« Les opérations françaises au Rwanda ont constitué un soutien aux extrémistes Hutus, avant, pendant et après le génocide »

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Entretien. À l’occasion des commémorations du 24e anniversaire du génocide des Tutsis du Rwanda (un million de mortEs selon les autorités rwandaises), et alors que l’ex-officier Guillaume Ancel, en « mission » au Rwanda lors des massacres, vient de publier un ouvrage (« Rwanda, la fin du silence ») confirmant la complicité de la France dans le génocide, nous avons rencontré François Graner, chercheur, auteur entre autres de « Le sabre et la machette. Officiers français et génocide tutsi », et membre de l’association Survie. 

24 ans après la génocide des Tutsis du Rwanda, peux-tu nous rappeler brièvement ce qui s’est passé en 1994, et le rôle de la France à l’époque ? 

Il y a 24 ans, les extrémistes Hutus prennent le pouvoir au Rwanda suite à un coup d’État et déclenchent, le 7 avril, le génocide des Tutsis en tant que tels, femmes, enfants et vieillards compris. Ils assassinent en outre un certain nombre de gens, côté Hutu, qui s’opposent à leur politique. L’essentiel des massacres auront lieu en avril, mais le génocide ne prendra fin qu’en juillet face à l’avancée du Front patriotique rwandais (FPR), mouvement opposé aux extrémistes Hutus, qui va progressivement prendre le contrôle du Rwanda et mettre fin au génocide. 

Il y avait eu un certain nombre de signes avant-coureurs dans les années précédentes : appels à l’extermination, massacres de plusieurs centaines de personnes, etc. 

C’est surtout la Belgique, ancienne puissance coloniale, qui est présente historiquement au Rwanda, mais la France prend pied petit à petit, essayant de supplanter les Belges, via la coopération civile puis la gendarmerie. Au fur et à mesure que la tension monte dans les années 1990-1994, avec les combats entre, d’une part le FPR et, d’autre part le gouvernement rwandais et l’armée rwandaise, entièrement hutue, la Belgique se retire petit à petit pour ne pas cautionner le régime, et la France en profite pour accroître son soutien. En 1994, c’est elle qui détient tous les leviers de la coopération civile, militaire, diplomatique, etc.     

La France intervient militairement avant le génocide, pendant le génocide pour évacuer ses ressortissants, et à la fin du génocide. L’ensemble des interventions sont contestées, mais c’est surtout la dernière, l’opération Turquoise, qui fait l’objet de vives critiques. Au total, ces opérations ont constitué un soutien aux extrémistes hutus, avant, pendant et après le génocide. Un soutien actif, notamment diplomatique et militaire, un soutien en connaissance de cause (dès 1993, Survie lançait ainsi l’alerte en affirmant que la France soutenait un régime qui préparait un génocide), qui a eu un effet sur le génocide lui-même : ces trois points (soutien actif, en connaissance de cause, qui a eu un effet), font qu’il y a complicité de génocide. 

Tu parles de soutien militaire : comment cela se traduit-il sur les terrain ? 

Dans les années 1990-1994, c’est la France qui équipe, forme, conseille, entraîne l’armée rwandaise, qui jusqu’alors est quasiment inexistante. Elle va parfois même prendre son contrôle, comme lors d’une opération secrète en février 1993, et participer directement aux combats – avant 1994. Lorsque le génocide débute, la France se fait plus discrète, mais elle poursuit ses livraisons d’armes malgré l’embargo, et envoie des mercenaires comme Paul Barril ou Bob Denard, avec leurs hommes. Puis, lors de « l’opération Turquoise », elle va bloquer l’avancée du FPR et donc contribuer à ce que le génocide se poursuive dans la zone sous contrôle français. Elle va certes désarmer des miliciens, mais elle va surtout permettre aux responsables du génocide de fuir au Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo), de s’installer dans des camps, de se réorganiser, se réarmer, etc. 

Le chef actuel de l’état-major français, Lecointre, est intervenu pendant l’opération Turquoise, et s’est notamment illustré en cherchant délibérément le contact avec le FPR, en le provoquant, probablement dans le but de se faire remarquer, d’avoir des promotions grâce à ces combats. 

Que révèle et/ou confirme le livre de Guillaume Ancel quant au rôle et aux mensonges de l’armée et du gouvernement français ? 

Le livre d’Ancel est factuel : c’est le témoignage de quelqu’un qui était sur le terrain pendant l’opération Turquoise, donc une partie de l’intervention française. Le livre est intéressant car il contraste fortement avec nombre de déclarations officielles de la France. C’est intéressant de le comparer avec un certain nombre de documents d’archives, et cela constitue un tout très cohérent : la France a soutenu un régime ami, et on en voit les conséquences. 

Ancel montre qu’il avait des ordres offensifs, là où officiellement l’opération Turquoise était humanitaire ; il montre que les consignes de désarmer les miliciens sont venues très très tard ; il montre que la principale préoccupation était de collaborer avec les autorités rwandaises alors même qu’elles étaient génocidaires, idem pour les autorités religieuses ; il montre qu’alors que des survivants tutsis se faisaient massacrer et que l’armée française était à proximité, elle n’est pas intervenue, etc. Bref, tout cela est très en décalage avec ce que l’on a l’habitude d’entendre : on voit bien que la préoccupation humanitaire n’est venue que très tard, sous la pression des événements. D’ailleurs, il n’y avait aucun médecin au départ… Les seuls médecins qui étaient là étaient présents pour soigner les militaires français. 

Survie a co-signé une tribune dans le Monde le 21 mars demandant à Emmanuel Macron l’ouverture des archives. De quoi s’agit-il ? 

La pression pour ouvrir les archives a augmenté au cours des dernières années. Il s’agit de savoir précisément, concrètement, quel a été le rôle de certains militaires français, en particulier l’amiral Lanxade, chef d’état-major de l’époque, qui a un rôle absolument central dans cette histoire. L’ouverture des archives permettrait de clarifier les choses, de mettre fin aux rumeurs, aux soupçons, aux polémiques, etc. Hollande avait fait des annonces, très partielles et très peu suivies d’effets. J’avais demandé à consulter les archives, et on m’a refusé la quasi-totalité au début, puis la moitié de celles que je demandais. Le Conseil constitutionnel a entériné que le secret des gouvernants était plus important que la Convention européenne des droits de l’homme. Donc j’irai à la Cour européenne des droits de l’homme. L’essentiel avec ces archives, c’est de comprendre en particulier comment, en février-mars 1993, se sont nouées les principales décisions françaises, avec toutes les conséquences qu’elles ont eues par la suite, en premier lieu le fait de soutenir les extrémistes hutus à tout prix. Un an avant le génocide, il y en effet d’importants massacres, dénoncés internationalement, la Belgique a même retiré son ambassadeur : il y a une alerte du président de Survie à ce moment-là, on a même été reçus à l’Élysée. Donc les autorités françaises savaient, mais ce qu’elles décident alors, c’est de prendre la place des Belges, de soutenir médiatiquement, diplomatiquement et militairement les extrémistes – et non le président en exercice qu’elles considèrent comme étant trop faible car il semble prêt à négocier. Et par la suite, à aucun moment ce soutien ne sera remis en question, alors même que le régime est en train de commettre un génocide. C’est un régime ami, et la France va faire comme d’habitude : le soutenir, qu’elles qu’en soient les conséquences pour les populations. 

Propos recueillis par Julien Salingue 

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