Les massacres de Tulsa et Donald Trump

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Henri Wilno

Henri Wilno est membre du groupe de travail économique du NPA et du comité de rédaction de L’Anticapitaliste.

C’est à Tulsa, une ville de l’Oklahoma, que Donald Trump devait tenir le 19 juin son premier meeting électoral depuis mars. Devant le torrent de protestations, il a décidé de le décaler (la réunion a eu lieu le 20 juin) mais pas d’y renoncer.

Ce meeting est une double provocation. En premier lieu, le 19 juin est un jour férié. Connu sous le nom de Juneteenth ou Emancipation Day, il commémore la fin de l’esclavage aux États-Unis.
Mais ce n’est pas tout, Tulsa a été en 1921 le lieu d’une des plus violentes émeutes raciales de l’histoire des États-Unis. Le nombre exact d’Afro-américains tués a été longtemps sous-estimé mais pourrait aller jusqu’à 300. Tout est parti d’un incident anodin : le 30 mai 1921, un jeune cireur de chaussures noir Dick Rowland marche sur les pieds ou bouscule involontairement une jeune ascensoriste blanche : il était sans doute pressé de rejoindre les seules toilettes accessibles aux noirs qui se trouvaient au dernier étage de l’immeuble. La rumeur d’un viol se répandit et fut amplifiée par la presse locale. Dick fut arrêté.

Une double mobilisation s’ensuivit le mardi 31 mai devant l’endroit où il était détenu : celle d’une foule de Blancs et celle de quelques Noirs, dont certains étaient armés, craignant qu’il ne soit lynché. En effet, à Tulsa, comme dans beaucoup d’autres villes des États-Unis, les anciens combattants noirs qui avaient été mobilisés durant la guerre de 14-18 n’étaient plus prêts à revenir à la soumission forcée d’avant la guerre. Des coups de feu ont été échangés et ensuite la violence de la foule blanche se déchaina contre le quartier noir, tuant et pillant. La Garde nationale mobilisée reçut le renfort de groupes de l’American Legion (anciens combattants blancs réactionnaires) et se déploya pour protéger les quartiers blancs adjacents à Greenwood, quartier noir où se déchainait la violence des émeutiers blancs. De nombreux Noirs furent arrêtés.

Dick fut protégé du lynchage par la police (il fut acquitté en septembre 1921 et quitta la ville). Mais, durant la nuit, les Blancs continuèrent sans obstacle leurs assauts contre Greenwood. Certains Noirs essayèrent encore de défendre ce qui restait de leur quartier mais durent fuir avec les autres devant la disproportion des forces. Des avions furent même utilisés pour larguer des bombes incendiaires sur le quartier noir.

La loi fut proclamée le 1er juin au matin. Des milliers de Noirs avaient dû fuir et pas moins de 6 000 étaient internés.

La suite des évènements ? Le nombre de morts noirs ne fut pas recensé : des corps furent jetés à la rivière et des morts furent enterrés à la va-vite dans des fosses communes et des enterrements eurent lieu à la sauvette, tous les lieux d’inhumation ne sont pas encore connus (des fouilles sont encore en cours). Aucun des Blancs inculpés ne fut condamné. Un voile de silence s’abattit sur la ville pour minimiser les évènements. Le quartier de Greenwood, où vivait auparavant une communauté noire prospère était en ruine : de l’ordre de 10 000 personnes avaient perdu leur logement.

Des hommes d’affaire blancs y virent une occasion doublement intéressante : éloigner les Noirs du centre-ville et réaliser une opération profitable. Les Noirs furent donc empêchés de rebâtir leurs maisons, très mal indemnisés et le quartier fut transformé en zone industrielle avec notamment la construction de la nouvelle gare centrale de Tulsa.

Tout ceci aurait dû empêcher Trump de venir à Tulsa célébrer la grandeur de l’Amérique en ces jours endeuillés par la mort de George Floyd. Mais il s’agit sans doute pour lui de lancer un message supplémentaire à la partie la plus réactionnaire de son électorat : « Ce n’est pas juste un clin d’œil aux suprémacistes blancs, c’est carrément une grande fête pour eux », a tweeté juste après l’annonce du rassemblement la sénatrice démocrate Kamala Harris.

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