«  Ma patrie n’a jamais été propriété de Balfour et il n’avait aucun droit de la transférer »

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Histoire
idées

Un siècle après la déclaration Balfour, Ramzy Baroud, journaliste et écrivain palestino-étatsunien, exprime un point de vue palestinien sur la décision britannique de 1917. Texte initialement publié sur aljazeera.net, traduction Julien Salingue.

Quand j’étais un enfant qui grandissait dans un camp de réfugiés à Gaza, j’attendais le 2 novembre. Ce jour-là, chaque année, des milliers d’étudiants et d’habitants du camp descendaient sur la place principale, brandissant des drapeaux palestiniens et des pancartes, pour condamner la déclaration Balfour.

À vrai dire, mon impatience était surtout motivée par le fait que les écoles fermeraient ce jour-là, et qu’après une courte mais sanglante confrontation avec l’armée israélienne, je rentrerai tôt auprès de ma mère aimante, mangerai un snack et regarderai des dessins animés.

À l’époque, je n’avais aucune idée de qui était réellement Balfour, et comment sa « déclaration » datant d’il y a tant d’années avait changé le destin de ma famille et, au-delà, ma vie et celle de mes enfants.

Tout ce que je savais, c’est que Balfour était une mauvaise personne et qu’à cause de son terrible méfait, nous survivions dans un camp de réfugiés, encerclés par une armée violente et un cimetière, en perpétuelle expansion, rempli de « martyrs ».

« Aucun droit de transférer ma patrie à quelqu’un d’autre »

Des décennies plus tard, le destin m’amènerait à visiter l’église de Whittingehame, une petite paroisse, où Arthur James Balfour est maintenant enterré.

Alors que mes parents et mes grands-parents sont enterrés dans un camp de réfugiés, un espace toujours plus réduit, victime d’un siège perpétuel et souffrant d’incommensurables difficultés, le lieu de repos de Balfour est une oasis de paix et de calme. La prairie vide autour de l’église serait assez grande pour accueillir tous les réfugiés de mon camp.

Finalement, j’ai pris pleinement conscience des raisons pour lesquelles Balfour était une « très mauvaise personne ».

Premier ministre de Grande--Bretagne, puis ministre des Affaires étrangères à partir de la fin de l’année 1916, Balfour a promis ma patrie à un autre peuple. Une promesse faite le 2 novembre 1917 au nom du gouvernement britannique, sous la forme d’une lettre envoyée au dirigeant de la communauté juive de Grande-Bretagne, Walter Rothschild.

À l’époque, la Grande-Bretagne ne contrôlait même pas la Palestine, qui faisait encore partie de l’Empire ottoman. De toute façon, ma patrie n’a jamais été propriété de Balfour et il n’avait aucun droit de la transférer si négligemment à quelqu’un d’autre. (…)

Des accords Sykes-Picot à la déclaration Balfour

Balfour n’agissait évidemment pas en son nom propre… Certes, la déclaration porte son nom, mais il était en réalité le fidèle agent d’un empire qui avait des intentions géopolitiques à grande échelle, pas seulement pour la Palestine, mais bien pour la Palestine en tant que partie d’un environnement arabe plus large.

Juste un an plus tôt, un autre document sinistre avait été élaboré, bien que secrètement. Il avait été approuvé par un autre diplomate britannique de haut rang, Mark Sykes, et, au nom de la France, par François Georges-Picot. Les Russes furent informés de l’accord, car ils recevaient eux aussi une part du gâteau ottoman.

Le document indiquait que, lorsque les Ottomans seraient écrasés, leurs territoires – dont la Palestine – seraient divisés entre les futures parties victorieuses.

L’accord Sykes-Picot, également connu sous le nom d’accord pour l’Asie mineure, a été signé en secret il y a un siècle, deux ans après le début de la Première Guerre mondiale. Il révélait la nature brutale des puissances coloniales, qui considéraient rarement la terre et ses ressources en lien avec ceux qui vivaient sur cette terre et possédaient ces ressources. (…)

Les mandats britanniques et français ont été établis sur des entités arabes divisées, tandis que la Palestine a été livrée au mouvement sioniste un an plus tard, lorsque Balfour a transmis la promesse du gouvernement britannique, condamnant la Palestine à un destin fait de guerre et d’instabilité perpétuelles.

Promesses condescendantes et mensonges

L’idée des « faiseurs de paix » et des « honnêtes négociateurs » occidentaux, omniprésents dans tous les conflits du Moyen-Orient, n’est pas nouvelle. La trahison britannique des aspirations arabes remonte à des décennies. Les Britanniques ont utilisé les Arabes comme des pions dans leur grand jeu contre leurs concurrents coloniaux, pour ensuite les trahir tout en se présentant comme des amis aux bras chargés de cadeaux.

Cette hypocrisie n’a jamais été autant mise en évidence que dans le cas de la Palestine. Depuis la première vague de migration juive sioniste en Palestine en 1882, les pays européens facilitaient l’installation des colons et de leurs ressources, tandis que de nombreuses colonies, grandes et petites, étaient établies. Lorsque Balfour a envoyé sa lettre à Rothschild, l’idée d’une patrie juive en Palestine était donc déjà crédible.

Pourtant, de nombreuses promesses condescendantes avaient été faites aux Arabes pendant les années de la Grande Guerre, lorsque le leadership arabe auto-proclamé prenait le parti des Britanniques dans leur guerre contre l’Empire ottoman. On avait alors promis aux Arabes une indépendance immédiate, y compris pour les Palestiniens.

L’idée dominante chez les dirigeants arabes était que l’article 22 du pacte de la Société des nations devait s’appliquer aux provinces arabes dirigées par les Ottomans. Il avait été dit aux Arabes que leurs droits seraient respectés en tant que « mission sacrée de civilisation », et que leurs communautés seraient reconnues comme des « nations indépendantes ».

Lorsque les intentions des Britanniques et leurs liens avec les sionistes sont devenues trop évidents, les Palestiniens se sont rebellés, une rébellion qui, un siècle plus tard, n’a jamais cessé, car les conséquences atroces du colonialisme britannique et de la prise de contrôle totale de la Palestine par les sionistes se ressentent toujours après toutes ces années. (…)

Une inégalité originelle qui se perpétue

De fait, cette histoire continue de se rejouer chaque jour : les sionistes ont revendiqué la Palestine et l’ont renommée « Israël » ; les Britanniques continuent de les soutenir, sans jamais cesser de flatter les Arabes ; le peuple palestinien reste une nation territorialement fragmentée : dans les camps de réfugiés, dans la diaspora, sous occupation militaire ou traités comme des citoyens de seconde zone dans un pays où leurs ancêtres ont vécu depuis des temps immémoriaux.

Si Balfour ne peut pas être rendu responsable de tous les malheurs qui ont frappé les Palestiniens depuis qu’il a rendu publique sa courte mais tristement célèbre lettre, l’idée que sa « promesse » incarnait – un mépris total des aspirations du peuple arabe palestinien – a été transmise d’une génération de diplomates britanniques à l’autre, de la même façon que la résistance palestinienne au colonialisme est transmise de génération en génération.

Dans un texte publié dans Al-Ahram Weekly et intitulé « Vérité et réconciliation », le regretté professeur Edward Saïd a écrit : « Jamais la déclaration Balfour ni le mandat n’ont spécifiquement concédé aux Palestiniens de droits politiques en Palestine, seulement des droits civils et religieux. L’idée d’une inégalité entre Juifs et Arabes a ainsi été bâtie initialement par la politique britannique, puis par les politiques israéliennes et étatsuniennes. »

Cette situation d’inégalité se poursuit, et avec elle la perpétuation du conflit. Ce que les Britanniques, les premiers sionistes, les Américains et les gouvernements israéliens suivants n’ont jamais compris et continuent d’ignorer, à leur propre péril, c’est qu’il ne peut y avoir de paix en Palestine sans justice et sans égalité, et que les Palestiniens continueront de résister tant que demeureront les raisons qui ont été aux sources de leur rébellion il y a près d’un siècle.