Le monde d’après

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

Avant la chute du Mur de Berlin et la fin de l’URSS, les marxistes révolutionnaires partagent largement une vision du monde et de leur tâches sommairement résumée par la perspective de convergence des « trois secteurs de la révolution mondiale ». Dans les pays dominés (coloniaux ou néo­coloniaux), la tâche immédiate est la révolution nationale-­démocratique, processus dans lequel le prolétariat urbain et rural doit jouer un rôle moteur, défendre ses propres objectifs, avec comme perspective le socialisme. Dans les États bureaucratiques, est à l’ordre du jour une révolution politique qui doit jeter à bas l’appareil de domination de la bureaucratie et engager une transition vers un socialisme véritable. Enfin, dans les pays capitalistes avancés, c’est la révolution socialiste qui est l’horizon. Même si les tâches immédiates sont différentes, la convergence des luttes des exploitéEs et oppriméEs est un fait objectif et un horizon immédiat.

Un fil rouge de compréhension du monde

Comme le soulignait, en 2007, Daniel Bensaïd, « dans les années soixante, cette perspective ne manquait pas d’indices factuels : onde de choc de la révolution chinoise, victoire de la révolution cubaine et des luttes de libération en Algérie, en Indochine, et dans les colonies portugaises ; soulèvement antibureaucratique de Budapest en 1956, printemps de Prague en 1968, luttes antibureaucratiques en Pologne ; reprise des luttes sociales et des grands mouvements grévistes en France, Italie, Grande-Bretagne dans les années soixante ; ébranlement des dictatures franquiste et salazariste. »1

Mais il ajoute : « Au milieu des années soixante-dix, avec le coup d’arrêt de 1975 à la révolution portugaise, avec la transition monarchique en Espagne, avec la déchirure entre le Vietnam et le Cambodge, avec le tournant vers l’austérité des gauches européennes, avec la normalisation en Tchécoslovaquie puis le coup d’État en Pologne, les vents avaient commencé à tourner, et les "trois secteurs", loin de converger harmonieusement, avaient commencé à diverger. Les forces centrifuges l’emportaient… ». Il note que la révolution iranienne de 1979, une vraie révolution populaire où les ouvriers, notamment du pétrole, ont joué un rôle important, était un des indices de cette situation nouvelle. Mais 1979 est aussi l’année de la révolution sandiniste au Nicaragua, qui semble aller dans le sens du schéma des « trois secteurs ».

L’avantage de cette conception était, outre la définition d’un cadre pour les tâches des marxistes-révolutionnaires au niveau international, de fournir un fil rouge de compréhension du monde et de sa complexité, autre que l’affirmation principielle et intemporelle (dont se contentaient les courants dogmatiques) de l’unité du prolétariat mondial, seul capable de changer véritablement le monde. Suivant des chemins différents, les luttes sociales et anti-impérialistes semblaient inéluctablement aller dans le même sens.

Un coup majeur à l’optimisme révolutionnaire

Mais la fin de l’URSS et de ses satellites à l’est de l’Europe sans que se profile même un début de « révolution politique » (au sens d’un renversement de la bureaucratie couplé à des mouvements pour une véritable transformation socialiste) a porté un coup majeur au schéma de convergence des luttes au niveau mondial et, plus globalement, à l’optimisme révolutionnaire. Alors que, de plus en plus, la rupture avec le capitalisme et la construction d’une autre société apparaissent comme une nécessité objective face à tous les dérèglements du monde : chômage, non-satisfaction de besoins vitaux, inégalités, chasse aux réfugiéEs, gaspillage des ressources, crise climatique, risques de guerre… Les interrogations se font jour, avec soit l’affaiblissement, voire l’écroulement des partis qui avaient continué à défendre peu ou prou le « socialisme réellement existant », soit la reconversion de PC au pou  voir (en premier lieu en Chine) en agents actifs de la transition capitaliste, entraînant les syndicats dans leurs dérives ou leur déclin qui n’a pratiquement pas profité aux courants révolutionnaires. Dans le même mouvement les courants anticolonialistes, anti-impérialistes vont voir leur dynamique s’épuiser, notamment en Amérique latine et dans le monde arabe.

« Une tâche sans cesse recommencée dans les luttes quotidiennes »

Dans ce contexte de démoralisation, les classes dominantes vont se raidir dans la défense de leurs privilèges, mettant en péril même certains des droits liés à la démocratie bourgeoise, et accèdent au pouvoir des aventuriers agitant la peur de l’étranger et toutes sortes de fantasmes réactionnaires (dirigés notamment contre les droits des femmes).

Le prolétariat, certes, ne cesse de se renforcer en nombre. Dans tous les pays nouvellement industrialisés, et notamment en Asie (Vietnam, Cambodge, Bangladesh…), malgré des difficultés objectives et la répression, les travailleurEs luttent pour leurs droits. Ceci sans parler de la Turquie et de la Chine. Le mouvement ouvrier se réveille en Russie. 

Mais, de la lutte « trade-­unioniste », même déterminée, au combat pour changer la société, au dépassement des divisions, à l’internationalisme, il peut y avoir un écart énorme. Le caractère objectivement anticapitaliste d’un mouvement social (comme celui contre le réchauffement climatique) n’amène pas forcément ceux qui y participent à l’être subjectivement et à se sentir solidaires des autres luttes.

Comme le soulignait Daniel, « loin d’être une conséquence mécanique du développement capitaliste, le rassemblement des forces de résistance et de subversion de l’ordre établi par le capital est une tâche sans cesse recommencée dans les luttes quotidiennes, et dont les résultats ne sont jamais définitifs ».

Le monde d’après l’URSS n’est pas celui de l’incertitude sur la nécessité de la révolution et du socialisme (et également, comme instruments, de partis révolutionnaires coordonnés internationalement), mais celui de la fin des certitudes sur leur survenue inéluctable. La crise de représentation politique, de l’organisation quotidienne d’un prolétariat par ailleurs profondément recomposé et, au-delà, du « camp populaire », comme acteur politique, ne se réduit pas à l’absence de direction révolutionnaire : son unité est à construire, à tous les niveaux. Sinon, nous n’échapperons pas aux catastrophes d’un système, qui, laissé à lui-même, choisit toujours les solutions les pires. « Socialisme ou barbarie ! ».

Henri Wilno

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