Mai 68 : quand Billancourt refusa les accords de Grenelle

En mai 1968, à Renault Billancourt comme ailleurs, l’espoir massivement partagé était que la grève générale serve à quelque chose, que cela change vraiment. Les revendications étaient élaborées dans les ateliers et services. Mais où étaient elles-discutées ? La direction de Renault était réfugiée aux Champs-Élysées, abandonnant machines, ateliers et services aux grévistes.

Chacun était dans l’ignorance totale des discussions entre la direction, le patronat, le gouvernement et les instances syndicales. C’est par la radio que l’on apprit la signature dans la nuit du 26 au 27 mai des « accords de Grenelle », en fait un protocole d’accord. Accord ? Signature ? C’est encore par la radio que l’on apprit que la CGT à Billancourt allait procéder à « une consultation des travailleurs ». Ce terme de consultation fut pris au sérieux, la CGT entendant manifestement se couvrir en l’organisant.

Le meeting tenu le 27 mai dans l’Île Seguin réunit environ 10 000 participantEs. Pour la CGT, outre le secrétaire général Georges Séguy nouvellement élu à ce poste en 1967, était présent Benoît Frachon, figure historique du syndicat.

Dans un profond silence, on relata le protocole signé dans la nuit. Déception générale ! En termes de salaires et de temps de travail, chez Renault on était déjà au-dessus des accords dans la région parisienne, eux-mêmes supérieurs au niveau moyen des autres régions. Où subsistaient encore des zones de salaire différentes. La révision annuelle des salaires figurait déjà dans l’accord Renault de 1955 et, chez les militantEs, chacunE savait d’expérience que les augmentations de salaire étaient systématiquement rattrapées par la hausse des prix. Sur la réduction du temps de travail, pas grand-chose, et rien sur la retraite.

Bref, chacunE ressentit ce protocole comme du « pipeau », très loin des enjeux posés par l’ampleur nationale de la grève. La réaction spontanée fut un « Non » retentissant dans l’île. La reprise du travail était massivement rejetée, la reconduite de la grève évidente. Jugement immédiat et sans appel, suite aux propositions dérisoires pour Renault.

Cette bronca était tellement unanime qu’il serait ridicule d’en imputer la responsabilité à des courants d’extrême gauche noyés dans la masse des participants au meeting.

Quelques jours après ce meeting, le secrétaire du syndicat CGT nous convoqua et nous accusa d’avoir participé à cette « bronca » du 27 mai. Sans blague ! Nous étions certes présentEs et avions refusé le protocole d’accord de Grenelle, mais n’étions que des grains de sable dans ce rassemblement. Qui peut avoir l’outrecuidance de nous en imputer la responsabilité ?

De Gaulle reprit l’initiative politique le 30 mai, mais la grève et l’occupation durèrent à Billancourt jusqu’au 17 juin. Sans perspective, la reprise du travail fut finalement votée, y compris grâce au vote des ingénieurs, cadres et agents de maîtrise, absents ou peu présents dans la grève. Une forte minorité, dont nous-mêmes, votait contre la reprise du travail. Ce vote « contre » démontrait que pour les plus combatifs la lutte reprendrait. Ce n’était pas une défaite.

Une nouvelle page allait s’ouvrir dans l’usine. Les OS montrèrent dans l’Île Seguin lors de leurs grèves pendant les années 1970 qu’ils avaient tiré les leçons de cette formidable expérience. Dans les ateliers et services s’instaurèrent des rapports nouveaux avec la hiérarchie, une solidarité née dans la lutte. « Ce n’est qu’un début »…

Clara et Henri Benoits, déléguéEs du personnel CGT à Renault Billancourt en mai 1968.

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