Les avancées de la Révolution sur la question nationale

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

À la veille de la Première Guerre mondiale, la Russie est un immense empire qui s’étend sur 1/6 des terres émergées et deux continents (21,8 millions de km² et 175 millions d’habitants), qui a annexé la Finlande, les provinces baltes, la Pologne, le Caucase, la Sibérie, une bonne partie de l’Asie centrale, etc.

La Russie comptait une centaine de nationalités : Russes (la plus importante minorité, 44 % au recensement de 1897), Ukrainiens (18 %), Turco-Mongols (12 %, Kazakhs, Ouzbeks, Azéris, Tatars, Bouriates, etc.), Polonais (7 %), Juifs (4 %), Finnois (3 %), Finlandais, Estoniens, Mordves, etc.), Allemands, Biélorusses, Lettons, Lituaniens, Géorgiens, Arméniens, Iraniens, Roumains…

Pour le droit à l’autodétermination

La Russie tsariste est une vaste « prison des peuples ». Elle mène une politique de colonisation et de russification : accaparement de terres, interdiction de langues allogènes, répression des nombreuses révoltes nationales (en Pologne en 1864, par exemple), déportation de populations (Caucase), etc. Le régime tsariste est antisémite : pogroms, zones de résidence, interdictions professionnelles, etc.

La révolution de février suscite beaucoup d’espoirs parmi les peuples opprimés de Russie. Le gouvernement provisoire renvoie les problèmes à la future Assemblée constituante, voire s’oppose aux aspirations nationales, comme en Finlande. C’est à la révolution d’Octobre que revient la lourde tâche d’apporter une solution à la question nationale.

Le « droit à l’autodétermination pour toutes les nations incluses dans les limites de l’empire russe » est inscrit dans le programme du parti depuis 1903, ce qui avait provoqué un clash avec l’organisation polonaise de Rosa Luxembourg, « internationaliste intransigeante », catégoriquement opposée à la perspective d’indépendance de la Pologne.

Si la IIe Internationale en avait adopté vaguement le principe en 1896 sur proposition de Kautsky pour se débarrasser du conflit interne sur la Pologne, Lénine construit un corpus solide et cohérent. Si la question nationale a des aspects économique, culturel, voire « psychique », elle est, pour Lénine, avant tout démocratique et surtout politique. L’objectif est bien sûr l’internationalisme prolétarien, l’unité des prolétaires de tous les pays contre la bourgeoisie et leurs gouvernements. Le mot d’ordre d’autonomie nationale dans une république fédérale ne suffit pas pour surmonter les haines accumulées par le nationalisme oppresseur « grand-russe » chez les peuples opprimés et effacer les divisions nationales entre les ouvriers. Seul le droit à l’autodétermination, y compris jusqu’à la séparation, l’indépendance, permet une réelle égalité entre les peuples et fournit la base d’une fédération libre et volontaire (qui sera réalisée sous la direction de la classe ouvrière) : Lénine l’illustre avec le cas du divorce.

« La libre union de nations libres » et ses limites

Adopté juste après la révolution d’Octobre, le décret sur les nationalités proclame « l’égalité et de la souveraineté de tous les peuples du pays, leur droit à l’autodétermination, y compris la sécession et la formation des États indépendants ». La Russie soviétique reconnaît l’indépendance de pays appartenant auparavant à l’empire russe, Finlande, Pologne, Ukraine, pays Baltes, pays transcaucasiens, pour la plupart dirigés par des partis nationalistes bourgeois.

Proclamée le 12 janvier 1918 après la dissolution de la Constituante, la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) est basée sur « la libre union de nations libres, en tant que fédération de Républiques soviétiques nationales ». Elle laisse la possibilité à chaque citoyen de choisir sa nationalité et octroie aux ouvriers et paysans de toute nationalité résidant sur le territoire de la RSFSR les mêmes droits politiques. Elle crée une trentaine d’entités territoriales nationales autonomes (comme l’État des travailleurs allemands de la Volga, dissous par Staline en 1941) et mène une politique volontariste de formation de cadres nationaux, alors que les bolcheviks y sont peu ou pas représentés. Les cultures nationales (langue, littérature, etc.) sont largement développées, voire même parfois régénérées : aucun régime n’a autant fait pour la promotion des cultures de ses minorités nationales.

Le bilan du jeune pouvoir soviétique sur la question nationale est incontestablement positif. Certes, au cours de la guerre (dont il se serait bien passé, comme le montre la signature du terrible traité de Brest-Litovsk avec l’Allemagne le 3 mars 1918), le droit à l’autodétermination s’efface souvent devant le rapport de forces militaires sur le terrain, par exemple en Ukraine dont la capitale Kiev change de mains 10 fois entre décembre 1917 et juin 1920. Et bien avant la profonde régression de l’époque stalinienne, il y a aussi eu de grosses taches sombres, comme l’intervention militaire de l’Armée rouge en Pologne jusqu’aux portes de Varsovie lors de la guerre russo-polonaise de 1920 ou l’annexion de la Géorgie menchevique début 1921... sous l’égide d’un Géorgien commissaire aux nationalités nommé Staline, ce qui fera l’objet du « dernier combat » de Lénine.

Lemmy K.

 

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