Les émeutes de Detroit, du mouvement noir à la lutte de classe

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Histoire
idées

Après la première émeute de l’été 1967, le soulèvement de Newark violemment réprimé, commence l’émeute de Detroit lorsque des policiers tentèrent d’arrêter les clients d’un bar organisant une fête pour le retour d’un vétéran du Viêtnam.

Voici ce qu’en dit Daniel Guérin, qui en souligne la spécificité : « Dans cette immense cité industrielle, les travailleurs de l’industrie la plus avancée, celle de l’automobile, Blancs et Noirs se côtoient ou s’entremêlent. Les relations interraciales y sont moins tendues, le niveau de vie du ghetto relativement plus élevé qu’ailleurs. Certains Noirs, en vertu de leur ancienneté à l’usine, ne gagnent pas moins de trois dollars de l’heure, possèdent maison, voiture, réfrigérateur et télévision. Et pourtant Detroit a été transformé en un champ de bataille. Toute l’activité du centre de la ville a été paralysée, vingt mille policiers et soldats ont participé à la répression, il y a eu quarante morts, mille blessés, plus de quatre mille arrestations, suivies d’odieuses brutalités policières, de gigantesques dégâts matériels, tout un quartier aux murs calcinés à reconstruire. La "reprise" des marchandises y a revêtu une forme primitive de redistribution communautaire, effectuée dans la bonne humeur, la joie d’être libéré des frustrations accumulées. La colère de la foule ne s’est déchaînée que contre l’autorité représentée par les forces dites de l’ordre. Il y a eu peu d’incidents entre civils blancs et noirs. Au contraire, des centaines de Blancs ont participé, au coude à coude avec les Noirs, à la "reprise" des marchandises et à la lutte contre les flics. Dix pour cent des personnes arrêtées ont été des Blancs. Parmi eux, il y avait des originaires du Sud. Ils n’ont pas pris position contre les Noirs. Ils n’ont pas fait mine de défendre le pouvoir blanc »1.

La répression fit 43 morts et 1189 blessés, et il y eut 7 200 arrestations. Une réaction des autorités à la mesure de la peur que suscitait l’éventualité d’une contagion aux travailleurs blancs.

Vers les lieux de travail

Detroit montrait les possibilités qui n’avaient pas encore été saisies ailleurs. L’action militante des travailleurEs noirs se transposa rapidement aux lieux de travail où les travailleurs disposaient de droits collectifs. En 1968, le syndicat UAW (United Auto Workers) estimait que près de la moitié des travailleurs des usines automobiles de la zone de Detroit étaient des NoirEs. En mai de cette année, les travailleurs afro-américains de l’usine Chrysler de Dodge Main lancèrent une grève sauvage et une nouvelle organisation, le Mouvement syndical révolutionnaire de Dodge (DRUM). Comme en témoigne le livre Detroit. I Do Mind Dying, ce n’était pas une action spontanée, mais le produit d’années d’organisation, accéléré par l’éveil de la rébellion de 1967. Le DRUM donna naissance à un réseau plus large, la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires.

La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires fut à cette époque le plus avancé des regroupements militants noirs, et eut un écho significatif dans le mouvement ouvrier. Concentrés dans des secteurs clés de l’industrie, confrontés à des patrons qui les cantonnaient aux emplois les plus pénibles et dangereux, et frustrés par des responsables syndicaux qui ne défendaient pas vraiment leurs intérêts, les militants afro-américains s’emparèrent de questions qui concernaient également les travailleurs Blancs – dont beaucoup participèrent aux grèves sauvages et à d’autres actions dirigées par des Noirs. Ils jouèrent un rôle central dans les mouvements de grève des années 1970.

Une expérience limitée mais qui montre qu’il était possible de sortir du cadre du « nationalisme noir » pour placer le combat sur le terrain de classe…

 

Dossier réalisé par Stan Miller et Yvan Lemaître

 

  • 1. Daniel Guérin, De l’Oncle Tom aux Panthères, éditions 10/18, 1973, p. 245-246.