La grande boucherie capitaliste

Les articles de la rubrique Idées n’expriment pas nécessairement le point de vue de l’organisation mais de camarades qui interviennent dans les débats du mouvement ouvrier. Certains sont publiés par notre presse, d’autres sont issus de nos débats internes, d’autres encore sont des points de vue extérieurs à notre organisation, qui nous paraissent utiles.

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Histoire
idées

Les tensions de cette guerre totale ont poussé au bout les limites des États. Elle se termine par un effondrement politique en Europe et une crise révolutionnaire, essentiellement dans les États vaincus. Trois empires ont disparu, le tsariste, l’austro-hongrois et l’ottoman. La Grande-Bretagne est remisée au second plan, au bénéfice des USA qui deviennent la première puissance mondiale, la principale force économique, le principal entrepôt, la principale banque du monde.

Une vague révolutionnaire emporte la Russie, mais aussi l’Allemagne entre 1918 et 1923, l’Italie du nord en 1919-1920, la Hongrie en 1919, l’Espagne en 1917, la Finlande en 1918. La révolution russe a un effet au-delà de l’Europe, au Mexique, en Inde, en Chine. Cette vague révolutionnaire amplifiait le processus de montée en puissance du mouvement ouvrier engagé depuis la fin du 19e siècle. Le nombre de travailleurs augmentait sans cesse, réclamant de meilleures conditions de travail, plus de démocratie, le droit de vote, etc., ils créaient des syndicats, leurs partis obtenaient de plus en plus de voix, comme si naturellement la majorité sociale allait avoir une traduction politique. Il paraissait évident que le vieux monde était condamné et les partis socialistes étaient l’incarnation de l’alternative dans la plupart des pays européens. On attendait une révolution en Allemagne, en Russie. Pour les puissances impérialistes qui entraient en guerre il s’agissait aussi de briser ce mouvement ouvrier.

Guerre totale

C’est une guerre totale qui fera 20 millions de morts, pour moitié des civils, des millions de déplacés1, une guerre industrielle longue, avec une intensité et brutalité sans pareille, mobilisant toutes les populations.

Pour les dominants la guerre tombait à pic pour mater les classes inférieures. Les généraux envoyaient des centaines de milliers d’hommes à la mort sans hésiter, car il fallait montrer qui commande, pour ne pas paraître inactif. Combien de patrouilles commandées pour briser les trêves tacites entre soldats des deux camps, entretenir une violence permanente ! C’est un déferlement de violence instauré, organisé, entretenu, légitimé au nom d’intérêts supérieurs, ceux des pouvoirs en place. Cette guerre de « brigandage » est, dans sa démesure, l’expression concentrée du stade de l’impérialisme atteint par le capitalisme.

Elle provoque une évolution profonde dans les classes populaires. Se retrouvent, dans la boue des tranchées, les ouvriers et les paysans unifiés dans l’horreur des offensives inutiles, des gaz de combat, des tirs d’artillerie. Ils sont sous les ordres des aristocrates, les nobles russes ou prussiens, mais aussi des élites bourgeoises de la république. Pour tenir, il faut se serrer les coudes entre ceux d’en bas. 

Pour nombre d’entre eux, c’est la première fois qu’ils quittent leur village, leur ville, leur milieu. Par exemple en France, c’est au travers de ce brassage que le français devient la langue qui réunit les soldats. La première année, le recrutement se fait souvent dans des régions homogènes, au même patois, à la même langue mais, dès 1915, le pertes humaines provoquent un mélange : les soldats sont alors confrontés à un usage quotidien du français (dans les ordres, les consignes, etc.). C’est aussi une occasion de découvrir l’autre, de s’ouvrir à ses usages, à ses coutumes. Et de comprendre qu’on a les mêmes problèmes. Pas seulement parce qu’on n’a pas de casque pendant les premiers mois de guerre en France, ou qu’on n’a qu’un fusil pour deux dans certains régiments russes. Mais aussi que l’on partage tous les problèmes de la vie.

On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels

L’inégalité devant la mort est aussi l’inégalité dans l’organisation de la société. La façon dont les riches, les possédants sont planqués et font des fortunes dans les industries de guerre est insupportable alors qu’on somme les travailleurs d’oublier l’ennemi de classe pendant le conflit.

Des deux côtés du Rhin, les bénéfices explosent pour quelques grandes entreprises. Dès les premiers mois de guerre, les débats font rage. Les commandes sont livrées en retard, du matériel est défectueux. Des obus de 75 sont facturés 14 francs au lieu de 10 francs, pointe la Commission des finances. Le chiffre d’affaires de Renault est multiplié par quatre entre 1914 et 1918. Citroën et Schneider réalisent une marge bénéficiaire de l’ordre de 40 %. En Allemagne, une commission parlementaire établit que les seize plus grandes entreprises houillères et sidérurgiques allemandes ont multiplié leurs bénéfices par au moins huit entre 1913 et 1917 ! 

Naissent à cette époque le futur constructeur automobile BMW, le chimiste Bayer, qui produit notamment le gaz moutarde. Krupp double ses bénéfices. Le fabricant d’armes Rheinmetall les multiplie par dix. En Grande-Bretagne, Shell approvisionne en essence le corps expéditionnaire britannique, fournit 80 % du TNT utilisé par l’armée : à la fin des années 1920, elle devient la première compagnie pétrolière mondiale. Dans les mines du Katanga au Congo belge, la production de cuivre s’intensifie. 

Les inégalités sociales perdurent sous l’uniforme, s’amplifient à la démesure de cette guerre, provoquent des ruptures au sein de toutes les sociétés qui vont provoquer des affrontements sociaux majeurs, portés par l’octobre russe qui fait coïncider l’espoir de paix avec la révolution sociale.

Patrick Le Moal

  • 1. La Seconde Guerre mondiale fera 60 millions de morts, dont deux tiers de civils, et 40 millions de déplacéEs.