Le rapport Khrouchtchev : Un stalinisme sans Staline

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Au soir du 24 février 1956, les 1 450 déléguéEs du 20e Congrès du PC soviétique s’apprêtaient à rentrer chez eux, au terme d’un congrès dominé par la troïka formée par Khrouchtchev, Mikoïan et Boulganine, qui avait pris le pouvoir après la mort en mars 1953 de Staline. Ils avaient passé 11 jours à entendre des rapports sur les résultats exceptionnels du 6e plan quinquennal, qui allait leur permettre d’annoncer à la population qu’elle n’avait aucune raison de se plaindre puisque les statistiques démontraient qu’elle était en train de rattraper le niveau de vie des pays occidentaux. Boulganine les tira toutefois de leur confort, en annonçant l’ouverture d’une séance extraordinaire durant laquelle Khrouchtchev allait lire un rapport qu’ils devraient écouter sans prendre de notes et à la suite duquel il n’y aurait aucun débat. 

Khrouchtchev monta à la tribune et lut pendant 4 heures un rapport de 40 pages que les déléguéEs écoutèrent dans un silence de mort. En relisant ce rapport, dans l’édition que Jean-Jacques Marie a publiée en 2015, on ne peut qu’être stupéfait du caractère extraordinaire de ce texte. Dès sa première phrase, Khrouchtchev expliquait en effet qu’il était « étranger à l’esprit du marxisme-léninisme de porter aux nues une personne, de la transformer en une sorte de surhomme doté de qualités surnaturelles à l’instar d’un dieu » et que la mémoire de Staline devait pour cela être condamnée. Employant l’artillerie lourde, il procédait à la lecture d’une série de lettres de Lénine, jusque-là totalement inconnues, qui dénonçaient la grossièreté et la brutalité de Staline. 

Staline : violent et incompétent 

Khrouchtchev se livrait ensuite non seulement à un réquisitoire terrible contre le culte de la personnalité organisé par Staline, mais expliquait aussi que Staline avait conduit à la mort des centaines de milliers de Soviétiques innocents, contraints d’avouer sous la torture des crimes imaginaires. Il ne cachait rien des méthodes employées par les agents du NKVD, en expliquant qu’ils brisaient à coups de marteau les os de leurs prisonniers. Il donnait des chiffres effroyables, affirmant par exemple qu’il « a été établi que 98 des 139 membres et suppléants du Comité central élus au 17e Congrès [de 1934] , c’est-à-dire 70 %, ont été arrêtés et fusillés, essentiellement en 1937-1938 ».

Mais le pire était à venir. Khrouchtchev révélait aux congressistes la totale incompétence de Staline et son profond mépris pour le peuple soviétique, qu’il considérait comme un troupeau de moutons à tondre. Pire encore, il allait jusqu’à affirmer que Staline était un chef militaire incapable, qui avait été berné par les Allemands et que l’invasion de l’URSS en juin 1941 avait laissé sans réaction. Il leur expliquait que Staline ne savait pas lire une carte, que ses ordres étaient absurdes et avaient en permanence désorganisé l’armée, ne faisant que retarder la victoire et accroître les souffrances du peuple soviétique.

Des déléguéEs médusés

À cette condamnation générale de Staline, Khrouchtchev n’apportait qu’une seule inflexion. Tout en rejetant les méthodes de Staline, il proclamait en revanche la profonde justesse de sa ligne, en soulignant que « le Parti a mené un grand combat contre les trotskistes, les droitiers, les nationalistes bourgeois et a battu idéologiquement tous les ennemis du léninisme. Là, Staline a joué un rôle positif. » Le rapport Khrouchtchev reposait ainsi sur une contradiction fondamentale, puisqu’il condamnait Staline tout en conservant le stalinisme. Cette philosophie imprégnait l’ensemble du rapport qui, après avoir démonté la logique paranoïaque des procès staliniens, en retrouvait les accents lorsqu’il évoquait l’élimination de Beria – cet « ennemi fieffé du parti », cet « agent d’un service de renseignement étranger » – que la troïka Khrouchtchev, Mikoïan et Boulganine, avait fait fusiller en juin 1953. 

Les déléguéEs qui écoutaient le rapport Khrouchtchev étaient d’autant plus médusés qu’ils constituaient la fine fleur du groupe d’assassins qui depuis des années dirigeaient la machine criminelle de Staline. Nul n’ignorait que Nikita Khrouchtchev y occupait une place de choix, puisqu’il n’avait dû son ascension qu’au zèle dont il avait fait preuve, en tant que secrétaire du parti à Moscou dans les années 1930. Ainsi, alors qu’il lui avait été ordonné en juin 1937 d’arrêter à Moscou 35 000 ennemis du peuple et d’en fusiller 5 000, Khrouchtchev avait pu fièrement écrire 15 jours plus tard à Staline qu’il avait largement dépassé son quota, avec 41 305 arrestations et 8 500 exécutions.

Discussion interdite

On comprend pourquoi Khrouchtchev ne voulait à aucun prix que son rapport puisse être suivi de la moindre question, car nul ne devait s’interroger sur la responsabilité de ceux qui avaient appliqué les folles volontés de Staline. C’est dans cet esprit que, dans les jours qui suivirent le 20e Congrès, le rapport Khrouchtchev fut lu dans toutes les instances du parti, devant des cadres et des militantEs auxquels avait été formellement interdit toute question sur ce texte qui ne devait faire l’objet d’aucune discussion. De fait, lorsque le 9 mars, au lendemain de la lecture du rapport à Tbilissi, des GéorgienEs se crurent autorisés à manifester, la direction fit tirer dans la foule, faisant une cinquantaine de morts. Et pour que les choses soient clairement dites, la Pravda du 5 avril menaça « certains éléments pourris [qui] s’efforcent, sous l’apparence de condamner le culte de la personnalité, de mettre en doute la justesse de la politique du parti ».

Si le rapport Khrouchtchev ne scellait pas la fin du stalinisme, il ne faut pour autant pas minimiser l’inflexion qu’il apportait. Pour la nouvelle direction du parti, il s’agissait non seulement de tourner la page du fonctionnement délirant que le régime avait connu sous Staline, mais aussi de desserrer le carcan économique et social qui pesait sur le pays. La stratégie stalinienne d’industrialisation, par une exploitation brutale de la population réduite à un état quasi servile, commençait à rencontrer de très sérieuses limites. La troïka avait besoin de moderniser les structures profondément arriérées de l’URSS et il lui fallait pour cela utiliser d’autres moyens que la terreur de masse.

Le temps de la Nomenklatura

Au fond, ce que promettait le rapport Khrouchtchev aux Soviétiques, c’est que le temps de la grande peur était passé. Bien évidemment, il était interdit de contester le rôle dirigeant du parti ou de mettre en cause le système, mais celui qui se gardait de toute action revendicatrice savait que sa sécurité se trouverait désormais garantie. Le message fut bien reçu par les cadres qui comprirent que le temps de l’épuration était révolu et que s’ils devaient un jour déplaire, ils ne risqueraient plus qu’une mise au placard.

Cette politique, qui se débarrassait de Staline pour mieux sauver le stalinisme, ne conduisit qu’à bureaucratiser un peu plus le régime. Les déléguéEs au 20e congrès purent revenir à leurs postes, en prenant désormais leurs aises, sachant qu’ils ne risquaient plus, à la moindre erreur, l’arrestation, la torture et la mort. Ils purent ainsi vieillir tranquillement et s’attacher à améliorer leur situation et la vie de leurs familles, en détournant les rares surplus que l’économie soviétique était à même de produire. Le temps des jeunes et maigres secrétaires staliniens étant passé, s’ouvrait désormais celui de la « Nomenklatura » grisonnante et bedonnante, entre datchas dans la banlieue de Moscou et vacances au bord de la mer Noire. Chaque Soviétique comprit que les temps avaient changé et que pour peu qu’il évite de se mêler de politique, sa sécurité se trouvait garantie. Chacun put désormais se consacrer à ramasser les miettes que laissait la Nomenklatura, en participant à ces petits arrangements et trafics que les bureaucrates laissaient complaisamment faire, dès lors qu’ils pouvaient en tirer profit.

Les « partis frères » atteints

Le rapport Khrouchtchev eut toutefois des victimes, en la personne des dirigeants des partis frères qui s’étaient construits dans une servile imitation de Staline. Le secrétaire du PC polonais, Boleslaw Bierut, n’y survécut pas : la lecture du rapport Khrouchtchev eut un tel effet sur lui qu’il en mourut une semaine plus tard. Rakosi, le petit Staline hongrois, ne vit d’autre solution que de faire son autocritique en demandant à être relevé de ses fonctions. En Hongrie comme en Pologne, le rapport Khrouchtchev libérait brutalement la parole, engendrant un processus révolutionnaire qui triompha à l’automne, lorsque s’organisèrent des conseils ouvriers. La troïka réagit aussitôt et les chars soviétiques rappelèrent, à Varsovie comme à Budapest, que la condamnation du culte de la personnalité de Staline ne saurait autoriser la moindre remise en cause du stalinisme proprement dit.

À l’Ouest, les directions des PC furent tout autant déstabilisées. Maurice Thorez, le petit Staline français, s’attacha d’abord à passer sous silence le rapport Khrouchtchev. Puis, lorsque le rapport commença à circuler, il mit en doute son authenticité, en parlant « du rapport attribué au camarade Krouchtchev ». Enfin, lorsqu’il fut publié dans le Monde le 5 juin 1956, il envoya une délégation aux Soviétiques pour les supplier de condamner son authenticité et d’en publier une version plus atténuée. Devant leur refus, la direction du PCF prit ses distances avec les Soviétiques. Jeannette Thorez-Vermeersch déclara que « nous ne sommes pas de ces nains qui crachent sur les tombes des géants », tandis qu’Aragon contestait l’authenticité du rapport Khrouchtchev en expliquant que « le texte qu’on en a donné à l’étranger n’ayant aucun caractère officiel, on ne saurait y référer ». Les dirigeants communistes français l’avaient bien compris : le rapport Khrouchtchev portait un coup mortel à leur parti, en détruisant le rêve soviétique qui avait amené la classe ouvrière française à placer ses espoirs dans la direction du PCF.

Laurent Ripart

 

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