ouvrier » était totalement conditionnée au déclenchement et à l’aboutissement de la révolution dans d’autres pays, particulièrement en Allemagne. Cette perspective existait très clairement, comme on va le voir, et il s’agissait, pour le pouvoir des soviets, non seulement de « tenir » en attendant que la révolution s’étende, mais aussi de mener, sur le terrain international, une politique qui permette à cette perspective révolutionnaire de se concrétiser.

Mais ces révolutions ont échoué, et, comme le prévoyaient Lénine et Trotski, la contre-révolution a fini par se produire en Union soviétique. Sauf qu’elle ne s’est pas faite sous la forme de la restauration d’un des anciens pouvoirs, tsariste chassé par la révolution de février ou république bourgeoise chassée par celle d’octobre, mais sous celle de la bureaucratie stalinienne, dont on peut dire qu’elle a en main toutes les manettes du pouvoir dès la mort de Lénine, en 1924, même si le processus n’en est qu’à ses débuts.

Les premiers décrets du pouvoir soviétique

La prise du pouvoir, à l’initiative du parti bolchevick, a eu lieu alors que se réunissait, à Petrograd, le 2ème congrès panrusse des soviets, réunion de délégués venus d’une multitude de soviets d’entreprises, de villes, de régiments… C’est le second congrès des soviets qui se tient depuis le début de la révolution, le précédent ayant eu lieu entre le 3 et le 24 juin (ancien calendrier). Les bolchevicks y étaient alors minoritaires, ils sont maintenant majoritaires.

Cette évolution est la conséquence de la prise de conscience par les masses russes, ouvriers, soldats, paysans, que les partis qu’ils avaient jusqu’alors soutenus majoritairement, socialistes-révolutionnaires et mencheviks, n’avaient aucune intention, malgré leurs promesses, de répondre à leurs exigences : la terre, le pain, la paix.

Les bolchevicks étaient au fil des semaines apparus comme les seuls capables de mener à  bien ce programme, plus justement de conduire les masses dans la mise en œuvre de ce programme, par leur propre intervention.

Et en effet, dès la prise du pouvoir, le « conseil des commissaires du peuple » élu sous les acclamations du congrès des soviets, va prendre des décrets immédiats, approuvés par le même enthousiasme :

Concernant la terre, les paysans sont invités à continuer ce qu’ils ont déjà commencé : se servir eux-mêmes, chasser les grands propriétaires fonciers, s’installer sur leurs terres. Ce qui était auparavant interdit et réprimé devient désormais la règle…

Concernant la paix, un appel est immédiatement lancé auprès des divers belligérants pour un armistice immédiat, en vue de traités de paix sans annexions, c’est-à-dire avec retour aux frontières d’avant-guerre. Le secret diplomatique est aboli : les négociations futures et passées seront largement diffusées afin que les peuples du monde entier sachent pour quels intérêts sonnants et trébuchants ils se sont fait massacrer. Et Lénine lance, en attendant une éventuelle réponse des gouvernements impérialistes, un appel aux soldats pour engager directement, de tranchée à tranchée, une campagne pour la cessation des combats. Ces initiatives ne suffiront bien évidemment pas, on verra plus loin comment la question de la sortie de la guerre sera réglée, et avec quelles conséquences.

Concernant le pain, les difficultés sont multiples. Il s’agit de lutter contre la corruption, le poids d’une bureaucratie d’Etat parasitaire dans une société ruinée et désorganisée par une guerre qui mobilise toutes les ressources et alors que le patronat organise délibérément le sabotage de l’économie. Il s’agit aussi d’augmenter les salaires de misère dans les entreprises, de libérer les paysans pauvres des dettes qui les ruinent…

Du fait des annexions territoriales multiples menées par la Russie des tsars au cours des siècles, un autre problème mine la société russe, celle des nationalités. Lénine proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, tout en les invitant à construire, avec la Russie des Soviets, ce qui deviendra en 1922 l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. La Finlande ainsi que l’Ukraine (qui reste à ce moment-là alliée à la révolution) ont déjà proclamé leur indépendance dès la révolution de février.

Sortir de la guerre impérialiste

La guerre de guerre de 14-18 est essentiellement une guerre pour le repartage du monde entre les trois grandes puissances impérialistes européennes : la France et la Grande Bretagne d’une part, constituant l’Entente, l’Allemagne d’autre part, associée à l’Autriche-Hongrie et à l’Empire ottoman dans la coalition dite des Empires centraux. Les raisons fondamentales de cet affrontement, qu’il faut chercher dans les contradictions atteintes par le capitalisme le plus avancé de cette époque, ont été décrites par Lénine, en 1916, dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ».

Ce livre n’est pas une simple caractérisation de l’évolution du capitalisme. Il étaie en même temps les thèses du « défaitisme révolutionnaire » que défend Lénine depuis le déclenchement de la guerre. Car si les contradictions qui minent les impérialismes on conduit à une telle exacerbation de la concurrence qu’elles ont débouché sur l’immense massacré généralisé de la guerre, elles ont aussi développé les conditions d’une situation révolutionnaire, qui se pose à l’échelle du continent européen. La suite montrera qu’il avait raison.

De cette analyse découlait, pour les révolutionnaires marxistes, de s’opposer bien sûr de toutes leurs forces, au sein du mouvement ouvrier, aux réformistes chauvins qui prétendaient que les intérêts de la classe ouvrière de leur pays dépendaient de la victoire sur l’ennemi, et envoyaient à ce titre des millions d’ouvriers et paysans se faire massacrer pour les capitalistes. Mais aussi aux « pacifistes » qui prêchaient la fin des combats, le retour à la situation d’avant-guerre, dans les frontières d’avant-guerre, comme si ça n’était pas cette situation, par ses contradictions, qui avait conduit le monde à la guerre ! Pour Lénine, comme pour le parti bolchevik et la poignée de militants internationalistes de divers pays qui ne s’étaient pas laissés emportés par la débâcle chauvine, il fallait au contraire militer pour la défaite de son propre impérialisme, défaite qui ne pouvait que favoriser la révolution sociale à l’ordre du jour et à laquelle il fallait se préparer. Révolution qui revêtirait par ailleurs, nécessairement, un caractère international.

Le parti bolchevik menait cette politique « défaitiste » contre l’empire tsariste, même s’il n’était pas un régime impérialiste au sens où Lénine l’entendait. Sur le plan économique, Trotski parle pour la Russie de « développement inégal et combiné », dans lequel se côtoient les côtés les plus arriérés de la société féodale et les aspects les plus « avancés » du capitalisme, modernisme industriel, mais aussi pourriture, spéculation et corruption. L’empire russe était associé à l’Entente par le biais de relations économiques et politiques étroites, principalement avec l’impérialisme français, qui y avait beaucoup investi, dans l’industrie, la dette d’Etat. Les troupes russes qui se font trouer la peau sur le front de l’est soulagent d’autant les troupes franco-anglaises sur le front ouest. En échange de quoi le tsar Nicolas II attend du dépeçage de l’Empire Ottoman qui est un des enjeux de cette guerre de pouvoir élargir son empire, en y ajoutant Constantinople (Istambul), ce qui lui garantirait le contrôle sur l’accès à la Méditerranée, depuis la Mer Noire.

C’est dans la logique expansionniste du pouvoir tsariste. La Russie n’a pas cessé, depuis la fin du 17ème siècle d’étendre son territoire. A l’est, vers la Chine, au sud vers la Perse, au nord avec la Finlande, à l’ouest, où il intègre une bonne partie de la Pologne, dont Varsovie, ainsi que l’Ukraine. D’où la question des nationalités, évoquée plus haut.

Brest-Litovsk

Comme on pouvait s’y attendre, l’appel à l’armistice lancé aux diverses puissances ne reçoit aucune réponse. Le gouvernement soviétique adresse alors, le 26 novembre, une demande d’armistice aux Empires centraux. Après diverses discussions, l’armistice est accepté. Il prend effet le 15 décembre, pour une durée de deux mois.

Commencent alors, le 22 décembre, à Brest-Litovsk, en Biélorussie occupée par les troupes allemandes, les négociations en vue d’un traité de paix.

Concernant ce traité de paix, trois positions s’affrontent au sein du pouvoir soviétique et du parti bolchevick.

Pour Lénine, il faut en finir immédiatement avec la guerre, signer la paix tout de suite, aux conditions posées par l’Allemagne et ses alliés.

Pour Trotski, qui est alors commissaire du peuple aux affaires étrangères et sera amené à conduire les négociations de Brest-Litovsk, c’est « ni guerre ni paix ». Il s’agit, comme le demande Lénine, de cesser les combats au plus vite, mais sans pour autant signer de traité avec l’ennemi. Son souci s’adresse aux travailleurs du monde entier. Signer la paix, c’est permettre à l’empire allemand alors très affaibli de regrouper ses forces sur un seul front et du même coup de prolonger la guerre et les hécatombes dont sont victimes les prolétaires des deux bords. Le pouvoir ouvrier ne signe pas de traité qui se retournera contre ses frères de classe anglais, allemand, français… Il cesse simplement le combat et appelle les soldats des autres pays à en faire autant.

Un troisième courant, qui se constitue en « opposition communiste », dirigé par Boukharine, propose de décréter la « guerre révolutionnaire », de partir des tranchées pour répandre la révolution dans les autres pays, s’appuyant en particulier sur l’effervescence sociale qui règne déjà en Allemagne et débouchera, quelques mois plus tard sur la révolution allemande.

L’affrontement est sévère et menace le parti de scission. Mais signe de la démocratie qui y règne alors, l’opposition communiste peut éditer son propre journal, dispose de tous les droits de tendance.

Lénine se rallie provisoirement à Trotsky, qui annonce le 10 février à ses « interlocuteurs » de Brest-Litovsk que le gouvernement soviétique quitte les négociations mais qu’il cesse en même temps le combat. La délégation rentre à Moscou dans l’attente de ce que va faire l’état-major allemand à la fin de la période de l’armistice. Reprendra-t-il l’offensive ou se contentera-t-il de rester sur ses positions ? La réponse tombe le 22 février : les armées allemandes reprennent effectivement l’offensive, sur un terrain désormais sans défense. L’avancée est fulgurante, plus de 400 kilomètres dans certaines zones. Lénine, mettant sa démission dans la balance, exige la signature immédiate du traité. Trotsky repart pour Brest-Litovsk et le 3 mars signe sans le lire le traité qui lui est présenté…

Le traité entérine la perte de l’Estonie, de la Lettonie et de l’Ukraine. Cela correspond à 26 % de la population totale, 27 % de la superficie, 26 % des voies ferrées, 75 % de la production d’acier et de fer de l’ancien empire russe (JJ Marie, La guerre civile russe - 1917-1922).

Les évolutions politiques au sein de pouvoir soviétique après Brest-Litovsk

On a déjà évoqué la constitution au sein du parti bolchevick de « l’opposition communiste », partisane de la « guerre révolutionnaire ». Mais la période de Brest-Litovsk va aussi contribuer à accélérer la rupture avec les autres partis qui partageaient le pouvoir soviétique avec les bolchevicks.

La démocratie soviétique

C’est l’occasion d’aborder ici la forme « institutionnelle » que s’est donnée la démocratie soviétique au fil du processus révolutionnaire. L’élément de base est le « soviet », le conseil qui réunit des délégués d’entreprises, de villages, de soldats. Le soviet de Petrograd, par exemple, rassemble des dizaines de délégués élus par des assemblées de travailleurs et de soldats. S’y affrontent divers partis politiques, socialistes-révolutionnaires, bolchevicks, mencheviks…

Un congrès panrusse des soviets composé de délégués venus de divers soviets se réunit régulièrement. Il s’est réuni en juin, puis en octobre 1917, il se réunira 4 fois en 1918… Il élit un comité exécutif qui reste en place entre deux congrès et qui comporte plusieurs dizaines de membres. Un conseil des commissaires du peuple, lui aussi élu, assume le gouvernement permanent de l’Etat ouvrier, en collaboration avec le comité exécutif. Et cette collaboration n’a rien de théorique, comme en témoignent les situations d’affrontement qui se produisent à diverses occasions, Brest-Litovsk, mais aussi bien d’autres. Parce que bien évidemment les discussions qui ont eu lieu à l’occasion de Brest-Litovsk traversent le parti bolchevick et le comité exécutif et ne se limitent pas à Lénine, Boukharine et Trotski…

Cette forme de démocratie assure la révocabilité des élus, du fait même de la fréquence des congrès. Elle assure en même temps la démocratie à la base et la centralisation des pouvoirs. C’est, à une échelle infiniment plus vaste, la conception de l’Etat mis en place par la Commune de Paris et analysée par Marx et Engles, puis par Lénine dans sa brochure L’Etat et la révolution. Elle s’accompagne, comme pour la Commune de Paris, de la constitution du peuple en armes en remplacement des corps de police dépendant directement de l’Etat et assurant le maintien du pouvoir de classe. A l’initiative du parti bolchevick se sont constituées entre février et octobre 17 les sections de Gardes rouges, ouvriers en armes auxquels se joignent des militaires insurgés, sous la direction de Comités Militaires Révolutionnaires associés aux soviets. C’est le Comité Militaire Révolutionnaire du soviet de Petrograd qui a dirigé l’insurrection d’octobre 17, menée par les Gardes rouges et les régiments qui s’y sont ralliés.

Les partis participant aux soviets au moment d’Octobre 1917

Au moment de la prise du pouvoir, le congrès des soviets regroupe des bolchevicks, des mencheviks, des socialistes-révolutionnaires ainsi que des anarchistes de divers courants.

Socialistes-révolutionnaires et mencheviks soutiennent, voire participent en même temps au gouvernement de Kerenski renversé dans la nuit du 24 au 25 octobre. Cela entraine la scission du parti socialiste révolutionnaire en SR de gauche, qui participent au gouvernement aux côtés des bolcheviks, et SR de droite, qui s’en éloignent pour mener, avec les mencheviks, une politique d’opposition ouverte au pouvoir soviétique, pour le retour à la « démocratie », c’est-à-dire à cette république que la révolution d’octobre a renversé.

Ils comptent pour cela sur une Assemblée constituante qui doit se réunir les 16 et 17 janvier 1918.

Contre le sabotage, la création de la Tcheka

Pendant qu’ils attendent cette échéance, le pouvoir soviétique se heurte de plein fouet au sabotage de l’économie et du fonctionnement des institutions étatiques organisé par les couches sociales hostiles à la révolution. C’est le cas bien sûr des patrons d’entreprises, qui cessent de produire mais aussi des fonctionnaires des ministères, qui vident les bureaux et disparaissent. C’est également de cas des travailleurs des chemins de fer, des services de communication, pour la plupart influencés par les socialistes révolutionnaires ou les mencheviks, qui refusent d’exécuter les ordres du pouvoir soviétique. Tout cela alors que le pays est toujours confronté à la guerre impérialiste, et que la guerre civile se développe à l’initiative des officiers des anciennes armées tsaristes et avec le soutien des puissances impérialistes.

L’Etat ouvrier y répond d’une part en faisant appel à l’initiative des masses, en incitant les travailleurs, les « ménagères », comme le disait Lénine, à régler directement les problèmes de l’Etat, à leur niveau. Il y répond également en créant, le 7 décembre 1817, une « commission de lutte contre le sabotage et la contre-révolution », la Tcheka.

Cette Tcheka deviendra, sous le nom de Guepeou, un des outils de répression le plus haïs de la contre-révolution stalinienne. Elle est, à sa création, une armes que se donne le pouvoir soviétique, en s’appuyant sur le prolétariat organisé et armé, pour démasquer et mettre fin aux entreprises contre-révolutionnaires et de sabotage économique, contraindre les cheminots à faire rouler les trains, les agents du télégraphe à transmettre les communications, autrement dit permettre à l’Etat ouvrier de fonctionner, de faire face à ses ennemis.

La dissolution de l’Assemblée constituante

Le gouvernement de Kerenski avait pris la décision, en juin, de convoquer des élections à une assemblée constituante qui aurait pour tâche de statuer sur institutions du futur Etat de la Russie d’après le Tsar. Cette décision avait été confirmée par le 2ème Congrès des soviets. Les élections à cette assemblée ont lieu en décembre, et elle se réunit, comme prévu, le 15 janvier 1918, alors que se déroulent les négociations de Brest-Litovsk et que va se réunir également, du 23 au 31 janvier, le 3ème Congrès panrusse des soviets.

Les élections à l’Assemblée constituante ont donné la majorité, 299 sièges, aux SR de droite, tandis que les bolcheviks en obtiennent 168, les SR de gauche, seuls alliés des bolcheviks, 39, les mencheviks 18 et les Cadets 17 (libéraux bourgeois, bien que leur parti ait été interdit en décembre 17 pour soutien aux armées blanches qui mènent la guerre contre le nouvel Etat ouvrier). Ce vote traduit l’état politique de l’ensemble de l’électorat russe, en particulier dans toute une partie de la paysannerie, encore fortement influencée par les SR et loin des pôles industriels révolutionnaires.

Ce qui se joue alors est un nouvel épisode du double pouvoir qui oppose, depuis février 17, le pouvoir des soviets, celui des travailleurs, des paysans pauvres et des soldats, au pouvoir de la bourgeoisie, soutenu par les SR de droite, les mencheviks et les Cadets. La Constituante, forte de sa majorité, espère remplacer la démocratie soviétique, le pouvoir ouvrier, par une nouvelle mouture de « démocratie représentative », autrement dit restaurer l’Etat bourgeois débile renversé par la révolution d’octobre.

C’est clair dès l’ouverture des débats. Les députés bolcheviks demandent à l’Assemblée constituante d’approuver les décrets pris par le gouvernement soviétique depuis octobre. La majorité SR de droite repousse la proposition et présente, avec les mencheviks, une motion qui propose d’abolir toutes les mesures prises par le pouvoir ouvrier (décret sur la terre, adresse internationale pour mettre fin à la guerre, décret sur le contrôle ouvrier...) et affirme la suprématie de la Constituante sur les Soviets. Les élus bolchéviks, suivis des SR de gauche, quittent l'assemblée. Le pouvoir soviétique décide alors de dissoudre la constituante, ce qui est fait le 17 janvier. Des manifestations de protestation contre cette dissolution ont lieu à Petrograd, dont la répression fait quelques morts, dont deux députés libéraux.

Au 3ème congrès des soviets qui se réunit quelques jours plus tard, les bolcheviks (61 %) et les SR de gauche sont largement majoritaires. Le choix fait par le pouvoir soviétique de dissoudre la constituante est approuvé par le Congrès qui devient officiellement ce qu’il était déjà dans les faits : l’organe dirigeant du pays. Et la dissolution de l’Assemblée constituante va rejoindre, pour des décennies, l’arsenal d’arguments utilisés par les « démocrates » pour dénoncer la « dictature léniniste »…

Mencheviks, SR de droite puis de gauche, dans l’opposition active à l’Etat ouvrier…

La dissolution de l’assemblée constituante marque la rupture définitive entre le pouvoir soviétique et les partis dits « socialistes démocratiques », mencheviks et SR de droite, dont certains vont lier sans tarder des alliances avec la contre-révolution blanche. Cela conduit le pouvoir soviétique à exclure, le 15 mars 1918, les SR de droite et les mencheviks des soviets.

C’est le moment que choisissent les SR de gauche pour quitter le gouvernement auquel ils participaient jusque là aux côtés des bolcheviks. Leur décision n’est pas liée à la dissolution de l’assemblée constituante, mais à la crise de Brest-Litovsk. Les SR de gauche, comme l’« opposition communiste » au sein du parti bolchevik, pensent que la politique menée par Trostky et Lénine est une reculade, qu’il aurait fallu ne pas cesser le combat, mais le transformer en « guerre révolutionnaire ». Mais alors que l’« opposition communiste » de Boukharine privilégie la solidarité à la rupture et accepte les décisions prises majoritairement dans le parti, les SR de gauche passent à l’action. Le 6 juillet, ils assassinent l’ambassadeur d’Allemagne en Russie, espérant ainsi déclencher une intervention de représailles de l’armée allemande, et relancer ainsi la guerre (ce qui ne se produit pas). Ils organisent en même temps un soulèvement à Moscou, facilement maitrisé par les Gardes rouges.

Les SR de droite ne sont pas en reste. Le 30 aout, ils assassinent le chef de la Tcheka de Petrograd et organisent un attentat à Moscou, contre Lénine, qui est blessé. Le 6 septembre, ils constituent un « directoire » gouvernemental en exil, postulant au remplacement du gouvernement soviétique lorsque les armées blanches en auront fini avec lui. Le problème est que les armées blanches ont d’autres visions du futur et s’empressent de liquider ce dit « directoire »…

« Isolement politique » des bolcheviks,  vers la « terreur rouge »…

Les bolcheviks vont désormais devoir assumer seuls la direction de l’Etat ouvrier. Mais cet « isolement politique » est surtout formel. L’Etat ouvrier avec sa direction bolchevique, celle de Lénine et de Trotsky, est reconnu par les masses russes, principalement par la classe ouvrière, comme « leur » Etat, « leur » pouvoir, ce qui explique la force gigantesque qu’elles ont été capables de déployer, sous la direction du parti bolchevick, pour permettre à la révolution de survivre malgré les difficultés terribles auxquelles elle a été confrontée.

Ainsi, au fil des évènements et à peine après avoir réussi à sortir de la guerre impérialiste, les bolcheviks se retrouvent seuls à assumer la direction du pouvoir soviétique, en s’appuyant sur les masses et une démocratie toujours bien vivante, pour faire face à une lutte des classes impitoyable qui les oppose aux restes de l’aristocratie organisée dans les armées blanches, à la bourgeoisie organisée dans des partis comme celui des Cadets, mais aussi aux socialistes révolutionnaires et aux mencheviks qui, au nom de la défense de la « démocratie », vont s’allier de fait, y compris physiquement, aux forces contre-révolutionnaires les plus réactionnaires.

Le pouvoir soviétique n’a pas d’autre choix, s’il veut survivre, que de répondre à cette guerre de classe au niveau qui lui est imposé par ses ennemis.

Lénine, Trotski, les autres dirigeants bolcheviks ne se font pas d’illusions. Ils ont étudié l’histoire, celle de la répression de l’insurrection ouvrière de 1948 à Paris, celle des massacres de la Commune en 1871. Ils savent que si la contre révolution gagne, la vengeance sera impitoyable. Les masses russes, elles, en font l’expérience immédiate, par la sauvagerie de la répression que mènent, en cette première année de la guerre civile, les troupes blanches quand elles en ont l’occasion.

La révolution n’a pas d’autre choix que de répondre à la terreur blanche par sa propre terreur, la « terreur rouge », qui est proclamée le 6 septembre 1918.

La peine de mort avait été abolie peu après la prise de pouvoir par les soviets. Mais avec la guerre civile cette  abolition n’a plus aucun sens, les exécutions sommaires se multiplient de part et d’autre. En décrétant la « terreur rouge », le pouvoir soviétique tente en fait d’éviter les règlements de compte sauvages, de mettre en place un embryon de justice, sous le contrôle des soviets, tout en répondant aux massacres perpétrés par leurs ennemis au même niveau : le passage par les armes. 

C’était une condition nécessaire pour tenir, en attendant la révolution dans les autres pays, en particulier en Allemagne.

De réelles perspectives révolutionnaires en Europe

Comme dit plus haut, la révolution russe n’était qu’un des éléments d’un mouvement bien plus vaste qui touchait en particulier toute l’Europe autour des années 1920 (de 1917 à 1923 pour se cantonner à la période qui concerne cette introduction).

Déjà, en 1917, tandis que la révolution éclatait en Russie, des soldats se mutinaient dans les tranchés, des régiments refusaient de monter au front.

Puis une multitude de mouvements sociaux ont éclaté. Mouvements de grèves à Londres, Paris, Barcelone, Turin, Milan, Gènes… Insurrections en Yougoslavie, en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne… Et surtout en Allemagne, comme l’espéraient les dirigeants bolcheviks.

Mais toutes ces insurrections vont échouer, suivant divers processus qu’il n’est pas possible de développer dans le cadre de cette présentation. Il faut cependant s’arrêter sur la révolution allemande de 18-19. D’une part pour l’importance particulière qu’elle prenait pour les bolcheviks. En mars 1918, Lénine affirmait : « La vérité absolue, c’est qu’à moins d’une révolution allemande, nous sommes perdus »... D’autre part parce qu’elle permet de mettre en évidence les carences des partis révolutionnaires allemands, et, en miroir, d’illustrer le rôle fondamental joué par le parti bolchevik dans la révolution russe.

La révolution allemande de 1918-1919

La population allemande, les armées, sont épuisées par des années de guerre. Le pays, encerclé de toute part, souffre de multiples pénuries, et la victoire promise par le pouvoir est d’autant plus improbable que les USA interviennent, depuis 1917, aux côtés des forces de l’Entente. Des grèves ont éclaté dans les usines. La révolte gronde dans les armées, en particulier dans la marine.

Et c’est justement des marins basés à Kiel que va partir, le 30 octobre 1918, un mouvement qui va s’étendre en quelques jours à tout le pays. Tout part du refus des marins d’exécuter un ordre de l’Etat major, qui veut lancer une vaste offensive navale dont tout le monde sait qu’elle n’est qu’un baroud d’honneur suicidaire. Non seulement les marins refusent d’aller mourir pour l’honneur des amiraux, mais ils appellent, le 3 novembre, la population et les travailleurs à se soulever, à créer leurs « soviets », les « conseils ». L’exemple de la révolution russe est extrêmement présent, tout le monde sait de quoi il s’agit, le ras-le-bol est à son comble : tous les ingrédients sont réunis pour qu’entre le 3 et le 9 novembre, l’Allemagne entière s’insurge, se couvre de conseils.

La social-démocratie allemande à la manœuvre

Pour comprendre comment va se jouer la suite de cette révolution, il faut dire quelques mots du parti social démocrate allemand (PSD).

Le PSD était, avant la guerre, le principal parti de l’Internationale socialiste, considéré comme le plus solide sur le plan politique. Il comptait plus d’un million de membres en 1914, avant le déclenchement de la guerre. Il avait un poids très important sur le plan électoral : en 1912, il obtenait 34,8 % des voix aux législatives, 110 députés. Ce poids n’était pas sans conséquences, et constituait le fondement des courants réformistes qui s’étaient développés à plusieurs reprises dans le parti, voyant dans la lutte électorale, dans le cadre des institutions légales, l’avenir du « socialisme ». L’histoire du parti avait été marquée par une succession de batailles entre réforme et révolution. Batailles dans lesquelles avaient pris rang, contre le réformisme, des militants comme Rosa Luxemburg, une des actrices de cette révolution allemande.

Lorsque la 1ère guerre mondiale a éclaté, le PSD, comme ses équivalents français et anglais, ont oublié tous leurs engagements internationalistes. Au lieu d’appeler les travailleurs à refuser d’aller se battre contre leurs frères de classe, les directions de ces partis, dans leur grande majorité, prenaient fait et cause pour leur propre bourgeoisie, lui fournissant soutien politique et même ministres.

Tous les dirigeants du SPD ne suivront pas ce chemin. Certains, comme Kautsky, constitueront le courant « pacifiste », appelant à la fin de la guerre sans annexion, le retour à la situation d’avant guerre.

D’autres, comme Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, ont constitué la Ligue Spartakiste, qui défend les mêmes positions que Lénine : appeler à organiser la défaite de son propre impérialisme, l’affaiblir pour le renverser par une révolution sociale.

Tous ces courants coexistent au sein du SPD jusqu’en janvier 1917, où la majorité, qui soutient le gouvernement, pousse les courants « pacifiste » et « défaitiste » à scissionner, constituant l’USPD, parti social démocrate indépendant. Après diverses péripéties et alors que la révolution est déjà en cours, les courants révolutionnaires, dont les spartakistes, quittent l’USPD pour constituer le KPD, parti communiste allemand.

C’est à ce parti qu’il incombe, nécessairement, de jouer le rôle qu’a joué le parti bolchevik dans la révolution russe. Rôle dans lequel il va immédiatement se heurter à ses anciens camarades de parti, les dirigeants de la majorité réformiste qui, après avoir contribué à conduire la classe ouvrière allemande à se faire massacrer pour l’impérialisme allemand, vont maintenant tout faire pour liquider la révolution.

Chronologie 

Un mois avant les évènements de Kiel, le 1er octobre, les spartakistes avaient lancé un appel à la révolution et à la constitution de conseils ouvriers. C’est cet appel qui est repris en quelque sorte par les marins de Kiel et qui se propage dans tout le pays.

Le 9 novembre, Sheidemann, un des dirigeants du SPD, proclame la République allemande. Le même jour, Karl Liebknecht proclame la République libre d’Allemagne.

Le 10 novembre, l’empereur Guillaume II s’enfuit…

Le 11 novembre, l’Etat major allemand demande l’armistice. C’est la fin de la 1ere guerre mondiale, dont on voit bien qu’elle n’est pas due à la « victoire » des troupes de l’Entente, mais bien au déclenchement de la révolution sociale en Allemagne.

Le 9 novembre, on a vu se mettre en place deux pouvoirs : la république allemande proclamée par le SPD, la république libre socialiste proclamée par les spartakistes… Mais l’affrontement n’aura pas lieu, du moins pour l’instant. Les dirigeants du SPD ont eux aussi étudié la révolution russe. S’appuyant sur les nombreux partisans qu’ils ont dans les conseils qui se sont constitués et où ils sont minoritaires, ils font mine de jouer le jeu du pouvoir « soviétique ». Le kaiser est certes parti, mais l’appareil d’Etat est resté intact, les anciens ministres en place. Six représentants du SPD et de l’USPD s’y joignent, prenant le nom de « commissaires du peuple ». Ils vont se servir de la majorité qu’ils ont dans les conseils pour convoquer, le 6 décembre, à l’occasion d’un Congrès des conseils, des élections à une assemblée constituante. C’est un pas vers la mise en place d’une république représentative et la liquidation du pouvoir des conseils.  

En réaction, les spartakistes appellent à une manifestation qui réunit 150 000 manifestants à Berlin, le 8 décembre.

Les « commissaires du peuple » à la mode SPD, loin de faire comme leurs homonymes de Russie appel au prolétariat armé pour défendre la révolution, travaillent à réarmer l’Etat bourgeois contre les révolutionnaires. Le 12 décembre sont créés les « Corps francs », recyclage d’officiers et de sous-officiers réactionnaires mis au chômage par la fin de la guerre, dans des bandes armées qui se chargeront de la répression contre-révolutionnaire.

La situation se tend de plus en plus entre les courants révolutionnaires, minoritaires dans les soviets et écartés du pouvoir, et le pouvoir lui-même, qui avance méthodiquement ses pions. Le 4 janvier, il limoge le préfet de police de Berlin, militant de l’UKPD, qui s’est montré trop laxiste face à la manifestation appelée le 8 décembre par les spartakistes. Une insurrection spartakiste lui répond à Berlin, le 5 janvier. Les « commissaires du peuple » SPD y répondent par une répression qui durera du 6 au 12 janvier. La « semaine sanglante » de Berlin fait des centaines de morts. Karl Liebknecht, qui était favorable à l’insurrection, et Rosa Luxembourg, qui y était opposée mais s’y est jointe par solidarité, sont assassinés, le 15 janvier 1919, par les troupes qui les conduisaient en prison.

Le dernier soubresaut de la révolution allemande aura lieu en Bavière, où a été proclamée, le 7 avril, une République des conseils de Bavière. Elle est écrasée entre le 23 avril et le 3 mai par l’intervention de 35 000 Corps francs.

Le 11 aout 1919, les dirigeants du SPD terminaient leur sale boulot : la République de Weimar est proclamée, sur les monceaux de cadavres de révolutionnaires.

Les leçons d’un échec tragique

Pour les bolcheviks, l’échec de la révolution allemande est un coup terrible, car elle éloigne d’autant le soutien qu’ils en attendaient. Sans oublier la perte irremplaçable que constituait, pour le mouvement communiste international en train de se constituer, la disparition de militants comme Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

Mais il leur fallait aussi tirer des leçons de cet échec. La responsabilité de la politique criminelle des dirigeants du PSD est certes terrible, mais l’indignation morale n’est d’aucune aide. L’important est de savoir comment, pour un parti révolutionnaire, se lier aux masse, puis mener les masses insurgées à la victoire, en évitant, comme avait su le faire le parti bolchevik en 1917, aussi bien les pièges des insurrections prématurées et isolées, qui conduisent au massacre, que celui des tergiversations, qui laissent passer le moment favorable et finissent, elles aussi, par désarmer face à la répression.

Comme l’écrivait un dirigeant du KPD, en 1918-1919 en Allemagne, « Les masses étaient prêtes pour la révolution, pas les révolutionnaires… ».

Les dirigeants bolcheviks sont bien conscients qu’une des tâches urgentes qui leur incombe est justement de « préparer les révolutionnaires pour la révolution ». Une tâche vitale, qu’ils vont tenter de remplir à travers la création et la direction de la IIIème internationale, l’Internationale communiste.

Les quatre premiers congrès de l’internationale communiste

La crise de l’impérialisme qui avait conduit à la guerre mondiale, avait bien mis en place, comme l’expliquait Lénine, une situation révolutionnaire explosive. Elle touchait, comme on l’a vu, la quasi-totalité des pays européens, et même au-delà. L’outil politique, le parti de la révolution mondiale qu’était sensé constituer la 2ème internationale s’était effondré au moment du déclenchement de la guerre, laissant le prolétariat mondial politiquement désarmé au moment même où la situation révolutionnaire mettait à l’ordre du jour la question de la prise de pouvoir à l’échelle de tout un continent.

Lénine avait anticipé la réponse, appelant, dès la faillite de la 2ème internationale, à reconstruire un mouvement socialiste international (il l’appelait « communiste » pour marquer la rupture avec la social-démocratie, dite « socialiste »), tenter d’armer les partis communistes qui le constitueraient pour qu’ils puissent assumer, dans la période révolutionnaire qui ne pouvait manquer de venir, le rôle qui leur incombait.

La révolution d’octobre 1917 avait donné à cette perspective les moyens de se concrétiser, avec la constitution de l’Internationale communiste. Son 1er congrès s’est tenu à Moscou en mars 1918, le second en juillet 1920, le 3ème en juin 1921, le quatrième en novembre 1922.

Ces quatre premiers congrès ont une place particulière dans l’histoire de la 3ème internationale, puisque ce sont les seuls qui se déroulent avant la mainmise de la bureaucratie stalinienne sur le mouvement communiste international. Les Thèses des quatre premiers congrès de l’IC sont accessibles sur le site www.marxits.org. On y mesure la préoccupation centrale des dirigeants bolcheviks, qui cherchent à structurer le mouvement international, à ajuster sa politique aux évolutions du contexte géopolitique. Leurs difficultés également à rendre les sections de l’internationale qui se constituent capables d’assumer leur rôle de partis révolutionnaires.

Pour ne considérer que la France, le PC s’y est constitué en décembre 1920 au congrès de Tour par une scission de la SFIO. Il est composé pour majorité de militants dévoués et authentiquement révolutionnaires. Il y a dans sa direction des militants internationalistes convaincus, tel Alfred Rosmer, dirigeant syndicaliste révolutionnaire de la CGT avant la guerre. Ami de Trotsky qu’il a rencontré à Paris au début de la guerre, il rejoint le petit groupe de militants de divers pays qui maintiennent le flambeau de l’internationalisme face à la débâcle chauvine. Il a animé, dès 1915 un « comité pour la reprise des relations internationales » qui devient, en 1919, « comité pour la IIIème internationale ». A la création du PC, il devient tout naturellement un membre de sa direction.

Mais la majorité de celle-ci est constituée de militants qui avaient leur niche à la direction de la SFIO et ne l’ont quittée que par opportunisme. Cette direction joue la résistance passive face aux « conseils » de la direction de l’IC, avant de se retrouver, quelques années plus tard, parmi les soutiens de Staline, s’empressant d’exclure le « trotskiste » Rosmer dès la fin 1924.

Ce dernier avait fait de multiples séjours à Moscou, dans le cadre de sa participation à la direction de l’Internationale syndicale rouge, puis en tant que dirigeant du PC. Il en a tiré un livre, Moscou sous Lénine, dont la lecture est une excellente occasion de découvrir la vie du pouvoir soviétique pendant cette période. Il y retrace, pour les avoir vécu au plus près, les débats qui l’agitent sur une multitude de sujets, mais aussi les relations difficiles entre la direction de l’internationale et ses sections nationales.

De fait, malgré les pressions, malgré l’adoption au 2ème congrès de l’IC de « 21 conditions d’adhésion » qui tentent de s’opposer aux tendances opportunistes, la direction révolutionnaire de l’IC a peu de prise sur la politique de ses sections. La vague révolutionnaire se heurte partout à des échecs.

Après la révolution allemande de 1918-19, c’est au tour de la Hongrie, où a été proclamée, fin mars 1919, la République des conseils de Hongrie. Mais, faute de reposer sur une véritable démocratie ouvrière, elle est incapable de faire face aux contradictions de classe qui règnent dans la société hongroise et à la pression qu’exerce une intervention militaire franco-roumaine dirigée par un général français, Berthelot. Elle finit par s’effondrer et la liquidation est achevée, le 6 aout 1919, par l’entrée dans Budapest des troupes franco-roumaines qui occupent la capitale jusqu’à l’arrivée, en décembre, de Miklós Horthy, dictateur qui règnera sur le pays jusqu’en octobre 1944.

En 1919-1920, l’Italie connait aussi une grande vague d’agitation sociale, le « biennio rosso », les deux années rouges. Ce sont des révoltes paysannes, avec occupation de terres, des grèves ouvrières importantes, avec occupation d’usines. Le mouvement est marqué par des affrontements violents, avec les propriétaires fonciers, avec les « jaunes » qui refusent de se joindre aux grèves. Il y a plus de 200 morts et de 1000 blessés pour la seule année 1920. Le mouvement atteint son apogée en aout 1920 avec l’occupation de 300 usines, à Turin, Gènes, Milan, par 400 000 travailleurs. Ces derniers organisent des milices armées de surveillance et dans certains cas, poursuivent la production. Mais la révolution qui était en germe n’aura pas lieu, faute entre-autres d’une direction capable de définir une stratégie. Le mouvement d’occupation reste isolé et les usines sont évacuées. C’est la fin du « biennio rosso ».

Les partis communistes oscillent entre opportunisme et gauchisme. Lénine a écrit en avril 1920, sa brochure La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », qui est distribuée à tous les délégués du 2ème congrès de l’IC. Cela n’empêche pas le KPD de prendre en Allemagne, en mars 1921, l’initiative de l’appel à une grève générale insurrectionnelle dans un contexte où elle n’a aucune chance d’aboutir. La grève reste totalement isolée et s’achève par une grande vague de licenciements des militants communistes qui ont suivi le mot d’ordre, ainsi que par une crise profonde au sein du parti et entre ce dernier et la direction de l’internationale…  

Au 3ème congrès de l’IC, en juin 1921, Trotsky fait un constat : « Le triomphe du prolétariat au lendemain de la guerre a été une possibilité historique. Mais cette possibilité ne s’est pas réalisée, et la bourgeoisie a montré qu’elle sait profiter des faiblesses de la classe ouvrière ».

L’IC change de stratégie, on passe de la « tactique de l’offensive », qui avait marqué la politique des partis communistes pendant la période passée à la « Conquête des masses ». L’heure n’est plus à se préparer à conduire les masses révoltées vers la prise du pouvoir, mais à gagner leur confiance, en vue de la prochaine montée révolutionnaire qui ne peut manquer de se produire et se produira effectivement.

Mais il est trop tard en Italie. En aout 1922, le PC appelle à la grève générale, mais c’est un échec. Quelques mois  plus tard, en octobre, Mussolini arrive au pouvoir. C’est le début du fascisme en Italie.

Un an plus tard, une nouvelle révolution semble mûre en Allemagne. L’insurrection est prévue pour le 23 octobre, dans toutes les grandes villes d’Allemagne. Mais au moment de lancer l’ordre de passer à l’action, la direction du KPD et de l’IC, dont le président est Zinoviev, reculent. Seule la classe ouvrière de Hambourg se soulève, avant d’être réprimée. Un mois plus tard, éclate à Munich le coup d’état raté d’Hitler…  

En 1924, Trotsky, peu-à-peu écarté du pouvoir par la bureaucratie montante, écrit Leçons d’octobre. Dans l’introduction, intitulée Il faut étudier octobre, il écrit: « Si nous n'avons pas à répéter de la révolution d'Octobre, cela ne signifie pas que cette expérience ne doive rien nous apprendre. Nous sommes une partie de l'Internationale ; or le prolétariat des autres pays a encore à résoudre son problème d'Octobre. Et, au cours de cette dernière année, nous avons eu des preuves assez convaincantes que les partis communistes les plus avancés d'Occident non seulement ne se sont pas assimilé notre expérience, mais ne la connaissent même pas au point de vue des faits. »...

La guerre civile

Echecs des insurrections révolutionnaires, difficultés à influencer les directions opportunistes ou gauchistes des partis communistes en cours de construction… Et pourtant la révolution russe a tenu, devant faire face de surcroit à une guerre civile qui existait déjà de fait avant même la prise du pouvoir.

Face au pouvoir des soviets et à ses Gardes rouges se sont organisées les armées blanches, composées pour l’essentiel d’officiers et de sous-officiers de l’ancienne armée tsariste. Et au lendemain de la révolution d’octobre, le territoire contrôlé par le pouvoir ouvrier se réduit à une faible partie de l’immensité de l’ancien empire, autour de Moscou et Petrograd.

Il va encore se réduire avec l’avancée allemande de février-mars 1918, au cours des négociations de Brest-Litovsk, qui s’accompagne d’une offensive des armées blanches sur tous les fronts, au nord, au sud, à l’est, à l’ouest. Ces dernières sont soutenues par l’ensemble des puissances impérialistes : Etats-Unis, France, Grande Bretagne, Allemagne. Petrograd est menacé, et le gouvernement se transporte à Moscou en mars 1918.

Face à la menace, les Gardes rouges ne pouvaient suffire. L’Armée rouge est créée le 28 janvier 1918. Trotsky, à peine revenu de Brest-Litovsk, devient, le 17 mars, « commissaire du peuple pour l’armée et les forces navales ». Le 29 mai, le service militaire est rendu obligatoire. Mais diriger des armées de volontaires face à des armées de professionnels ne s’improvise pas. Trotsky décide de faire appel, pour encadrer ces armées, aux officiers de l’ancienne armée tsariste qui n’ont pas rejoint les armées blanches, des « spécialistes », qu’il place sous le contrôle de « commissaires » politiques.

La guerre qui se mène n’est pas une guerre de position, de troupes enterrées dans des tranchées. C’est une guerre de mouvement qui s’organise autour les grandes lignes de voies ferrées qui quadrillent le territoire. Les trains blindés y jouent un rôle central, dont celui avec lequel Trotsky se déplace d’un front à l’autre pour apporter une aide, remonter le moral, distribuer des vêtements, des chaussures à des troupes qui manquent de tout. Les trains de l’armée rouge disposent d’une imprimerie, qui édite un journal destiné aux troupes.

Le communisme de guerre

Il faut se donner les moyens de tenir l’effort de guerre, alors que la situation économique est toujours dans le même état catastrophique. Le pouvoir décrète le « communisme de guerre » : centralisation de la gestion des unités économiques, nationalisation de l’industrie petite et grande, monopole d’Etat sur le commerce des produits de première nécessité, interdiction du commerce privé, conscription du travail universel, péréquation dans la répartition des produits et des richesses…

Ce dernier terme prend en fait une signification particulière : les seules « richesses » qui sont produites à cette période proviennent de la paysannerie. La « péréquation dans la répartition » prend dans ces circonstances le sens de « réquisition » des produits agricoles ; réquisitions qui sont conduites par les milices communistes associés aux soviets locaux. Ces réquisitions, souvent musclées, sont à l’origine de nombreuses révoltes paysannes, allant jusqu’à la constitution « d’armées vertes » qui lutteront aussi bien contre l’armée rouge que contre les armées blanches, pour, en fin de compte, se rallier à la première, sachant bien que la victoire des armées blanches signifierait le retour à l’ancien ordre des choses, le retour de la grande propriété foncière. Une contradiction que résume ce slogan des paysans révoltés : « Vive les bolcheviks [qui ont permis la réforme agraire], mort aux communistes [qui réquisitionnent les récoltes] ».

Une de ces « armées vertes », dite « noire » du fait que son dirigeant, Nestor Makhno, était anarchiste, va combattre à partir de mars 1918 au sud de l’Ukraine. La Makhnovchtchina comptera jusqu’à 50 000 hommes. Alliée à l’Armée rouge contre les armées blanches qui interviennent en Ukraine, elle contribuera à les défaire, pour ensuite se retourner contre l’Etat ouvrier.

L’intervention impérialiste mise en échec par la solidarité internationale des travailleurs

Faisant face aux difficultés, l’Armée rouge finit par repousser les armées blanches. La menace d’une intervention directe des impérialismes US, Français et Britannique s’éloigne. Clémenceau, chef du gouvernement français est favorable à une intervention pour éradiquer le bolchevisme. Mais le premier ministre britannique, Lloyd Georges, mesure mieux le soutien que la révolution russe a gagné auprès des classes ouvrières internationales. Il s’oppose à la proposition de Clémenceau, disant que si les troupes anglaises attaquaient la Russie, Londres se couvrirait de soviets en moins d’une semaine. Le président US Wilson, quant à lui, est pour le statut quo. Les Etats Unis sont en fait les grands vainqueurs de la guerre, il leur faut conforter cette situation sur le plan des affaires, et y compris se préparer à commercer avec le pouvoir bolchevik.

Clémenceau ne tardera pas à faire lui-même l’expérience de la prophétie de Lloyd Georges. Début 1919, une opération militaire est lancée par l’armée et la marine française au sud de l’Ukraine, sous prétexte de protéger la population de la menace bolchevique. Mais l’opération tourne au fiasco, les marins refusant de combattre. C’est la mutinerie des marins de la Mer Noire. Certains navires sont pris par les mutins, le drapeau rouge est hissé. L’escadre est rapatriée à Toulon, où le mouvement continue pour exiger la libération des meneurs qui ont été emprisonnés. Le mouvement commencé le 6 février 1919 se termine le 29 avril. La révolte des marins de la Mer Noire donne la mesure du soutien que trouve la révolution russe auprès des travailleurs, y compris militaires, dans le reste du monde.

Clémenceau interviendra à nouveau fin 1920 pour soutenir les nationalistes polonais, dirigés par le général Pilsudski, qui tente de s’emparer de l’Ukraine avant d’en être chassé par l’Armée rouge. Cette dernière ne réussira cependant pas à vaincre les troupes polonaises autour de Varsovie et devra accepter le traité de Riga, en mars 1921, qui fixera les frontières définitives entre la Russie de soviets (qui comprend de nouveau l’Ukraine), et la Pologne, la Lettonie et l’Estonie qui ont acquis définitivement leur indépendance.

Avec le traité de Riga en mars s’achève la guerre civile, au cours de laquelle la Russie des soviets a réussi à imposer les frontières qui deviendront, le 30 décembre 1922, celles de l’URSS.

Aout 1921, la guerre civile est terminée, le bilan est catastrophique

C’est d’abord une catastrophe sur le plan humain. Il y a eu, dans l’Armée rouge, quelques 980 000 morts, dont les deux tiers pour blessures mal soignées. 3 millions de civils sont mort pour les mêmes raisons. La guerre a fait 4,5 millions d’orphelins. 4 millions de personnes sont mortes du typhus et de famine lors de l’été 1921

Malgré soutien apporté par les populations et qui ont permis la victoire, la société soviétique est marquée de ruptures profondes qui se sont creusées en particulier entre la paysannerie, sur qui a reposé l’essentiel du poids économique de la guerre, et le pouvoir de l’Etat, de plus en plus concentré entre les mains du parti bolchevick. Les révoltes paysannes s’exacerbent au cours de l’année 1920, à tel point que Trotsky s’inquiète lors d’une de ses expéditions militaires dans l’est, et propose à son retour de mettre fin au communisme de guerre et de lancer une réforme de l’économie. Sa proposition de passer à une « nouvelle économie politique » est repoussée, mais devra être mise en œuvre en urgence un an plus tard, alors que le gouvernement doit faire face à une exacerbation des révoltes paysannes, à une montée des luttes ouvrières, en particulier à Petrograd, qui s’accompagne dans le parti communiste russe par un vif débat sur la place des syndicats dans l’organisation de la production et la constitution de l’« Opposition ouvrière » dirigée par Kollontaï et Chliapnikov, et bientôt à la révolte des marins de Cronstadt.

L’île de Cronstadt est une base navale protégeant Petrograd. Les marins de Cronstadt avaient été un de fers de lance de la révolution. Mais fin février 1921, le ras-le-bol l’emporte, y compris chez les marins communistes, du fait de leur propre situation, mais aussi de celle qui est faite à leurs familles, paysans soumis aux réquisitions. « Tous, membres du parti ou pas, se plaignent des nouvelles qu’ils reçoivent de leur patrie : à l’un on a confisqué son dernier cheval, l’autre apprend que son père, un vieillard, a été jeté en prison, on a réquisitionné la moisson de la famille d’un troisième, on a confisqué sa dernière vache à un quatrième, là, le détachement de réquisition à mis la main sur tout le linge de corps » (rapport d’un tchékiste cité par JJ Marie dans La guerre civile russe.)

Ils s’insurgent contre le pouvoir des bolcheviks, exigeant le retour à la démocratie des soviets… Pour diverses raisons dont la responsabilité revient certainement aux deux « camps » (JJ Marie, La guerre civile russe), l’affrontement avec les marins de Cronstadt atteint un point de non retour. Le pouvoir ne peut laisser une telle situation perdurer, alors qu’il doit en même temps faire face aux mutineries paysannes, dont celle de Makhno qui cherche à constituer une commune paysanne dans la zone d’Ukraine qu’il contrôle, et aux revendications ouvrières. Le 5 mars, Trotsky lance un ultimatum aux mutins, et le 7, l’Armée rouge donne l’assaut à la forteresse, sur la Neva gelée. Les combats s’achèvent le 20 mars 1921. Ils ont fait 10 000 morts dans l’Armée rouge, 2000 morts et blessés parmi les insurgés. 6700 d’entre eux se sont enfuis en Finlande. 2103 sont condamnés à mort et fusillés. Les ouvriers de Petrograd, appelés par les marins de Cronstadt à se joindre à eux contre le pouvoir bolchevick, n’ont pas répondu, l’Opposition ouvrière est restée solidaire du pouvoir face à la révolte de Cronstadt. En aout 1921, les troupes de Makhno sont définitivement défaites, et leur chef part en exil… La guerre civile est définitivement terminée.

Mettre fin au « communisme de guerre »,
passer immédiatement à une « nouvelle économie politique »

Face à la gravité de la situation révélée par les évènements dramatiques de Cronstadt, Lénine s’est rallié à la proposition que Trotsky avait faite un an plus tôt : il faut en finir avec la situation de pénurie et de réquisitions, il faut permettre d’urgence à l’économie de repartir, et pour cela, réintroduire certaines relations marchandes. Le passage à la « NEP » est décrété par le congrès du Parti communiste russe qui se tient en mars 1921, juste après les évènements de Cronstadt et tandis que les dernières résistances des armées paysannes insurgées, dont celle de Makhno, sont réduites.

On met fin à la réquisition systématique de la production agricole. Les paysans devront désormais fournir à l’Etat un certain pourcentage de leur production, mais en garderont suffisamment non seulement pour leur propre consommation mais aussi pour la vendre et acquérir ainsi des biens industriels, équipements agricoles, etc. Un petit commerce privé, permettant ces échanges, est de nouveau autorisé. La production industrielle et le système financier restent sous le contrôle de l’Etat.

Le résultat ne tarde pas à se faire sentir. Les indices de production, agricoles comme industriels, qui s’étaient effondrés, se relèvent.

Pour les produits agricoles, la production de blé était au début de la NEP tombée à 60 % de celle du début de la guerre. Fin 1924, elle retrouve ce niveau. Pour les produits industriels, la production de charbon par exemple était tombée à 40% de la production de 1914. En 1924, elle est remontée à 60 %.

La NEP réussit donc à relancer l’économie, sur la base de la remise en place de relations marchandes, un certain retour du capitalisme sous le contrôle de l’Etat ouvrier.

Mais les difficultés à relancer la production industrielle étatique apparaissent vite dans les statistiques : le redressement de l’agriculture est plus rapide que celle de l’industrie. C’est ce que Trotsky appelle le phénomène des « ciseaux », une nouvelle menace qui pèse sur la société soviétique si l’Etat ne prend pas, à temps, les mesures qui s’imposent pour assurer un développement plus efficace de l’industrie. L’écart de développement crée, dans le cadre de l’économie de marché, un renchérissement des produits industriels et une baisse des revenus de la paysannerie, qui risque, à terme, de conduire celle-ci à se retourner de nouveau contre le pouvoir ouvrier, tandis que se développent les tendances capitalistes en cours de reconstitution dans la paysannerie riche (les koulaks) et la nouvelle petite bourgeoisie commerçante.

Mettre fin aux reculs démocratiques et à la bureaucratisation de l’Etat ouvrier

Le second chantier auquel doivent s’attaquer de toute urgence Lénine et Trotsky est celui de la restauration de la démocratie soviétique elle-même. La guerre civile n’a pas seulement ruiné l’économie, elle a aussi transformé la démocratie soviétique d’octobre 1917 en son contraire. La structure soviétique, soviets, congrès des soviets, comité exécutif et conseil des commissaires du peuple est certes maintenue. Mais la guerre civile a vidé les soviets de ses meilleurs militants, partis au front. Le parti bolchevick, abandonné dès mars 1918 par les SR de gauche, s’est retrouvé seul à assumer le pouvoir d’Etat. Sous la pression des contraintes qui pèsent sur le jeune Etat ouvrier, les bolcheviks sont amenés à prendre toutes les décisions nécessaires à sa survie. La « démocratie soviétique » se réduit peu à peu aux discussions au sein du conseil des commissaires du peuple et du parti communiste russe.

La centralisation des décisions nécessaires à la conduite de la guerre et de l’économie a transformé la structure soviétique en un organisme de transmission des décisions prises aux sommets de l’Etat ouvrier vers les soviets locaux, chargés en dernier ressort de les mettre en œuvre. Le prolétariat en armes dans les Gardes rouges a laissé place à des milices communistes chargées de veiller, par la force, à ce que les décisions venues d’en haut soient exécutées, « les détachements de réquisition » que dénonçaient les insurgés de Cronstadt. A quoi il faut ajouter bien sûr la création de l’Armée rouge et de la Tcheka.

Le fonctionnement du « communisme de guerre » a par ailleurs entrainé la mise en place d’un énorme appareil administratif d’Etat, une bureaucratie par laquelle passent toutes les décisions, la gestion du moindre bout de ficelle.

Cette bureaucratie, placée au cœur de la circulation des ressources de la société alors que celle-ci manque de tout, y trouve bien évidemment un intérêt matériel immédiat. Dans les appels émis par les insurgés de Cronstadt, on trouve la dénonciation de « communistes qui vivent de la jouissance et de commissaires qui s’engraissent »… Et cette bureaucratie était bien placée pour bénéficier en premier ressort du redémarrage de l’économie grâce à la NEP.

Elle allait constituer, avec les koulaks et le petit capitalisme marchand renaissant, les forces sociales sur lesquelles s’est appuyée la clique stalinienne pour s’installer au pouvoir. Cela d’autant que le parti communiste russe, parti unique au pouvoir, était, par la force des choses, totalement imbriqué dans cette structure bureaucratique, avec laquelle il avait fini par se confondre pour une bonne part.

Le combat perdu de Trotsky et de Lénine pour restaurer la démocratie soviétique

Trotsky, puis Lénine ont conscience des dérives et des dangers que fait courir cette situation à l’Etat ouvrier. La question devient cruciale lorsque, en mai 1922, Lénine est victime d’une attaque cérébrale qui le tient écarté du pouvoir jusqu’en octobre. A son retour, il découvre l’ampleur de la crise qui se prépare au sommet du parti, où une fraction se constitue autour d’une « troïka » composée de Zinoviev, Kamenev et Staline et commence une campagne contre Trotsky. Staline est devenu secrétaire général du PCR à son dernier congrès, fin mars 1922. Il dispose de ce fait de pouvoirs importants, ce qui n’aurait pas eu de conséquences si Lénine avait pu se maintenir au poste de président du conseil des commissaires du peuple, où son influence politique était primordiale, mais s’avérait dangereux dans le cas contraire. Lénine disait à propos de cette nomination : « ce cuisinier-là ne nous préparera que des plats épicés ».

Lénine rechute en décembre 1922, il est conscient qu’il ne pourra plus jamais assurer le rôle central qu’il a joué à la tête du parti et du pouvoir. Il se pose la question de sa succession, en même temps que du combat, en commun avec Trotsky, contre la bureaucratisation aussi bien de l’Etat que du parti lui-même. Ce combat passe par la tentative d’éviter que la fraction constituée autour de la « troïka » Zinoviev, Kamenev, Staline ne prenne la direction du parti et de l’Etat au prochain congrès du PCR.

Le 25 décembre, il écrit son « testament », un document resté secret, dans lequel il passe en revue les capacités de ses éventuels successeurs et y disqualifie Staline. Le 6 mars, il rompt toute relation personnelle avec Staline qui se comporte de façon de plus en plus autoritaire et grossière au fur et à mesure qu’il s’avère que Lénine ne pourra revenir au pouvoir.

A l’été éclate la crise des ciseaux prévue par Trotsky quelques mois plus tôt. Devant l’écart de prix entre les produits industriels et les produits agricoles, les paysans font la grève des récoltes, une nouvelle campagne se développe dans les campagnes contre le pouvoir. C’est le résultat de l’incapacité de la bureaucratie à développer, par une planification à long terme rigoureuse et coordonnée, de véritables améliorations dans les quantités et la qualité des produits industriels destinés à l’agriculture.  

Pour Trotsky, il a urgence à changer d’orientation politique, et pour cela, régénérer le parti, composé désormais en grande majorité de fonctionnaires d’Etat. Il faut l’ouvrir à la jeunesse ouvrière, lui redonner la base sociale qui était la sienne au moment de la révolution d’octobre. Le 8 octobre, il demande au Comité central de décider un tournant dans la vie intérieure du parti. Il est rejoint le 15 octobre par la prise de position de 46 membres du parti, dans une lettre adressée au comité central, la « lettre des 46 ». Lequel répond en adoptant à l’unanimité, le 5 décembre, une résolution sur la « démocratie ouvrière »... qui ne l’engagera à rien.

Trotsky poursuit l’offensive, le 8 décembre, avec un texte appelé Cours nouveau, dans lequel il développe les mesures qui, selon lui, permettront à cette « démocratie ouvrière » de renaitre, au parti de se régénérer.

La réponse vient très vite : le 14 décembre, la troïka commence une campagne contre lui et les « 46 ». C’est le début d’une offensive contre tous ceux qui essaient de mettre en cause les positions de la bureaucratie.

Lénine meurt le 21 janvier 1924. Sa dépouille est embaumée et exposée. Il est érigé en icône par la bureaucratie stalinienne, qui commence à réécrire l’histoire pour tenter d’effacer des mémoires le rôle de Trotsky, en faire un hérétique, opposant de toujours au grand Lénine, condition pour faire de ceux qui détiennent désormais le pouvoir ses seuls et légitimes héritiers… L’imposture joue, pour se mettre en place, des multiples conflits de personnes qui ont opposé, à un moment ou à un autre, telle ou telle « personnalité » du parti à Trotsky, dans la conduite de la guerre civile comme sur bien d’autres sujets. La contre-révolution bureaucratique est en place, entretenant une mystique léniniste totalement opposée au militant révolutionnaire marxiste qu’était Lénine.

La dictature stalinienne qui faisait ainsi ses débuts en 1924 allait plus tard assurer son pouvoir par l’extermination des révolutionnaires en URSS et y compris à l’extérieur. Zinoviev et Kamenev, qui ont aidé Staline à s’imposer à la mort de Lénine, sont condamnés à mort lors du premier procès de Moscou, en 1936, et exécutés. Trotsky, qui n’a jamais cessé le combat contre le stalinisme, est assassiné au Mexique en aout 1940.

Sur le plan international, Staline tournait radicalement le dos à la politique qui avait été jusque là celle du parti bolchevik. Fin décembre 1924, il lançait le mot d’ordre : « socialisme dans un seul pays ». Se mettant au service de la bourgeoisie internationale pour sauvegarder son propre pouvoir, le stalinisme a contribué à stériliser pour des décennies le mouvement révolutionnaire marxiste international. Comme l’écrivait Félix Morrow dans Révolution et contre révolution en Espagne « Le socialisme dans un seul pays, c’est la révolution nulle part ailleurs ».

 

Quelques lectures :

Lénine : L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ; l’Etat et la révolution ; Le gauchisme, maladie infantile du communisme…

Trotsky : Ma vie ; Leçons d’octobre ; Histoire de la révolution russe ; Cours nouveau ; L’Europe et l’Amérique…

Les thèses des quatre premiers congrès de l’IC

Jean Jacques Marie : La guerre civile russe, 1917-1922

Pierre Broué : La révolution en Allemagne

Alfred Rosmer : Moscou sous Lénine